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Full text of "OEuvres complètes de Eustache Deschamps, pub. d'après le manuscrit de la Bibliothèque nationale par le marquis de Queux de Saint-Hilaire"

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SOCIÉTÉ 


DES 


NCIENS  TEXTES  FRANÇAIS 


ŒUVRES   COMPLÈTES 
D'EUSTACHE    DESCHAMPS 


IX 


Le  Puy,  imprimerie  de  R.  Marchessou,  boulevard  Carnot,  2: 


OEUVRES  COMPLETES 


DE 


EUSTACHE  DESCHAMPS 


PUBLIÉES  d'après  LE  MANUSCRIT 

de    la    bibliothèque    nationale 
Gaston   RAYNAUD 


PARIS 


LIBRAIRIE    DE    FIRMIN    DIDOT   ET    0« 


RUE    JACOB,     56 


M  DCCC  XCIV 


Publication  proposée  à  la  Société  le  24  février  1876. 

Approuvée  par  le  Conseil  le  9  mars  1876  sur  le  rapport  d'une 
commission  composée  de  MM.  le  baron  de  Ruble,  Siméon  Luce  et 
A.  Longnon. 

Commissaire  responsable  : 
M.  G.  Paris. 


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LE 


MIROIR  DE  MARIAGE 


T.  IX 


MCGCCXCVIII 

Le  Miroir  de  Mariage  '. 
48 -j  a     I.  —  Comment  lecteur  commence  sa  matere 

DES  AMIS  DE  FORTUNE. 

MOULT  sont  d'amis  et  de  parens  * 
Qui  se  moustrent  plus  apparens 
De  paroles  a  leurs  amis, 
Quam  Fortune  hault  les  a  mis, 
Que  du  leur  n'y  vouldroient  traire,  5 

Quant  Fortune  leur  est  contraire, 
Et  conceillent  en  conceillent 
Conceil  périlleux,  essillent  ^ 
Selon  la  voulenté  qu'ilz  ont. 
Et  faingnent  ainsi  qu'ilz  le  font  10 

Par  vraie  amour  et  naturele. 
Mais  l'entencion  n'est  pas  tele, 
Gar  se  Tami  avoit  doleur. 
Riens  n'y  meteroient  *  du  leur  ; 
Ains  si  tost  qu'estât  lui  fauldroit,  i5 

Ung  chascun  d'eulxen  son  endroit 
Le  3  larroit,  c'est  chose  commune  : 

"  Vers  i-3q  publiés  par  Tarbé,  Miroir  de  mariage  (i865),  p.  1-2. 
I.  Ce  titre  manque.  —  2.  mettroient.  —  3.  Les. 
a.  Mauvais. 


4  LE    MIROIR    DE    MARIAGE 

Ce  sont  les  amis  de  Fortune, 
Qui  suient  Testât  et  l'avoir, 

20  Non  pas  le  corps,  je  vous  di  voir. 

Mais  l'ami  de  vraie  amité 
Suit  l'ami  en  adversité, 
Non  pour  remuneracion, 
Pour  estât,  pour  possession 

25  Ne  pour  chose  que  cilz  li  donne, 

Fors  pour  l'amour  de  sa  personne, 
Et  le  poursuit  com  vray  afin  ^ 
Et  porte  *  jusques  a  la  fin 
De  cuer,  de  corps  et  de  chevance, 

3o  Sanz  fiction  de  decepvance. 


II.  —  Gomment  l'en  pourra  discerner  entre  vray  ami 

ET  AMI  FORTUNEL,  ET  COMMENT  DeSIR,  FoLIE,  SeRVI- 
TUTE  et  FaINTISE  '  VIENNENT  ADMONNESTER  A  FrANC  VOU- 
LOIR qu'il  se  marie  pour  AVOIR  LIGNIE,  AFIN  Qu'iL  PUISSE 
CONTINUER  SON  ESPECE. 

Et  veulz  tu  congnoistre  en  appert  ^  48-]  b 

Vray  amy,  aussi  le  couvert  ^? 

Le  vray  amy,  se  tu  faiz  mal, 

Lui  saichant,  par  especial 
35  Le  te  dira  pour  toy  garder. 

Lors  doiz  tu  a  ce  regarder. 

Et  s'aucuns  besoings  te  court  seure  ^, 

Vraiz  amis  est  qui  en  celle  heure 

Apporte  le  sien,  et  avole/ 
40  De  fait  et  non  pas  de  parole, 

Sanz  ton  parler,  sanz  ta  requeste. 

I.  FRANCHISE. 

a.  Parent.  —  b.  Et  le  soutient.  —  c.  Réellement.  —  d.  Faux.  — 
e.  Presse.  — /.  Accourt. 


LE    MIROIR    DE    MARIAGE  D 

Mais  le  faulx  ami,  par  ma  teste, 
Blandist,  flatte  et  va  decepvent. 
Et  se  tourne  avecques  le  vent 
Et  consentira  ta  folie  45 

Pour  toy  plaire  :  a  ce  ne  te  lie; 
Chiens  et  oyseaulx  te  promettra  ; 
En  ta  bonneurté  te  sera 
Compains,  subgez  obeissens  ; 
Il  t'offerra  milliers  et  cens  5o 

De  flourins  et  quanqu'il  couvient; 
Mais  s'adverse  fortune  vient, 
Et  le  requiers  par  adventure, 
Tu  trouveras  response  dure, 
Ou  il  fera  qu'il  ne  te  voie,  55 

Ou  il  fuira  toudis  ta  voie, 
Ou  il  dira  :  «  Je  n'ay  denier  : 
J'ay  bien  du  bief  en  mon  grenier 
Pour  vivre  jusques  aux  nouveaux  ; 
Je  n'ay  meubles,  vaiches  ne  veaux  60 

De  quoy  je  puisse  faire  argent.  » 
La  se  moustrera  indigent, 
Se  tu  as  ton  estât  perdu. 
Tel  ami  soient  confundu  ! 
48^]  c      De  paroles  et  non  de  fait  65 

Est  maint  ami  qui  ainsi  foit. 
Si  doit  on  l'ami  tenir  chier 
Qui  son  avoir  fait  desmarchier  ^, 
Et  qui  l'apporte  de  son  coffre 
A  son  ami,  ainçois  qu'il  l'offre,  70 

Quant  il  voit  que  mestier  li  est  ; 
Et  qui  treuve  un  tel  ami  prest. 
Il  en  doit  faire  son  trésor, 
Garder  et  amer  com  fin  or 
Et  le  croire,  amer  et  chérir  ;  jS 

a.  Sortir. 


6  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Les  aultres  chacer  et  périr  ^ 

Comme  faulx  amis  fortunez  *, 

Qui  pour  decepvoir  furent  nez. 

Pour  ce  le  dy  qu'aucuns  faintis  * 
80  Qui  cuident  estre  moult  soubtis, 

Pour  complaire  a  ma  voulenté, 

Sont  venu  moult  entalenté  ^ 

De  mon  bien  et  de  mon  honour, 

Ce  me  dient,  et  pour  l'amour 
85  Qu'ilz  ont  a  moy  de  bon  courage 

M'ont  admonnesté  mariage  ', 

Disans  :  «  Tu  es  uns  riches  homs, 

Et  si  as  diverses  maisons  : 

Ton  eage  est  encor  ou  moyen  ^  ; 
90  En  cest  estât  n'espargnes  rien  : 

Estrange  gent  le  ^  tien  aront, 

Tes  biens  po  te  proufiteront. 

Le  temps  s'en  va  sanz  revenir, 

Et  vieil  te  faurra  devenir 
95  Et  espargnier  en  ta  juenesse 

Pour  conduire  droit  ta  vieillesse 

Jusqu'à  la  fin  de  l'eage  humain. 

Se  tu  y  entres  vuide  main, 

Chetis  seras  et  langoreus,  48-]  d 

100  Car  vieilles  gens  sont  souffraiteux  ^  : 

Tant  aient  avoir  et  chevance, 

Nulz  pour  eulx  secourre  n'advance; 

Serviteresses,  serviteurs 
Sont  leurs  hoirs  et  exécuteurs, 
io5  Et  les  demainent  durement. 

D'autre  part  cilz  vit  folement 

*  Vers  y  g- 124  publiés  par  Tarbé,  Mir.,  p.  3-5. 
I.  ma  rage.  —  2.  li, 

a.  Détrurie.  —  b.  Attachés  à    la  fortune.  —  c.  Gonvoiteux.  — 
d.  Dans  son  plein.  —  e.  Privés  de  tout. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  7 

Et  contre  la  Saincte  Escripture, 
Quant  il  art  ou  feu  de  luxure. 
Dont  mieulx  vault  marier  qu'ardoir, 
Car  saint  Pol  le  nous  fait  sçavoir  i  lo 

Es  epistres  qu'il  nous  envoyé, 
Mariage  est  moult  bonne  voye 
Qui  la  prant  en  entencion 
De  faire  generacion  : 

On  en  laist  maint  autre  pechié  1 1 5 

De  quoy  on  puet  estre  entechié. 
Et  si  voions  neis  que  li  arbre 
Sur  les  caillos  et  sur  le  marbre 
Croissent  et  font  leurs  fruiz  divers, 
Ne  n'yert  ja  nulz  si  granz  yvers  1 20 

Que  leur  racine  ne  s'extende 
En  terre,  et  autre  arbre  ne  rende. 
Quant  aux  vieulx  leur  humeur  perle  «, 
Au  jeune  est  forme  reperie  *. 
Ainsi  se  vont  renouvellent  ;  1 25 

Et  li  oiselet  ne  sont  lent 
Chascun  an  de  leurs  niz  niser  <^ 
Et  par  nature  eulx  aviser 
De  pondre,  couver  et  esclorre 
Leurs  poucins  pour  nature  sorre  <',  1 3o 

Qui  cest  entendement  leur  baille, 
Afin  que  leur  forme  ne  faille  : 
488  a    Mauvis  ^,  merles,  chardonnereaulx/, 
Pinssons,  tarins  et  frionceaulx  ê', 
Cochevis  ^,  estourneaux,  lynettes  %  i35 

Prapers,  verdiers  et  alouettes, 
Pyes,  jays  et  coulons  J  ramiers, 
Papegaiz  *,  ostoirs  ',  espreviers, 

a.  Périt.  —  b.  Renouvelée.  —  c.  Construira  {en  parlant  des  nids). 
—  d.  Payer  leur  tribut  à.  —  e.  Grives.  —  /.  Chardonnerets.  — 
^.  Sortes  de  bruants.  —  h.  Alouettes  crêtées.  —  i.  Linottes.  — 
/.  Pigeons.  —  k.  Perroquets.  —  /.  Autours. 


8  LE   MIROIR    DE    MARIAGE 

Rossignolz,  passeriaux,  bécasses 
140  Et  cucus'^  qui  en  maintes  places 

Chantent,  corbaux,  mésanges,  choes  ^, 

Et  chahuant  qui  font  '  les  moes  ^, 

Perdriz,  cailles  et  teurterelles. 

Huppes,  faisans  et  arondelles, 
145  Plouviers,  vanneaux,  ostàrdes,  grues, 

Cannes  qui  s'en  vont  par  les  rues, 

Gelines,  oes  ^  et  hérons, 

Cormarans,  cigneset''  blerons  ^, 

Paons,  pymars/et  lorios, 
1 5o  Poches  ft  qui  font  moult  de  ryos  ^S 

Roitiaux  %  passeriaux  ^  solitaires, 

Et  sycoignes  qui  font  leurs  ayres 

Es  palays,  es  haultes  maisons, 

Calandre  J  qui  ses  mansions 
1 55  Fait  es  plains  de  Jherusalem, 

Tous  ceuls  cy  nisent  chascun  an, 

Ostoirs,  faucons  et  espreviers, 

Gerfaux,  saicres  ^,  butors,  lanniers  ^, 

Aigles,  voultoirs,  hobez'",  cresselles  ", 
160  Esmerillons,  huas  o,  cercelles  p 

Et  maint  autre  gendre  d'oyseaux. 

III.  —  Exemple  de  mariage  par  ce  que  les  brutes  bes- 

TES    habitent     MASLE    AVEC     FEMELLE     POUR    GENERACION 
AVOIR. 

D'autre  part  sont  cerfs  et  chevreaux, 
Lyons,  lyeppars,  sanglers  et  ours, 

I.  pour.  —  2.  et  manque.  —  3.  passe. 

a.  Coucous.  —  b.  Choucas.  —  c.  Grimaces.  —  d.  Oies.  —  e. 
Poules  d'eau.  —  /.  Bouvreuils.  —  g.  Spatules.  —  h.  Bruits.  — 
i.  Roitelets.  —  j.  Grosse  alouette.  —  k.  Sacres  (grands    faucons). 

—  /.  Laniers.  —  m.  Hobereaux.  —  n.  Crécerelles.   —  o.  Hiboux, 

—  p.  Autre  forme  de  cresselles. 


LE    MIROIR    DE    MARIAGE  9 

Loups  et  renars  qui  ont  leurs  cours 
488  b      Pour  ravir  lièvres  et  connins  ^,  1 65 

Taissons  *  qui  pou  vont  par  chemins, 
Hirsons  ^  et  dains,  louves  servieres  ^ 
Et  bestes  de  plusieurs  manières, 
Vaches,  brebis,  chevaux,  moutons, 
Chievres,  pourceaulx  que  nous  domptons,  170 
Asnes,  buefs,  mules  et  mules. 
Qui  sont  contre  nature  fès 
D'asne  en  jument  et  l'opposite, 
Dont  du  pechié  ne  sont  pas  quitte 
(L'un  ne  gendre,  l'autre  ne  porte,  175 

Pour  ce  que  par  naturel  porte 
N'ont  ensuie  *^  leur  nature), 
Les  povres  vers  de  pourreture 
Ensuient  gcncracion, 

Et  aussi  font  tuit  li  poisson  180 

Que  nature  ensemble  conforme, 
Alin  que  chascuns  puist  sa  forme 
Continuer  tant  comme  il  vit, 
Et  non  pas  pour  charnel  délit, 
Fors  tant  que  son  semblable  lesse  i85 

En  continuant  son  espèce 
Chascun  oisel,  chascune  beste, 
Chascun  poisson,  teste  pour  teste. 


IV.  —  Autre  approbacion  de  mariage  par  l'Ancien 
Testament  pour  generacion  avoir. 

Et  donques  par  plus  fort  raison, 
Tu,  qui  es  raisonnables  hom  190 

Et  qui  as  ame  intellectivc 
Perpétuel,  saige  et  soubtive, 

a.  Lapins. —6.  Blaireaux. —  c.  Hérissons,  — ci.  Lynx.— ?.  Suivi. 


10  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Doiz  mieulx  tendre  a  avoir  lignée 

Par  le  moien  d'espouse  née 
io5  Que  tu  deusses  prandre  et  henter  488  c 

Pour  ta  forme  représenter, 

Toy  et  ton  nom  après  la  mort 

Selon  la  loy.  N'as  tu  pas  tort 

De  tant  attendre  a  marier? 
200         N'as  tu  pas  oy  reprouchier 

Que  Tarbre  qui  ne  porte  fruit 

Sera  arrachié  et  destruit 

Et  mis  ou  feu  comme  brehain  '^P 

Et  si  refusoit  on  a  plain, 
2o5  Si  comme  il  est  en  Levitique, 

L'offrande  en  celle  loy  antique 

Que  la  femme  brehaingne  offroit  : 

Veoir  puez  que  ce  demoustroit. 


V.  —  Des  biens  qui  généralement  sont  en  mariage, 

SUPPOSÉ  QUE  l'en  n'eUST  POINT  DE  LIGNIE. 

Et  supposé  qu'om  n'eust  enfens  *, 
210         S'est  ce  de  soy  marier  sens  ; 

Car  nulle  vraie  policie  * 

N'est  sanz  mariage  assevie  ^ 

Ne  hostel  ;  et  bien  le  verras 

En  Ethiques,  quant  tu  vourras, 
aï 5  Et  Pollitiques  d'Aristote, 

Qui  plus  a  plain  ce  nous  dénote. 

C'est  tresdoulce  conjunction, 

Ce  sont  deux  corps  en  union  \ 

En  une  char  par  la  loy  joins, 

*.  Vers  2og-25i  publiés  par  Tarbé,  Mir.,  p.  5-6. 

I.  unicion. 

a.  Stérile.  —  b.  Règle  de  vie.  —  c.  Parfaite. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  I  I 

Qui  s'entraiment  et  près  et  loins.  220 

Homs  doit  par  dehors  ordonner, 
Femme  doit  dedenz  gouverner  : 
Elle  est  si  doulce  en  sa  parole, 
Son  mari  sert,  baise  et  acole, 
Et  fait,  quant  il  est  a  martire  ^,  225 

Qu'elle  le  puisse  getter  d'ire. 
488  d      S'il  a  griefté  *,  celle  le  garde, 
Et  piteusement  le  resgarde, 
Et  mainte  foiz  par  sa  douçour 
Le  retrait  de  mortel  langour  ;  2  3o 

Elle  gouverne  son  hostel 
Et  son  bestail  d'autre  costel  ^; 
Elle  est  guettant,  saige  et  apperte, 
Et  voit  que  rien  ne  voist  <^  a  perte; 
Elle  veille  sur  ses  sergens ;  235 

Elle  scet  restraindre  ^  ses  gens, 
Quant  mestiers  est,  et  eslargir  *  ; 
Elle  se  scet  taire  et  souffrir, 
Espargnier  scet  et  avoir  soing 
Pour  le  despendre  a  un  besoing  :  240 

Ce  ne  fait  pas  mesgnie  estrange, 
Qui  vuide  l'escrin/et  la  grange 
Et  ne  pense  fors  de  rober. 
De  po  faire  et  de  temps  passer. 
Matin  lieve  et  se  '  couche  tart,  245 

Car  son  cuer  et  sa  pensée  art 
Tousjours  a  son  gouvernement. 
Eureux,  se  Salemon  ne  ment. 
Est  cilz  qui  treuve  bonne  famé  ! 
Il  puisera  de  corps  et  d'ame  25o 

Joye  devers  Nostre  Seigneur. 

I.  esleargir.  —  2.  si  se. 

a.  En  peine.  —  b.  Douleur.  —  c.  Côté.  —  d.  N'aille.  —  e.  Dimi- 
nuer comme  salaire.  —  f.  Le  coffre. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE 


VI.   —  Des  femmes  de  l'Ancien    Testament    qui   ont 

ESTÉ    SECOURABLES  A  LEURS  MARIS,  ET    PREMIER   LA   FEMME 

Thobie. 

Thobie  perdit  sa  lueur  ^, 

Mais  sa  femme  lui  fut  aidable, 

Treshumble,  doulce  et  charitable, 
255  Et  a  lui  garder  entendi 

Tant  que  Dieux  clarté  lui  rendi  ; 

Ce  que  ses  filz  par  Raphaël 

Lui  fist  des  œulx  cheoir  la  pel 

Par  le  tresdoulz  oingnement  frès  48g  a 

260  Qui  du  poisson  de  mer  fut  très, 

Qui  happa  le  jeune  Thobie 

Par  le  piet,  dont  par  Zacharie 

Lui  fut  le  fiel  du  ventre  ostez, 

Dont  diables  furent  reboutez, 
265  Quant  rostiz  fut  sur  le  charbon. 

Au  mariage  qui  fut  bon 

De  Saire,  fille  Raguel, 

Et  '  Thobie  le  jouvencel  : 

Avant  .VII.  maris  un  et  un 
270         Estranglerent,  ce  scet  chascun, 

Les  diables  la  nuit  des  noces  : 

Il  n'a  cy  arestes  ne  boces 

Ne  chose  qui  ne'soit  visible 

Et  trouvée  en  texte  de  Bible. 
275  Celle  Saire  que  nous  disons 

Fut  si  loyal  qu'es  "  bénissons 

Est  nommée  et  es  espousailles. 

Or  advises  que  tu  ne  failles 


I.  Et  de.  —  2.  que  es. 
a.  Vue. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  lô 

D'attendre  plus  que  tu  ne  doys 
A  marier.  Il  fut  uns  roys  280 

Qui  diverses  femmes  ama 
Et  son  propos  en  ce  ferma 
Que  il  n'aroit  jamais  espouse  ; 
Pluscurs  enfens  ot  d'une  touse  ^, 
Pluseurs  concubines  maintint.  285 

Et  scez  tu  pas  qu'il  en  advint  ? 
Elles  lui  destruircnt  son  corps, 
Et  quant  li  povres  roys  fut  mors 
Par  continuer  leur  vouloir, 
Maint  bastart  se  vouldrent  faire  hoir  290 

Qui  le  royaume  destruisirent  ; 
Et  quant  aucuns  voisins  ce  virent, 
48()  b     Les  '  destruisirent  et  régnèrent, 
Entr'eulx  le  règne  divisèrent 
Et  mistrent  a  mort  en  la  fin  295 

Concubines  et  tout  leur  lin  *; 
Et  ainsi  par  deffault  d'oyrie 
Fut  celle  royaulté  perie. 
Et  pour  ce  par  succession 
Vault  mieulx  a  toute  région  3oo 

Avoir  seigneur  par  mariage 
Et  descendue  ^  de  linaige 
Et  roy  qu'a  force  ou  par  eslire 
Ainsi  comme  on  fait  en  l'Empire, 
Car  en  teles  élections  3o5 

A  trop  de  fraudulacions, 
Ou  par  malice  ou  par  promesse, 
Ou  par  paour  ou  par  haultesce, 
Qui  a  régner  ne  sont  ydoine  '^. 
Jadis  advint  en  Babiloine,  3 10 

Puis  que  Balthazar  fut  péris, 

i.IIzles. 

a.  Fille.  —  b.  Lignage.  —  c.  Descendance.  —  d.  Propres. 


14  LE   MIROIR   DE   MARIAGE 

Qui  aux  vessiaux  qui  furent  pris, 

Dont  jamais  n'iert  jour  qu'il  n'y  père, 

En  Jérusalem  par  son  père, 
3 1  5  Nommé  Nabugodonosor, 

Ou  temple  Dieu,  d'argent  et  d'or, 

Fist  au  mangier  de  son  palays 

Boire  a  yceulx  moult  de  gens  lays 

Comme  haultains  et  orgueilleus  ; 
320         Mais  Dieux,  li  pères  glorieus. 

Qui  ne  voult  plus  l'orgueil  du  roy, 

Fist  une  main  en  la  paroy 

Escripre  .m.  mos  près  a  près 

Disans  :  «  Mané,  Thechel,  Phares  », 
325  Signifians  que  brief  mourroit 

Et  que  son  royaume  perdroit. 

Et  seroit  moult  tost  divisé.  '4^9  c 

Ainsi  fut.  Lors  fut  advisé 

Que  sept  saiges  qui  la  estoient 
33o         Gel  royaume  gouverneroient  ; 

Et  quant  ilz  Forent  gouverné 

Un  temps,  entr'eulx  ont  ordonné 

Que  de  l'un  d'eulx  un  roy  se  face. 

Et  que  tuit  sept  en  une  place 
335         Voisent  a  cheval  l'endemain, 

Et  que  le  cheval  ou  poulain 

De  celui  qui  premièrement 

Hanniroit,  eust  plainement 

De  ce  règne  la  seignourie. 
340         Eulx,  estans  en  place  establie, 

Ainsi  l'accordent,  ainsi  jurent. 

Lors  si  tost  que  départi  furent 

Et  chascuns  fut  en  son  recept, 

Daires  dist  a  un  sien  varlet  : 
345  «  Quant  la  nuit  sera  bien  obscure, 

Une  jument  quier  et  procure;  » 

Et  la  place  lui  demoustra 


LE    MIROIR    DE   MARIAGE  l5 

De  rassemblée,  et  dist  :  «  Va,  la 
Mayne  la  jument  sanz  deffaulte, 
Et  fay  que  mes  chevaulx  l'assaulte  35o 

Secretemem.  Va  et  revien, 
Et  n'en  di  a  personne  rien.  » 
Ainsi  le  fist.  Lors  s'en  revint. 
L'endemain  sçavez  qu'il  advint  ? 
Touz  .VII.  sont  li  saige  monté,  355 

Et  li  peuples  de  la  cité. 
Pour  veoir  qui  roy  pourra  estre. 
Mais  si  tost  qu'ilz  furent  en  destre  ^, 
Ly  chevaulx  Daire  '  a  chiere  lie, 
Qui  avoit  la  jument  saillie  36o 

La  nuit  en  celle  meisme  place, 
48g  d     Commença  a  lever  la  face 

Et  a  hannir  a  moult  hault  ton 

Devant  tous  ;  et  lors  ot  le  don 

Daires  par  sa  subtilité  365 

Du  règne  et  de  la  royauté  ; 

Et  faillit  la  ligne  des  roys 

En  Babiloine  a  celle  foys. 

Si  fait  bon  avoir  droicte  ligne 

Et  espouser  femme  bénigne  370 

D'onnestes  parens  et  de  bons 

Tant  qu'a  merdailles  ^  n'a  garsons  ^ 

Par  deffault  d'oirs  ne  soit  donnée 

Terre  d'autruy  n'abandonnée. 

On  a  lors  des  amis  le  port  ^  375 

De  sa  femme,  on  en  est  plus  fort, 

On  a  sa  douçour  et  sa  joye. 

On  s'en  remet  a  droicte  voye, 

On  en  laisse  mainte  aventure  : 

Femme  a  le  soing,  femme  a  la  cure  3  80 

I.  daires. 

a.  Menés  en  main.  —  b.  Gens  méprisables.  —  c.  Gens  de  peu. 
—  d.  Soutien. 


îG  LE    MIROIR    DE   MARIAGE 

Des  enfens^nourrir  et  garder, 
De  les  vcstir,  de  les  porter 
Jusqu'ilz  soient  en  point  d'aprendre, 
De  les  marier  ou  les  rendre 

385  En  aulcunc  religion  ^ 

Ou  d'aller  quelque  région 
Pour  le  mondejcerchier  ou  querrc, 
L'un  en  clergie  et  l'autre  en  guerre. 
Qui  se  marie  en  son  '  juene  eage, 

390         Les  enfans  de  son  mariage 
Et  les  enfans  de  ses  enfans 
Puet  veoir  en  paixbeaus  et  grans, 
Ains  que  ses  jours  soient  fenis. 
Mais  s'il  est  vieulx  et  espanis  ^, 


395 


Ancor  vault  mieux  tart  que  jamais  4go  a 

Soy  marier  pour  avoir  hoirs. 

Marie  toy,  c'iert  grant  savoirs  : 

Tu  ""  aras  assez  filz  et  filles 
400         Qui  repeupleront  maintes  villes, 

Et  sera  tes  noms  célébrez 

Et  tes  linaiges  honourez; 

Ainsis  en  Fun  et  l'autre  monde 

Sera  ta  ligniée  féconde  ^ 
405  Ne  ta  lumière  n'yert  estincte, 

Ainçois  sera  ta  lampe  entincte  ^ 

De  clarté  mieulx  des  ^  sotes  vierges 

Qui  n'avoient  oille  ne  cierges, 

Quant  aux  noces  entrer  cuidererit  : 
410  Assez  a  la  porte  hurterent, 

Mais  elles  n'y  entrèrent  point. 

Les  vierges  saiges  plus  a  point 


I.  son  manque.  —  2.  Et  tu.  —  3.  seconde. 

a.  Ou  les  faire  entrer  en  quelque  ordre  religieux.  —  b.  Fané. 
-  c.  Teinte,  illuminée.  —  d.  Que  celle  des. 


LE   MIROIR    DE    MARIAGE  I7 

Firent  qu'elles  furent  garnies 
D'oille  et  de  clarté  raemplies  ; 
Si  entrèrent  par  leur  clarté  41  5 

Ou  lieu  qui  leur  estoit  gardé, 
Ou  tousjours  dura  leur  lumière. 
Or  garde  donc  par  quel  manière 
Ta  clarté  n'estaingne  ne  faille, 
Et  que  par  mariage  saille  420 

De  toy  lumière  pardurable, 
Belle  au  monde,  a  Dieu  agréable, 
Et  que  ta  femme  en  tes  vieulx  jours 
Soit  a  ta  vieillesse  secours, 
Ainsi  comme  fut  la  vieille  Anne  425 

Au  grant  Thobie.  Et  ne  te  dampne 
De  suir  en  ce  temps  obscur 
Pechié  de  char,  car  ou  futur 
En  seroit  ta  vie  abregiée, 
4go  b      Et  en  la  fin  t'ame  dampnée;  480 

Et  se  la  mort  qui  tout  deveure, 
Prenoit  ta  femme  avant  son  eure 
Et  devant  toi,  soies  touz  fis  ^ 
Que  adonc  tes  filles  et  fils 
Naturelment  te  garderoient  435 

Et  ta  viellesce  soustendroient  : 
Si  ne  puez  donc  estre  fraudez 
Que  tu  ne  soies  bien  gardez. 
Or  advises  que  nous  '  diras 
Et  que  tu  nous  responderas  ;  440 

Car  a  homme  qui  bien  s'entent. 
Ne  faulsist  point  sermonner  tant. 
Toutevoie  et  en  vérité 
Est  il  bien  de  neccessité 
A  parler  d'une  si  grant  chose  445 


I.  tu  nous. 
a.  Assuré. 
T.  IX 


l8  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Que  l'en  die  et  que  l'en  propose 

Et  moustre  le  fait  à  la  bouche 

De  la  personne  a  qui  il  touche 

Tout  au  long  pour  lui  adviser  ; 
45o         Et  li  puet  on  bien  diviser 

Les  principes,  moyens  et  fins 

Pour  quoy  il  y  doit  estre  enclins. 

Car  puet  estre  qui  les  tairoit, 

Qu'aussi  les  dissimuleroit 
455  Cilz  cui  on  diroit  la  parole 

Et  si  tenrroit  la  gent  pour  foie 

D'avoir  de  mouvoir  occoison 

Chose  dont  ne  rendist  raison. 

Et  pour  ce  est  chose  neccessaire 
460         En  pluseurs  lieux  de  l'ainsi  faire, 

Et  c'est  pour  quoi  certainement 

T'avons  tenu  si  longuement. 

Je  parle  en  nous,  c'est  pour  tous  quatre  : 

Aux  trois  a  pieu  pour  eulx  esbatre,  4go  c 

465  Combien  que  je  dignes  n'en  soye, 

Que  ce  fait  au  long  te  diroye, 

Et  tout  sur  leur  correction  ; 

Mais  mieulx  et  sanz  subrepcion 

L'eussent  dit,  et  chascun  par  soy. 
470         Si  te  suppli,  pardonnne  moy, 

Eulx  aussi,  ma  prolixité 

Et  mon  cas  trop  long  recité, 

Duquel  avoir  dit  les  gracie. 

VIL  —  Comment  Franc  Vouloir  est  aucunement  esmeu 

PAR  les  paroles  DES  .IIII.  DESSUS  NOMMEZ,  ET  NEANT- 
MOINS  PRIST  CERTAIN  TEMPS  DE  DELIBERACION  POUR  RES- 
PONDRE. 

Beaux  seigneurs,  je  vous  remercie 
475  Cent  mille  foiz,  g'i  suis  tenus, 


LE    MIROIR    DE   MARIAGE  I9 

De  ce  que  vous  estes  venus 
A  moy,  pour  mon  honneur  traictier; 
Mais  j'ay  de  bon  conseil  mestier, 
Pour  opposer  et  pour  respondre 
A  ce  que  fait  m'avez  espondre  ^,  4^0 

Qui  touche  ma  mort  et  ma  vie  ; 
Et  si  a  grant  philosophie, 
Exemples  de  Bible  et  de  loy, 
Ou  petitement  me  congnoy, 
Et  mainte  escripture  autentique,  4^5 

Et  du  moustrer  belle  pratique 
Ou  propos  que  vous  m'avez  fait; 
Et  samble  bien  a  vostre  fait 
Que  les  livres  avez  veus 

Et  estudiez  et  sceus.  49^ 

Et  suy  '  simples  et  ignorent, 
Si  comme  il  est  bien  apparent  : 
S'ay  bien  mestier  d'avoir  advis. 
4go  d    Et  si  me  samble  que  je  vis, 

Comme  je  fu  enfant  d'escole,  495 

De  Salemon  une  parole, 

Qui  disoit  assez  plainement  : 

tt  Se  tu  faiz  rien,  fay  saigement, 

Et  resgarde  en  tous  temps  la  fin.  » 

Et  ailleurs  disoit  en  latin,  5oo 

De  quoi  le  françois  veult  retraire, 

Qu'om  ne  doit  nulle  chose  faire 

Sanz  conseil,  car  qui  de  lui  euvre, 

A  bonne  fin  vient  de  son  euvre  ; 

Mais  ceuls  qui  d'eulx  sanz  conseil  euvrent,  5o5 

Souventefoiz  s'en  deshoneurent. 

Et  les  autres  ne  se  repentent 

Qui  a  leur  bon  conseil  s'attendent. 


I.  je  suy. 
a.  Déclarer. 


20  LE   MIROIR   DE   MARIAGE 

Pour  ce  .VI.  jours  pran  de  delay 
5io         De  respondre,  et  si  escripray 
Ces  choses  a  ung  vray  ami, 
Et  me  conseilleray  par  mi 
Et  aultres  pendent  la  journée, 
Afin  qu'a  vostre  retournée 
5i5         Je  vous  puisse  response  rendre. 
Aussis  y  vueiilez  garde  prandre, 
Afin  qu'en  la  conclusion 
Soyons  tuit  d'une  opinion, 
Selon  ce  qu'il  sera  veu 
520         Des  responses  et  congneu 
Et  argué  pour  le  milleur. 
A  Dieu,  qui  vous  croisse  honeur  ! 


VIII.  —  Comment  Franc  Vouloir  compare  mariage  a 

PLUS  DURE  CHOSE  QUE  GAIGE  DE  BATAILLE  TEMPOREL. 

Ainsi  quatre  de  moy  se  partent  491  <i 

Qui  de  griefs  pensers  me  repartent  ^ 
525         De  moi  bouter  en  servitute, 

Qui  par  le  droit  de  l'institute  ' 

Et  du  droit  du  ciel  premerain 

Suis  plus  frans  que  l'oisel  du  raim  *, 

Qui  puet  ou  il  lui  plaist  voler  : 
53o  Aussi  ''  puis  je  par  tout  aler 

Franchement  et  sanz  nul  lien. 

Or  veulent  mon  eage  moien 

Lier  en  puissance  d'autrui  ! 

Voiez  en  quel  point  je  me  trui  ^\ 
535  Mais  ce  n'est  pas  lien  de  paille, 

I.  dinstitute.  —  2.  Et  aussi. 

a.  Donnent  à  l'envi.  —  b.  De  la  branche.  —  c.  Trouve. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE 


21 


igi 


Ainçois  est  gaiges  de  bataille, 

Dont  il  fault  que  li  uns  soit  mort, 

Eulx  entrez  ou  dolereus  port 

De  ceste  loy  de  mariage. 

Las  !  a  qui  m'en  conseillera  ge  ?  540 

Cilz  gaiges  est  trop  périlleux  ; 

Les  aultres  ne  sont  pas  doubteux  « 

Au  regart  de  cest  gaige  cy, 

Car  il  n'y  a  nulle  mercy 

Ne  nul  bon  traicté  qui  se  face  545 

Comment  telz  gaiges  se  defface, 

Car  les  lices  y  sont  trop  fortes; 

Aussi  sont  les  sermens  aux  portes 

Si  grief  qu'il  fault  les  .11.  parties 

Combatre  la  toutes  leurs  vies  55o 

Jusques  l'un  d'eulx  en  soit  oultré. 

J'ay  bien  veu  et  m'a  l'en  moustré 

Grans  gaiges  entre  deux  amis, 

Ou  li  traictiez  a  esté  mis 

Ou  champ  a  l'oneur  de  tous  deux,  555 

Et  aussi  que  juges  piteux 

Après  combatre  et  l'escremie  * 

En  sauvoit  a  aucun  la  vie, 

Et  si  non  n'avoit  il  ses  maulx 

Fors  combatre  entre  deux  soulaux  <^  :  56o 

Oultrez  <^  estoit  celle  journée  : 

L'on  »  savoit  sa  douleur  finée. 

Et  estoit  desconfiz  ly  champs. 

Helas  !  or  est  cilz  plus  meschans  ^ 

Qui  entre  avec  femme  en  ce  gaige,  565 

Car  l'en  voit  bien  un  mariaige 

Durer  souvent  .xxx.  ans  et  plus. 

Quant  sera  telz  gaiges  conclus, 


ï.  Lun. 

a.  A  craindre.  —  b.   Simulacre  de 
d.  Vaincu.  —  e.  A  moins  de  chance. 


combat.  —  c.  Soleils. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE 


Qui  un  chascun  jour  recommence  ? 
570         Ly  uns  riote  ^  et  l'autre  tance, 
On  ne  scet  qui  est  demandeur. 


IX.  —  Comment  Franc  Vouloir  pense  a  la  franchise 

ou  IL  est  et  CONSIDERE  LE  SERVITUTE  OU  ON  LE  VEULT 

bouter. 

Es  autres  cas  le  deffendeur 

N'a  seulement  fors  lui  deffendre, 

Sanz  assaillir  ne  sanz  lui  rendre 
575  S'on  ne  l'assault  ou  soit  vaincus, 

Et  seroit  drois  pour  lui  rendus 

Et  du  gaige  a  honneur  ystroit, 

Se  la  journée  se  passoit 

Qu'il  ne  fust  mas  ne  desconfis 
58o         De  son  adversaire  ou  occis. 

Or  n'est  pas  entre  deux  conjoins 

Mariez  bien  gardez  cilz  poins, 

Car  l'un  en  fault  mourir  sanz  doubte  : 

Trop  est  hardiz  qui  la  se  boute, 
585  Car  li  gaiges  y  est  trop  longs 

Aux  mauves  et  non  pas  aux  bons  ; 

Remission  ne  s'en  puet  faire, 

Ne  tel  gaige  ne  puet  defifaire 

Juges  mortelz  que  Dieu  conjoindre  4g i  c 

590         A  voulu  :  homs  ne  puet  desjoindre. 

Car  c'est  escripture  divine  *. 

Se  femme  est  plaine  d'ataine  ^, 

Tanceresse,  fausse  ou  rebelle, 

Que  vauldroit  a  baillier  libelle  ^ 
595  A  son  mari  de  répudie  ^} 

*  Vers  5 gi -635  publiés  par  Tarbé,  Mir.,p.  6-8. 
a.  Querelle.  —  b.  Esprit  querelleur.  —  c.  Mémoire  présenté  en 
justice.  —  d.  Répudiation. 


LE   MIROIR    DE    MARIAGE  23 

S'il  n'y  a  formel  ribaudie  ^ 

Prouvée  et  confesse  par  li  ', 

Il  a  a  sa  cause  failli. 

Et  encor  s'il  a  ce  prouvé, 

Le  départ  *  lui  est  reprouvé  600 

Qui  n'est  que  de  biens  et  personne. 

Esbahys  suy  pour  quoy  on  donne 

Tel  reprouche  aux  dolens  maris  : 

Se  leur  femme  a  jecté  un  ris 

Ou  s'elle  a  un  autre  homme  amé,  6o5 

Pour  quoy  en  sont  ilz  diffamé, 

Moustré  au  doy,  clamé  de  tous? 

«  Resgardez!  cilz  homs  la  est  couxl  » 

Chascuns  en  parle  entre  ses  dens. 

Helas!  s'en  est  ly  plus  dolens  610 

Et  qui  moins  voulsist  que  la  chose 

Fust  esclarcie  ne  desclose  ; 

Pas  ne  fut  fait  par  son  conseil. 

Et  pour  ce  trop  fort  me  merveil  ' 

Pour  quoy  on  blasme  créature  61 5 

'  Du  fait  de  sa  non  forfaiture. 

Comme  il  soit  chose  vraie  et  clerc 

Que  li  filz  le  pechié  du  père 

Ne  portera  ne  le  péril 

Du  péché  le  père  du  fil,  620 

C'est  loy  divine  et  temporele. 

Et  ceste  honte  corporele 
4g  I  d     Porte  le  mari  pour  sa  femme, 

Mais  non  pas,  ce  croi,  quant  a  l'ame. 

Or  sont  li  enfant  diffamé,  625 

Bastart  et  advoultre  clamé  ; 

Supposé  qu'aulcuns  en  y  ait 

Qui  n'a  riens  par  le  mari  fait, 

I.  lui.  —  2.  men  dueil, 

a.  Inconduite  notoire.  —  b.  Séparation. 


24  LE    MIROIR    DE    MARIAGE 

Toutevoie  l'en  les  repute 
63o         Nez  de  mauvaise  femme  et  pute, 

Et  portent,  ce  qu'en  droit  ne  vy, 

La  peine  qu'ilz  n'ont  desservy 

D'estre  privez  de  leur  hoirie, 

Seulement  pour  la  puterie 
635  Que  la  mère  a  fait  de  son  gré. 

En  mal  an  est  cellui  entré 

Qui  se  veult  mettre  en  tel  servage, 

Et  qui  ne  scet  pas  en  ce  gage 

Qui  vaincra  ou  sera  vaincus! 
640  Helas  !  que  c'est  uns  durs  escus 

Et  pire  plaie  que  d'espée 

De  femme  qui  est  diffamée  ! 

Ne  cilz  qui  en  ce  s'embatra  ^ 

Ne  puet  sçavoir  liquelz  vaincra, 
645         Qui  demande  ou  qui  se  deffent. 

Certes  le  las  de  cuer  me  fent, 

Quant  je  resgarde,  pense  et  voy 

Aux  faiz  et  aux  parlers  que  j'oy  ! 

Qui  est  de  femme  séparez, 
65o  Pour  son  meffait  mal  est  parez  : 

Autre  femme  ne  puet  avoir. 

Elle  vivent,  cilz  fait  paroir 

Sa  pauvreté  et  sa  misère 

Et  n'a  lors  suer,  parent  ne  frère 
655  Qui  n'ait  doleur  de  son  ennuy  : 

Onques  tel  péril  ne  congnuy. 

Or  le  fault  en  cest  estât  vivre  4g2  a 

Jusques  de  femme  soit  délivre. 

Car  femme  a  et  ne  l'a  il  '  pas, 
660         Et  si  ne  puet  sanz  son  trespas 

Marier  n'autre  femme  prandre; 

I.  il  manque.  f      _; 

a.  Sejettera. 


i 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  25 

Mieux  vauldroit  donques  de  non  tendre 
A  soy  marier,  quoy  qu'om  die, 
Que  d'encheoir  en  tel  folie. 

X.  —  Comment  Franc  Vouloir  discute  en  son  cuer 

PLUSEURS    choses    POUR     SOY   DESISTER    DE    MARIAGE. 

Or  laissons  tel  chose  doubteuse,  665 

Et  supposons  que  bonneureuse 
Soit  et  preude  femme  du  corps. 
Se  maie  ^  est  et  de  durs  accors, 
Et  qu'elle  me  riote  et  tance. 
Ce  sera  trop  dure  sentence,  670 

Paine  et  travail  non  supportable. 
Vie  a  moi  et  a  lui  dampnable, 
Car  Salemon  dit  en  appert  * 
Que  mieulx  vault  il  '  vivre  en  désert 
Qu'avec  maie  femme  habiter.  675 

Et  quant  j'oy  telz  moz  reciter 
Par  si  solemnel  escripture, 
Hair  doy  toute  créature 
Qui  ramentevoir  *  le  me  vient, 
Car  de  neccessité  *  convient  680 

J'aye  bonne  femme  ou  mauvese. 
S'il  est  qu'a  marier  me  plese  ; 
Se  bonne  est,  en  doubte  vivray; 
Se  mauvaise  est,  je  languiray  : 
En  doubte  la  bonne  ne  perde,  685 

En  langour  l'autre  ne  s'aerde  ^ 
4g2  b      A  moy  destruire  et  essillier  ^. 
Je  ne  me  puis  trop  mervillier 
Que  j'ay  meffait  a  mes  amis 

'  Vers  673-7 20  publiés  par  Tarbé,  Mir.,  p.  8-/0. 
I.  il  manque.  —  2.  neccesse. 

a.  Mauvaise.  --  b.  Rappeler  à  la  mémoire.  —  c.  Ne  s'attache.  — 
d.  Ruiner. 


26  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

690  Qui  ce  m'ont  en  Toreille  mis  : 

Puet  estre  me  heent  ilz  fort, 
Et  ne  puent  plus  biau  ma  mort 
Tractier  et  '  mon  dueil  et  ma  raige, 
Que  de  moy  mettre  en  mariaige. 

695  Si  seroient  de  moy  vengiez  : 

Mors  soient  ilz  et  enrragiez, 
S'ainsy  le  font  com  je  suppose  ! 
Puet  estre  y  a  il  autre  chose, 
Que  ilz  sont  touz  les  ^  quatre  irez 

700         De  ce  que  ilz  sont  mariez, 

Et  n'ont  fors  noises  et  tençons, 
En  moy  voyent  déduis  ^  chançons 
Et  que  je  vif  en  grent  franchise  : 
S'en  puelent  ^  avoir  convoitise, 

705  Car  en  enfer  les  âmes  vaines 

N'ont  confort  nul,  fors  qu'en  leurs  paines 
Puissent  des  compaignes  trouver, 
Que  seulz  ne  se  voient  dampner. 
Et  ceuls  cy  qui  samblablement 

710         Ont  de  mariage  tourment 
Et  servitute  qui  les  grieve, 
Me  vouldroient  mettre  en  ce  piège, 
Pour  reconforter  leur  dolour 
D'avoir  compaignon  en  leur  plour  : 

715         Ou  ilz  le  font  pour  mon  grant  bien, 
Dont  je  n'appercoy  encor  rien. 
Si  suy  en  grant  proplexité  ^, 
Car  il  m'est  de  neccessité 
Qu'a  marier  me  doye  entendre, 

720         Se  je  doy  jamais  femme  prandre, 

Dedenz  brief  temps  pour  avoir  ligne  *  \ 

*  Vers  j 21-822  publiés  par  Tarbé,  Mir.,  p.  io-ï3. 
I.  et  manque.  —  2,   les   manque.  —  3,  déduis  et.  —  4.  La   rubrique  est 
placée  dans  le  ms,  avant  le  vers  721. 

a.  Peuvent.  —  b.  Perplexité. 


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LE   MIROIR   DE   MARIAGE  27 


4g2  c  XI.  —  Comment  Franc  Vouloir  après  ces  choses 

PENSE  AUX  BIENS  DE  MARIAGE  DONT  IL  EST  AUCUNEMENT 
entrepris  par  la  PROMOCION  des.  IIII.  DESSUS  NOMMEZ, 
ET  QUELLE  FEMME  IL  DESIRE  AVOIR. 

Mais  avoir  vueil  femme  bénigne, 

Humble,  simple,  po  enparléc, 

Bien  besongnant,  pou  eslevée, 

Juene  et  chaste  de  bouche  et  mains,  725 

Saige  et  gente,  et  qui  ait  du  mains 

De  .XV.,  .XVI.  ou  a  vint  ans, 

Qui  soit  riche  et  de  bons  parans, 

Qui  ait  bon  corps  et  qui  soit  belle, 

Et  doulce  comme  columbelle,  73o 

Obéissant  a  moy  en  tout, 

Qui  n'ait  pas  le  sourcil  desrout  ^, 

Ne  ne  regarde  par  decoste, 

Mais  soit  tousjours  près  de  ma  coste, 

Si  non  pour  aler  au  moustier,  735 

Quant  aux  jours  qu'il  sera  mestier, 

Et  qui  ne  soit  pas  enfestée  * 

Ne  de  saillir  a  la  volée 

Es  rues  pour  ouir  le  bruit, 

Nulle  foiz  de  jour  ne  de  nuit  ;  740 

Mais  soit  bonne  et  religieuse, 

Et  de  sa  besongne  songneuse, 

De  son  hostel  a  droit  tenir 

Et  de  son  bestail  maintenir, 

Amer  mon  corps,  garder  ma  paix,  745 

Et  se  '  je  des  enfans  lui  fais. 

Qu'elle  les  aimt,  garde  et  nourrice, 

Gomme  mère  et  douce  nourrice. 


a.  En  désordre.  —  b.  Pressée. 


28  LE   MIROIR    DE    MARIAGE 

Et  espargne  pour  les  nourrir 
750         Et  pour  eulx  a  estât  venir. 

Se  '  j'en  puis  trover  une  tele, 

Plus  l'ameray  que  riens  mortele,  4g2  d 

En  joie  fineray  mon  temps, 

Je  n'aray  noise  ne  contemps, 
755         Je  seray  gaiz  et  envoisés, 

Je  seray  tousjours  bien  aisés 

Et  hors  de  ces  aultres  périls 

De  foies  femmes  qui  sont  vils  ; 

Nulz  n'avra  tel  joie  com  moy  : 
760         Je  viveray  "*  selon  la  loy. 

S'iert  le  retret  ^  de  ma  jonesse, 

S'iert  le  baston  de  ma  vieillesse, 

Soustenent  ma  fragilité, 

Et  quant  je  seray  exité 
765  A  paier  le  treu  *  de  nature, 

Celle  ara  de  m'ame  la  cure 

Et  prira  pour  l'ame  de  my  : 

Ce  ne  feront  pas  mi  amy  ; 

Et  mes  enfens  qui  demourront 
770         Moy  leur  père  ramenbreront  : 

Ainsi  demourra  ma  lumière 

Glorieuse  ça  en  arrière, 

Et  croy  que  ce  sera  le  mieulx. 

Et  qu'ay  je  dit,  beau  sire  Dieux  ? 
775  Ou  pourroit  l'en  tel  femme  querre? 

Je  croy  que  pas  ne  soit  en  terre. 

Ne  je  ne  suis  pas  plus  eureux 

Des  aultres,  que  j'aye  touz  seulx 

Femme  de  tel  condicion, 
780         Car  je  voy  sanz  presumpcion 

Tout  de  cler  que  chascun  se  plaint 

I.  Si.  —  2.  viuray. 

a.  Le  refuge.  —  b.  Tribut. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  29 

De  sa  femme  et  que  pluseurs  taint 
Sont  de  doleur  et  d'amertume. 
L'un  dit  que  sa  femme  le  tume  ^  ; 
L'autre  dit  :  «  Ma  femme  est  si  maie,  785 

4q3  a     Que  je  ne  puis  aier  en  gale  ^, 
En  esbatement  n'en  déduit!  » 
L'autre  dit  :  «  La  mienne  me  nuit  !  » 
L'autre  dit  :  «  Ma  femme  est  jalouse, 
Despiteuse,  felle,  ayrouse  ^'  ;  790 

Avoir  ne  puis  paix  a  l'ostel  !  » 
Et  l'autre  dit  sur  le  costel  ^  : 
«  Ma  femme  ne  puet  a  ville  estre  !  » 
L'autre  murmure  que  le  prestre 
Vient  trop  souvent  en  sa  maison.  795 

L'autre  dit  une  autre  raison  : 
«  Ma  femme  dance  voluntiers.  » 
L'autre  dit  :  «  O  les  chevaliers 
Va  ma  femme  souventefoys.  » 
Or  en  revient  puis  .11.,  puis  troys,  800 

Dont  l'un  dit  :  «  Femme  ay  débonnaire  ! 
Elle  fait  trestout  le  contraire 
De  ce  que  je  vueil  et  commande.  » 
L'autre  dit  :  «  Quant  des  poys  demande, 
On  me  fait  fèves  ou  poureaux;  8o5 

Se  harenz  vueil,  j'ay  maquereaux; 
Se  '  je  di  :    Gardez  le  mesnaige, 
On  me  faint  un  pelerinaige  : 
Lors  fault  aler  a  Saint  Denis  !  » 
Bien  sont  gens  mariez  honnis,  810 

S'ilz  ont  tel  dangier  comme  ilz  dient, 
Et  quant  je  voy  que  pas  n'en  rient, 
Mais  dient  que,  leurs  femmes  mortes, 
Ne  passeront  jamais  telz  portes, 

I.  Si. 

a.  Maltraite.  —  b.  Fêle.  —  c.  Colère.  —  d.  En  plus. 


3o  LE   MIROIR   DE   MARIAGE 

8 1 5  II  me  semble  selon  leurs  diz 

Ce  n'est  repos  ne  paradis, 

Mais  droiz  enfers  de  tel  riote  ^. 

Et  quant  j'entens  ces  poins  et  note 

Le  dangier  félon  et  cruel 
820  Et  le  tourment  perpétuel  4g3  b 

Que  ceuls  ont  qui  seufrent  tel  vie, 

Talent  n'ay  que  je  me  marie. 


XII.  —  Exemple  de  la  dure  servitute  de  mariage   par 

CELLUI    QUI  JUGA    LE  LOUP   PRIS   A  ESTRE    MARIÉ    POUR    LE 
PLUS  GRANT  LANGOUR  QU'iL  PEUST^PENSER. 

Une  fable  oy  pieça  dire  * 

D'un  enfant  qui  estoit  le  pire, 
825  Le  plus  mauves  qu'on  peust  trover  : 

Par  tout  se  vouloit  esprouver  ^  ; 

Il  batoit  la  gent  et  frapoit, 

Des  fillettes  les  huis  rompoit  ; 

Il  leur  dessiroit  leurs  cotelles. 
83o         Mainte  foiz  en  vindrent  nouvelles 

A  son  père  qui  dolens  yere  ^ 

De  ses  faiz  et  de  sa  manière, 

Dont  par  mainte  foiz  le  reprint 

Et  corriga,  et  le  détint 
835  Longtemps  en  tresdure  prinson 

Aucunefoiz  une  saison, 

Aucunefoiz  plus,  l'autre  mains  ', 

Aucunefoiz  fu  par  les  mains 

En  sep  ^,  autrefoiz  par  les  piez, 
840         Batus  aussi  et  laidengiez, 

*.  Vers  823-1 02 J  publies  par  Tarbé,  Mir.,  p.  i3-2  0. 
I.  moins. 

a.  Dispute.  —  b.  Voulait  faire  montre  de  sa  valeur.  —  c.  Etait. 
—  d.  Mis  en  chaînes. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  0  1 

Dessains  ^,  dessirez,  mal  vestus. 
Li  pères  fu  touz  esperduz, 
Car  pour  menacer  ne  pour  batre 
Ne  pouoit  son  orgueil  abatre, 
Sa  juenesse  ne  sa  folie.  845 

Voit  que  ses  cuers  ne  s'amolie  : 
Long  temps  li  fit  suir  la  guerre, 
Maint  pais  cerchier,  mainte  terre  ; 
En  granz  batailles  se  trova 
Et  en  mainz  perilz  s'esprouva  :  85o 

4g3  c      Hardi  fu,  moult  de  maulx  souffri; 
Aux  perilz  de  la  mer  s'offri  : 
En  galée  fut  et  en  lins  *, 
Et  fist  pluseurs  divers  chemins, 
De  froit  ^  pain  pluseurs  foiz  manga,  855 

Mais  ains  pour  ce  ne  se  changa  : 
Tousjours  fut  folz,  juenes  et  vers. 
Ses  pères  qui  lui  fut  divers  ^ 
Pour  les  folies  qu'il  faisoit, 
De  ses  meffaiz  ne  se  taisoit,  860 

Ains  disoit  pour  avoir  conseil 
A  ses  amis  :  «  Je  me  merveil 
Que  je  feray  pour  corrigier 
Mon  fil  qui  me  fait  enrragier.  » 
Li  uns  li  dist  :  «  Par  Nostre  Dame,  865 

Il  ne  lui  fault  que  donner  famé, 
Et  je  vous  jure  sur  ma  vie. 
S'il  est  ainsi  qu'om  le  marie, 
Que  vous  le  verrez  amaty  ^ , 
Bien  débonnaire  et  amorty  :  870 

Ainçois  que  li  ans  soit  passez, 
Sera  si  vaincu  et  lassez 
Que  vous  n'orrez  jamais  nouvelle 


a.  Sans  ceinture.  —  b.  Bateaux  légers  à  rames.  —  c.  Rassis. 
d.  Sévère.  —  e.  Dompté. 


32  LE   MIROIR   DE   MARIAGE 

Que  sa  folie  renouvelle.  » 
875  Ly  pères  qui  grant  joie  en  ot, 

A  son  fil  quist  si  tost  qu'il  pot 

Juene  femme  cointe  et  jolie  ; 

Les  deux  par  mariage  lie 

Et  leur  donna  de  son  avoir 
880  Et  de  tout  ce  qu'il  pot  sçavoir 

Qui  fault  a  mesnaige  tenir; 

Leur  estât  leur  voult  soustenir 

Un  '  long  temps,  puis  en  leur  mesnaige  4g3  d 

Les  fist  aler.  Lors  devint  saige, 
885  Car  sa  femme  l'aguillonnoit 

De  nuit  et  par  jour  le  poingnoit, 

Et  Tenveoit  a  ses  ouvriers. 

Ore  lui  donnoit  doulz  baisiers, 

Autre  foiz  se  clamoit  chetive  ^, 
890         Disans  par  paroule  soutive  : 

«  Pourquoy  revenez  vous  si  tart  ? 

Certes  vous  amez  autre  part, 

Et  voy  que  vous  ne  m'amez  rien.  » 

Et  la  faisoit  tant  au  derrien 
895  Que  ses  marris  lui  promettoit 

Que  plus  ainsi  ne  le  feroit. 

Maintes  choses  li  faisoit  croire, 

Et  tant  fist,  ce  fut  chose  voire, 

Par  son  blandir,  par  le  sens  d'elle 
900         Qu'elle  le  trait  a  sa  cordelle  *. 

Il  souloit  saillir  com  chevriaux, 

Mais  plus  doulz  devint  c'uns  aigniaux, 

Maigres,  ses  et  descoulorez, 

Tristes,  dolens  et  esplorez  ; 
905  Domptez  fut  com  beuf  a  charrue, 

Plus  ne  fiert  ne  frape  ne  rue. 

I.  Un  manque. 

a.  Malheureuse.  —  b.  L'amène  à  faire  ses  volontés. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  33 

Moult  en  furent  liez  ses  parens 
Et  li  pères  ;  ains  que  li  ans 
Fust  passez,  n'ot  plus  débonnaire 
Ou  pais,  on  ne  lui  vit  faire  910 

Nulz  meffaiz  de  la  en  avant, 
Car  puis  ce  jour,  il  doubla  tant 
Sa  femme,  son  plet  et  sa  noise, 
Que  s'elle  deist  de  cervoise 
Que  ce  fust  vin,  il  l'acordast,  91 5 

Car  trop  a  courcer  la  doubtast. 
4g4  a      Ainsi  fut  domptez  ce  bon  fil. 
Or  advint  un  tresgrant  péril 
Ou  pais  et  en  la  contrée 

Après  celle  première  année  :  920 

Il  fut  une  course  de  leux 
Enrragiez,  fors  et  périlleux, 
Ravissans  et  femmes  et  hommes  ; 
Petiz  enfans  en  grosses  sommes 
Prindrent,  ravirent,  estranglerent,  926 

Et  du  bestail  petit  curèrent  ^  : 
Ne  mangoient  que  char  humaine  ; 
Plus  de  cent  en  une  sepmaine 
En  destruirent  sur  le  pais. 
De  quoi  chascun  fut  esbahis,  930 

Mais  au  fort  chascuns  s'assambla; 
Qui  mieulx  mieulx  a  la  chace  ala  : 
Aux  bois,  aux  buissons  et  aux  champs 
Fut  li  cris  et  la  chace  grans 
A  chiens,  a  filez  et  a  las;  935 

L'un  crioit  hault,  li  aultres  bas. 
Et  tant  chacierent  a  effort 
Que  les  loups  orent  ce  jour  tort  : 
Maint  en  y  ot  prins  et  tué. 
Ce  jour  y  ot  maint  coup  rué  :  940 

a.  Se  soucièrent  peu. 

T.  IX  -x 


34  LE    MIROIR    DE    MARIAGE 

D'cspié  ^,  de  haiche  et  godandart  ^, 

De  baston,  de  lance  et  de  dart 

D'espées,  d'arcs  et  de  saiettes  ^ 

Leur  furent  maintes  plaies  faictes. 
945  La  furent  mors  et  desconfiz 

Les  loups,  dont  ce  fut  grans  proufiz  ; 

Les  aultres  en  furent  pandus, 

Les  aultres  aux  champs  espandus. 

Mais  uns  vieulz  loups,  grans  et  chenus,  4g4  b 
950         Qui  estoit  li  pires  tenus, 

Et  qui  plus  avoit  fait  de  maulx, 

Fut  prins  tous  vis  a  ces  assaulx, 

Et  fut  dit  qu'om  adviseroit 

Laide  mort  de  quoy  il  mourroit, 
955  Et  seroit  menez  a  la  ville. 

La  veissiez  a  cens  et  a  mille 
.  Hommes,  femmes,  petiz  enfens, 

Qui  lui  ruoient  par  les  flens 

Pierres,  bastons,  boe  et  mortier; 
960         La  fut  admené  prinsonnier, 

Lié  les  piez  de  bonne  corde; 

Sanz  pité  ne  miséricorde. 

Fut  en  une  cave  gettez. 

Lors  fut  li  consaulx  assamblez 
965  De  quelle  mort  cilz  loups  mourroit  : 

L'un  disoit  qu'om  l'escorcheroit 

Tout  vif,  pour  souffrir  plus  de  mal  ; 

L'autre  disoit  qu'a  un  cheval 

Fust  traînez  et  qu'om  le  pendist 
970         Tout  vif,  si  qu'en  pendant  languist  ; 

L'autre  disoit,  dont  je  me  membre, 

Qu'on  le  coupast  membre  après  membre 

Tout  vif;  l'autre  qu'om  li  crevast 

Les  yeulx  et  qu'ainsy  s'en  alast, 

a.  Épieu.  —  b.  Scie  emmanchée.  —  c.  Flèches. 


LE   MIROIR   DE    MARIAGE  35 

Si  que  chiens  et  gens  le  lutassent  ^  975 

Et  que  de  son  mai  se  vengassent  ; 
L'autre  disoit  :  «  En  feu  soit  ars  !  » 
La  veissiez  de  toutes  pars 
Rendre  merveilleux  jugemens, 
Tant  que  li  uns  dist  :  «  Je  commens  980 

4g4c      Que  nous  soyons  d'opinion.  » 
Lors  churent  en  conclusion 
Que  le  fil  qui  avoit  esté 
Mariez,  n'avoit  c'un  esté, 
En  jugast,  et  que  sa  sentence  985 

Fust  tenue  sanz  nulle  offence. 
De  ce  jugement  s'excusa, 
Mais  neantmoins  on  opposa 
Que  tant  avoit  par  tout  aie 
De  long,  de  travers  et  de  lé,  990 

Et  avoit  tant  veu  et  apris, 
Que  de  ce  ne  seroit  repris. 
Lors  dist  :  «  Puis  qu'ainsi  le  fault  faire. 
Je  juge,  pour  plus  souffrir  haire  * 
Au  leu,  que  il  soit  mariez,  995 

.    Et  jamais  ne  le  hairiez  ^ 

Aultrement  mais  que  donnez  femme  ; 

Et  je  vous  jure  par  mon  ame 

Qu'avoir  ne  puet  plus  grant  tourment. 

L'exemple  en  voiez  proprement,  1000 

Que  moi,  qui  par  prison  ne  guerre, 

Ne  aler  par  mer  ne  par  terre. 

Ne  poy  onques  estre  domptez 

Fors  par  femme,  or  suis  ahontez 

Que  je  n'ose  son  desplaisir  ioo5 

Penser,  ne  hors  aler  gésir, 

Ne  demourer  plus  hault  d'une  heure, 

Que  femme  ne  me  coure  seure. 

a.  Battissent.  —  b.  Tourment.  —  c.  Tourmentiez. 


36  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Et  par  Dieu  si  sera  li  leux, 
loio        S'il  a  femme,  doulz  et  piteux, 
Et  le  verrez  encor  '  hermite.  » 
Quant  il  ot  sa  parole  ditte, 
Chascuns  s'en  rit,  mais  en  la  fin 
Escorchierent  il  Ysangrin, 
ioi5        Et  le  pandirent  par  la  gueule  494d 

A  une  saulx  ^  trestoute  seule. 
Mais  quant  je  pense  a  ceste  fable, 
Elle  puct  cstre  véritable  ; 
Esbahis  sui  de  cest  exemple, 
1020       Car  mieulx  est  prins  que  par  la  temple 
Qui  est  de  cel  lien  liez  : 
Par  ma  foy,  il  n'est  pas  trop  liez. 
Guidez  vous  pas  que  je  y  advisc  ? 
Or  couvient  il  par  mainte  guise 
I025        Que  je  par  quelque  voie  quiere 
Bon  conseil  en  ceste  matière  : 
A  deux  conseillier  ""  m'en  vouldray, 
-  Dont  a  l'un  mon  fait  escripray, 
C'est  a  mon  vray  loyal  ami, 
io3o       Qui  ara  grant  pité  de  mi  ; 

L'autre  est  a  ceuls  qui  en  ce  cas 
Ont  autrefois  passé  le  pas  : 
Que  di  je?  a  ceuls  qui  l'ont  passé? 
Je  voy  qu'ilz  en  sont  tuit  lassé 
io35       Et  oy  chascun  jour  leur  complainte  : 
A  mon  ami  feray  ma  plainte 
Par  lettres,  et  comment  je  vis, 
Pour  avoir  sur  ce  son  advis. 
Lors  luy  escry  je  ceste  lettre, 
1040       Que  j'ay  cy  après  voulu  mettre. 

I.  encores.  —   2.  conseilliers. 
a.  Un  saule. 


i 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  3 7 


XIII.  —  Comment  Franc   Vouloir  escript  a  son  vray 
AMI  Répertoire  de  Science  pour  avoir  son  oppinion 

SUR  CE  que  les  .IIII.  DESSUS  NOMMEZ  LUI  ONT  ADMON- 
NESTÉ. 

Treschers  amis,  vraiz  et  secrez, 
Saiges  et  '  courtois  et  discrez, 
M'amour,  mon  bien,  mon  espérance, 
Mon  confort,  toute  ma  fiance, 
Le  soustenement  de  mon  corps,  1045 

4g5  a     De  ma  vie  et  mort  li  drois  pors, 
Cellui  en  qui  j'ay  mon  attente, 
Savoir  vous  faiz  que  l'en  me  tempte 
Et  presse  de  marier  fort. 

Et  me  dit  on  pour  reconfort  io5o 

Que  mieulx  vault  que  je  me  marie 
Que  non,  et  pour  avoir  lignie, 
Afin  que  mon  renom  ne  faille 
Et  que  garçon  ne  truandaille 
N'aient  après  ma  mort  le  mien,  io55 

Et  aussi  que,  se  vieulx  devien, 
Que  ma  femme  sousteneresse 
Soit  de  moi  et  de  ma  vieillesse. 
Ou  mes  enfans,  s'elle  mouroit; 
Et  que  femme  gouverneroit  1060 

Mieulx  mon  hostel  et  ma  chevance 
A  mon  proufit,  par  attemprance  ^^ 
Que  ne  font  estrangiere  gent, 
Comme  meschines  et  sergent, 
Et  s'aray  le  port  *  des  amis  io65 

Du  lieu  ou  je  me  seray  mis, 
Et  larray  l'orde  vie  et  ville 

I.  et  manque. 

a.  Avec  modération.  —  b.  Secours. 


38  LE   MIROIR    DE    MARIAGE 

Que  Dieux  deffent  en  l'euvangillc, 

C'est  assavoir  que  nulz  ne  preingne 
1070       Fornicacion  ne  ne  tiengne 

Concubine  ne  femme  estrange, 

Ne  bâte  bief  en  aultrui  grange, 

Car  ce  seroit  péchiez  mortes  '. 

Et  encores  suis  je  ennortés  "" 
1075        Que  je  la  praingne  jeune  et  riche, 

Belle,  douce,  courtoise  et  friche  ^, 

Bien  née  et  d'onnestes  parans, 

Pour  avoir  plus  îost  des  enfans 

Qui  après  ma  mort  porteront 
1080       Mon  nom  et  me  remembreront  4g5  b 

Au  secle  ^,  quant  finez  seray, 

Et  par  ce  point  que  je  pourray 

Ma  vie  user  et  ma  juenesse 

En  grant  déduit,  en  grant  leesse, 
io85       Jusques  a  la  fin  de  mon  temps. 

Et  pour  ce  qu'en  ce  po  m'entens, 

Envoyé  ces  lettres  a  ty, 

Et  treshumblement  te  suppli 

Que  sur  ce  me  vueillez  rescripre 
1090       Chose  qui  me  doye  souffire 

A  congnoistre  parfaictement 

Le  bien,  le  mal  ou  le  tourment, 

Qui  de  ce  fait  se  puet  despendre, 

Afin  que  de  toy  puisse  aprandre 
1095       Se  c'est  mon  pourfit  ou  dommaige 

De  moy  bouter  en  mariaige, 

Ou  de  vivre  sanz  ce  lien. 

Et,  pour  Dieu,  n'y  espargne  rien 

A  cerchier  en  toute  escripture, 
1 100       Car  au  monde  n'a  créature 

I.  mortelz.  —  2.  ennorteiz.  —  3.  secles. 
a.  De  bonne  humeur. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  Sg 

Ou  j'ayc  fiance  qu'en  toy, 
Et  il  me  fault,  quant  est  de  moy, 
Dedenz  .vi.  jours  de  ci  respondre. 
Si  me  vueillez  donques  espondre  ^ 
Ta  volunté  et  ton  plaisir  i  io5 

Sur  ce  fait,  dont  j'ay  grant  désir, 
Et  le  plus  tost  que  tu  pourras. 
Et  par  ma  foy,  quant  tu  voulras 
Chose  que  je  puisse  ne  aye, 
Tien  en  ce  ma  parole  vraye  1 1  lo 

Que  pour  moy  aler  en  essil, 
Je  le  feray  comme  ton  fil, 
Qui  moult  a  toy  me  recommende. 
4g5  c      Escri  moy,  ordonne  et  commcnde 

Ton  plaisir,  et  je  le  feray  1 1 1 5 

A  mon  pouoir  mieulx  que  pourray; 

Faulte  n'y  ara  de  ma  part. 

Chers  ami,  Jhesucrist  te  gart  ! 

Escript  en  pensée  nouvelle, 

Qui  chascun  jour  me  renouvelle.  1 1 20 

—  Ma  lettre  escrivi  et  seellay, 

Et  a  mon  ami  Tenveay, 

Qui  la  lut,  et  .111.  jours  après,  , 

Petit  loing  ou  petit  plus  près, 

Me  rescrivi  en  tel  manniere  1 1 25 

Que  vous  ourrez  ça  en  arrière 

De  mot  a  mot,  par  son  epistre. 

Dont  cy  après  s'ensuit  le  titre. 

a.  Expliquer. 


40  LE   MIROIR   DE   MARIAGE 


XIV.  —  Gomment  Répertoire  de  Science  cerche  touz 

SES  LIVRES  ET  ESCRIPT  UNE  EPISTRE  A  FrANC  VoULOIR, 
SON  DISCIPLE,  SUR  l'eSTAT  DE  MARIAGE,  CONTENENT  SA 
CONCLUSION. 

Chers  amis,  j'ay  ta  lettre  veue, 
I  i3o       Bien  advisée,  et  bien  leue. 

Et  te  voy  ja  plungié  en  l'onde 

Des  flos  perilleus  de  ce  monde, 

Ou  pour  richesses  que  tu  quiers. 

Ou  pour  femme  que  tu  requiers 
II 35        Par  l'ardent  désir  de  juenesse, 

Qui  maint  homme  destruit  et  blesse  ; 

Et  par  le  pouoir  de  ces  deux, 

Richesse,  femme,  ou  de  l'un  d'eulx. 

Te  voy  en  grief  oraige  courre, 
1 140       Dont  je  voy  po  homme  rescourre  ^, 

Qu'il  ne  couviengne  en  celle  mer 

De  tourment  sa  vie  blâmer, 

S'a  l'un  des  deulx  perilz  s'ahert  *, 

Qu'il  ne  soit  destruit  et  désert  ^.  4g5  d 

1 145        Or,  enten,  c'est  droicte  tempeste 

Qu'amour  de  femme,  par  ma  teste, 

Et  une  unde  qui  plunge  l'omme 

Es  mortelz  perilz,  et  l'assomme, 

Et  le  lie  en  toute  saison  ; 
1 1 5o        Mais  ancor  par  plus  fort  raison 

Est  plus  prins  et  de  grief  servaige 

Par  le  lien  du  mariaige 

Non  desnouable  et  plus  estraint, 

Qui  toute  franchise  restraint, 
1 155        Et  si  n'en  puet  nulz  desnouer; 

Car  en  li  fait  si  fort  nouer 

a.  Échapper.  —  b.  S'attache.  —  c.  Ruiné. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  4^ 

Et  en  nouant  faire  tel  veu, 

Qu'il  ne  puet  desnouer  ce  neu 

Jusqu'à  tant  la  mort  le  desneue. 

Or  se  gart  donc  qui  tel  veu  veue  i  i6o 

Au  vray  Dieu,  qui  si  le  conjoint» 

Que  mortelz  hom  ne  le  desjoint 

Ne  nulz  ne  le  desjoindera. 

Or  avise  ci  qui  vourra  : 

Pour  ce  le  souverain  lien  1 165 

Esperitel,  oy  et  retien, 

C'est  la  saincte  exortacion, 

Que  tu  n'aies  entencion 

De  toy  bouter  dedenz  ce  cerne. 

Jhcremies  en  la  cisterne  1 170 

Et  ou  lymon  moult  souffert  a; 

Mais  depuis,  quant  on  l'en  tira, 

Fut  il  mondez  de  la  boe  orde  : 

Et  aussi,  quant  je  me  recorde, 

Les  pécheurs  sont  par  repentencc  1 175 

Nettoiez  et  par  pénitence 

Au  monde  et  par  confession. 

De  la  boe  et  pollucion 

Fu  Jheremies  tirez  hors 

Aux  vieulx  vestemens  de  son  corps  ;  1 180 

Aussi  noz  pères  anciens 

Nous  sont  exemples  et  liens 

De  nous  tirer  hors  des  péris. 

Ou  pluseurs  ont  esté  péris 

Par  mal  considérer  leurs  fais.  1 185 

Treschier  lilz,  enten  que  tu  fais 

Et  des  nopces  le  grant  dommaige 

Qui  puet  venir  par  mariaige; 

Voy  que  phillosophes  en  dient 

Et  comment  ce  grief  lien  nient,  1 190 

Et  pran  garde  aux  divins  escrips 

Et  aux  exemples  que  j'escrips. 


42  LE    MIROIR    DE   MARIAGE 

Pran  a  l'un  et  a  l'autre  garde  : 

A  moy  te  consen  et  resgarde, 
II 95        Pense,  retien  et  met  a  œuvre 

Ce  que  pour  ton  bien  se  descueuvre. 

Auréole  nous  fait  ung  compte 

De  Theofrastre  et  nous  racompte 

En  son  livre  qu'il  fist  des  nopces, 
1200        Ou  il  n'a  arestes  ne  boces, 

S'il  laist  au  saige  femme  prandre, 

Et  diffinit,  se  belle  et  tendre 

Est,  de  gent  corps  et  bien  parens, 

Honneste  et  de  riches  parens, 
1 2o5        Qu'elle  soit  bien  moriginée 

Et  de  sa  manière  ordonnée; 

Et  '  bonne  soit  et  riche  et  saige, 

Dont  l'en  voit  pou  en  mariaige 

En  deux  gens  ces  poins  acorder. 
1 210        Si  veult  il  dire  et  recorder, 

Et  a  son  accort  me  consens. 

Que  li  saiges  pert  la  son  sens  :  4g6  b 

Donques  ne  doit  il  femme  prandre, 

Qu'a  l'estude  et  a  elle  entendre 
1 2 1  5        Ne  puet  ne  a  tous  deux  servir, 

A  sa  femme  et  aux  livres  vir  ^. 


XV.  —  Des  charges  qui  sont  en  mariage  pour  le  mes- 

NAGE  SOUSTENIR  AVEC  LES  POMPES  ET  GRANS  BOBANS  * 
DES  FEMMES. 

Et  sces  tu  qu'il  fault  aux  matrones  * 
Nobles  palais  et  riches  trônes, 

*  Vers  121J-1451  piibliéspar  Crapelet,  p.  2o5-2j4  et  par  Tarhé,  Mir., 
p.  20-2g. 
I.  Et  manque, 
a.  Voir.  —  b.  Manières  vaniteuses. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  4?> 

Et  a  celles  qui  se  marient, 

Qui  moult  tost  leurs  pensers  varient?        1220 

Elles  veulent  tenir  d'usaige 

D'avoir  pour  parer  leur  mesnaige 

Et  qui  est  de  neccessité, 

Oultre  ta  possibilité, 

Vestemens  d'or,  de  draps  de  soye,  i225 

Couronne,  chapel  et  courroyc 

De  fin  or,  espingles  d'argent. 

Et  pour  aler  entre  la  gent 

Fins  cuevrechiefs  ^  a  or  batus, 

A  pierres  et  perles  dessus  i23o 

Tyssus  de  soye  et  de  fin  or. 

Deniers  fault  avoir  en  trésor 

Et  argent  chascunc  journée; 

Et  qu'elle  soit  bien  ordonnée, 

Vert,  bleu,  fin  pers  et  escarlate  i235 

Et  fin  blanc  d'Yppre  *  lui  achatc, 

Pour  faire  surecos  ouvers, 

Cours  et  longs,  et  des  menuz  vers, 

Gris  escureulx,  fines  laitisses  ^, 

Afin  que  plus  soient  faitisses  ^,  1240 

Pannes  de  roix  «  leur  sont  moult  bonnes. 

Encor  faut  il  que  tu  leur  donnes 

Afin  d'esirc  plus  gracieuses 

Boutons  a  pierres  précieuses, 

Et  se  tu  veulz  estre  bénignes,  1245 

Chaperons  fault  fourrez  d'ermines, 

Leurs  manches,  Torfroy  /  par  dehors  ; 

Et  s'elle  veult  aller  au  corps  ^ 

De  Gaultier,  Hersan  ou  Jehannette, 

Il  li  fault  robe  de  brunette  *  1 2  5o 


a.  Voiles.  —  b.  Draps  de  diverses  couleurs.  —  c.  Belettes.  — 
d.  Élégantes.  —  e.  Sortes  d'hermines,  — /.  Broderie  d'or.  — g.  Cé- 
rémonie funèbre.  —  h.  Drap  fin  de  couleur  foncée. 


44  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Et  mantel  pour  faire  le  dueil; 

Et  si  dira  :  «  Encor  je  vueil 

Une  fustaine  ^,  monseigneur, 

Et  me  fault  un  mantel  greigneur 
1 255        Que  je  n'ay,  a  droit  fons  de  cuve  *  ; 

Et  si  vous  di  bien  que  ma  huve  ^ 

Est  vieille  et  de  pouvre  fasson  : 

Je  sçay  tel  femme  de  masson, 

Qui  n'est  pas  a  moy  comparable, 
1260       Qui  meilleur  l'a  et  plus  coustable 

•  lui.  fois  que  la  mienne  n'est. 

Et  si  me  fault  bien,  s'il  vous  plest, 

Quant  je  chevaucheray  par  rue, 

Que  je  aye  '  ou  cloque  ^  ou  sambue  '^, 
1265        Haguenée  belle  et  ambiant, 

Et  selle  de  riche  semblant 

A  las  et  a  pendans  de  soye  ; 

Et  se  chevauchier  ne  pouoye, 

Quant  li  temps  est  frès  comme  burre  /, 
1 270        II  me  fauldroit  avoir  un  curre  S", 

A  cheannes  ^  bien  ordonné, 

Dedenz  et  dehors  painturé. 

Couvert  de  drap  de  camocas  K 

Je  voy  bien  femme  d'avocas, 
1275        De  povres  bourgois  de  villaige, 

Qui  l'ont  bien,  (pourquoy  ne  Parai  ge  ?) 

A  .iiii.  roncins  atelé  : 

Certes  pas  ne  sont  de  tel  lé  J  4g6  d 

Ne  de  tel  ligne  com  je  suy. 
1280       Par  ma  foy,  encor  ne  vi  je  huy 


ï.  jaye. 

a.  Sorte  de  camisole  de  coton.  —  b.  Tout  à  fait  en  forme  de 
cuve  renversée  (de  cloche).  —  c.  Voilette  empesée.  —  d.  Capara- 
çon. —  e.  Housse  de  selle.  — /.  Beurre,  —g.  Chariot,  —-/i.  Chaînes. 
—  i.  Étoffe  de  poil  de  chèvre,  —j.  Famille. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  46 

Femme  qui  mieulx  le  doie  avoir, 

Et  si  ne  seroit  pas  sçavoir  ^ 

A  vous  qui  estes  riches  hom, 

Que  je,  dame  de  la  maison, 

Entre  les  aultres  n'apparusse  1285 

La  plus  grant,  et  que  je  ne  fusse 

Pour  vostre  estât  et  révérence 

Femme  de  plus  grant  apparence 

Que  ces  pauvres  femmes  ne  sont. 

Qui  maintes  bonnes  choses  ont.  1290 

Encor  voy  je  que  leurs  maris. 

Quant  ilz  reviennent  de  Paris, 

De  Reins,  de  Rouen  ou  de  Troyes, 

Leur  apportent  gans  ou  courroyes, 

Pelices,  anneaulx,  fremillez  ^,  1295 

Tasses  d'argent  ou  gobelez, 

Pièces^  de  cuevrechiés  entiers; 

Et  aussi  me  fust  bien  mestiers 

D'avoir  bourses  de  pierrerie, 

Couteaulx  a  ymaginerie  <^,  i3oo 

Espingles  tailliez  a  esmaulx, 

Et  chambre,  quant  j'aray  les  maulx 

D'enfans,  belle  et  bien  ordonnée 

De  blanc  camelot  et  brodée, 

Et  les  courtines  ensement  ;  i3o5 

Pigne,  tressoir  ^  semblablement 

Et  miroir,  pour  moy  ordonner, 

D'yvoire  me  devez  donner 

Et  l'estuy  qui  soit  noble  et  gent 

Pendu  a  cheannes  d'argent;  i3io 

Heures  me  fault  de  Nostre  Dame, 

Si  comme  il  appartient  a  famé 

Venue  de  noble  paraige, 


a.  Bon  sens.  —  b.  Médaillons.  —  c.  Tulles  pour  voiles.  —  d. 
Sculptés.  —  e.  Diadème  maintenant  les  cheveux. 


46  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Qui  soient  de  soutil  ouvraige 
1 3 1 5        D'or  et  d'azur,  riches  et  cointes, 

Bien  ordonnées  et  bien  pointes, 

De  fin  drap  d'or  tresbien  couvertes; 

Et  quant  elles  seront  ouvertes. 

Deux  fermaulx  d'or  qui  fermeront, 
i32o        Qu'adonques  ceuls  qui  les  verront 

Puissent  par  tout  dire  et  compter 

Qu'om  ne  puet  plus  belles  porter. 

Escuier  fault  et  chamberiere, 

Qui  voisent  devant  et  derrière, 
1 325        Et  qui  facent  vuidier  les  rens.  » 

Et  si  fault  faire  grans  despens  : 

Un  clerc  ^  fault  et  un  chapelain 

Qui  chantera  la  messe  au  main, 

Un  queux,  une  femme  de  chambre, 
i33o       Et  si  fault,  quant  je  m'en  remembre, 

Maistre  d'ostel  et  clacelier  ^, 

Grant  foison  grain  en  un  celier, 

Bestaulx,  poulailles,  garnisons  ^, 

Foings,  avoines  en  leurs  maisons, 
i335        Grans  chevaulx,  roncins,  haguenées. 

Salles,  chambres  bien  ordonnées 

Pour  les  estrangiers  recevoir. 

Et  si  leur  fault  encor  avoir 

Beaux  lis,  beaux  draps,  chambres  tendues, 
1 340        Et  qu'ilz  mettent  leurs  entendues 

A  belles  touailles  et  nappes; 

Et  si  faut,  ains  que  tu  eschapes, 

Belles  chaieres  et  beaux  bans. 

Tables,  tretiaulx,  fourmes,  escrans, 
1 345        Dreçoirs,  grant  nombre  de  vaisselle. 

Maint  plat  d'argent  et  mainte  escuelle      497  ^ 

Si  non  d'argent,  si  com  je  tain, 

a.  Secrétaire.  —  b.  Sommelier.  —  c.  Provisions  de  bouche. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  47 

Les  faut  il  de  plomb  ou  d'estain, 

Pintes,  pos,  aiguiers  et  '  chopines, 

Salières,  et  pour  les  cuisines  i35o 

Fault  poz,  paelles,  chauderons 

Cramaulx  ^^  rostiers  ^  et  sausserons  ^^ 

Broches  de  fer,  hastes  de  fust. 

Croches,  havès  ^,  car,  se  ^  ne  fust, 

L'en  s'ardist  la  main  a  saichier  i355 

La  char  du  pot,  sanz  l'acrochier; 

Lardouere  fault  et  cheminons  *, 

Petail/,  mortier,  aulx  et  oignons, 

Estamine,  paelle  trouée  ^  «" 

Pour  plus  tost  faire  la  porée,  1 36o 

Cuilliers  grandes,  cuilliers  petites, 

Crétine  ^  pour  les  leschefrites 

Aler  souvent  quérir  au  four. 

Longue  pelle  fault  a  retour 

Qui  dessoubz  le  rost  sera  mise,  1 365 

Et  si  convient,  quant  je  m'advise, 

Pos  de  terre  pour  les  potaiges; 

Et  encor  est  ce  li  usaiges 

D'avoir  granz  cousteaulx  pour  les  queux  ; 

Et  si  fault  avoir  entre  deux  1 370 

Bûche,  charbon,  sel  et  vinaigre, 

Lart  pour  larder,  qui  ne  soit  maigre. 

Gingembre,  cannelle,  safran, 

Graine  et  doux,  tresdoulz  filz,  apran, 

Poivre  long,  fueille  de  lorier,  1375 

Pouldre  pour  la  sausse  lier. 

Et,  s'aucune  fritture  est  fette, 

Oile,  sain  ^  fault  et  la  palette 


I.  et  manque.  —  2.  ce,  —  3.  trouuee. 

a.  Crémaillères.  —  b.  Grils.  —  c.  Saucières.  —  d.  Crochets 
grands  et  petits.  —  e.  Chenets.  —  /.  Pilon.  —  g.  Passoire.  — 
h.  Corbeille.    —  i.  Saindoux. 


48  LE    MlkOIR    DE    MARIAGE 

De  fer  trouée  '  au  remouvoir; 
i38o       Et  si  te  faiz  bien  assavoir  4g']  c 

Qu'il  fault  beaus  couteaulx  a  trenchier 

Devant  la  table  a  ton  mangier; 

Pouldre  de  duc  ^  pour  l'ypocras 

Te  couvient,  et  maint  lopin  cras, 
1 385        Sucre  blanc  pour  les  tartelettes, 

Pommes,  poires,  neffles,  noisettes, 

Frommaiges  de  presse  ^  et  de  Bric. 

Après  disner  vient  la  mestrie  ^ 

Des  dragoirs  faire  et  apporter  ; 
iBqo        Lors  couvient  ses  gens  enhorter. 

D'avoir  sucre  en  plate  ^  et  dragée, 

Paste  de  roy  ^  bien  arrangée, 

Annis,  madrian/,  noix  confites, 

Et  o  les  choses  dessus  dictes 
1 395        Couvient  pignolat  S'  qui  refroide, 

Et  ""  manus  Christi  ^  qui  est  roide 

Et  aultres  espices  assez, 

Que  je  suy  de  nommer  lassez  ; 

Pour  honourer  les  estrangiers, 
1400       En  chambre  ^  après  les  grans  mangiers, 

Touailles  blanches  sanz  reprouche, 

A  quoy  on  essura  sa  bouche, 

Quant  le  dragoir  yert  descouvert. 

Encor  ne  t'ay  je  pas  ouvert 
1405        Qu'il  faut  escrins,  huches  et  coffres  ; 

Resgarde  a  quelz  perilz  tu  t'ofres  ; 

Ghaussemente  ^  fault  et  solers. 

Pour  les  venues,  pour  les  alers, 

De  blanc,  de  noir  et  de  vermeil, 

I.  trouuee.  —  2.  Et  manque.  —  3.  chambres. 

a.  Sorte  d'épice.  —  è.  Fromages  durs.  — c.  Ordre,  —d.  Sucre 
candi.  —  e.  Pâte  de  gingembre  confit.  — /.  Petites  dragées.  — 
g-.  Pâte  faite  avec  l'amande  du  pin  à  pignons.  —  h.  Sorte  de  con- 
titure.  —  i.  Chaussures. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE 


49 


L'un  de  blanc,  l'aultre  despareil  ^,  1410 

Qui  soient  fait  comment  qu'il  prangne, 
Estroiz,  escorchiez  *,  a  poulaine 
Ronde,  déliée  et  ague, 
4(j'j  d      Tant  qu'om  la  voye  par  la  rue  ; 

Aucune  foiz  soient  a  las,  141 5 

A  bouclettes,  puis  hauls,  puis  bas, 

Selon  Testé  ou  les  yvers 

Et  la  saison  des  temps  divers; 

Fault  chances  et  cotte  hardie  '" 

Gourtelette,  afin  que  l'en  die  :  1420 

u  Vez  la  biau  piet  et  faiticet  ^  !  » 

Or  convient  un  large  colet 

Es  robes  de  nouvelle  forge, 

Par  quoy  les  tettins  et  la  gorge 

Par  la  façon  des  entrepans  ^  1425 

Puissent  estre  plus  apparans 

De  donner  plaisance  et  désir 

De  vouloir  avec  eulx  gésir  ; 

Et,  se  de  tetins  est  desmise/, 

Il  convient  faire  en  la  chemise  1480 

De  celle  cui  li  sains  »  avale, 

Deux  sacs  par  manière  de  maie  ê', 

Ou  l'en  fait  les  peaulx  enmaler 

Et  les  tetins  a  mont  aler; 

Et  afin  qu'elle  semble  droicte,  1435 

Lui  fault  faire  sa  robe  estroicte 

Par  les  flans  et  soit  bien  estraincte  ^, 

Afin  qu'elle  semble  plus  joincte  *'  : 

La  ne  fault  panne  fors  que  toile, 

Mais  au  dessoubz  faut  faire  voilée,  1440 

I.  sangs. 

a.  De  couleur  différente.  —  ^.  A  cuir  gaufré.  —  c.  Surcot  de 
dessus.  —  d.  Élégant.  —  e.  Échancrures  des  robes.  — /.  Et  si  ses 
seins  tombent.  —  g.  Valise.  —  h.  Serrée.  —  1.  Svelte.  —  j.  Faire 
gonfler. 

T.  IX 


5o  LE    MIROIR    DE   MARIAGE 

Depuis  les  reins  jusques  au  piet, 
Du  cul  de  robe  qui  leur  chiet 
Contreval,  comme  uns  fons  de  cuve 
Bien  fourré  ou  elle  s'encuve  ^  ; 
1445       Et  ainsi  ara  la  meschine 

Gresle  corps,  gros  cul  et  poitrine, 

Par  l'ordonnance  qu'elle  y  met, 

De  l'ouvrier  qui  s'en  entremet.  4g8  a 


XVI.  —  Cy  parle  contre  tous  ceuls  qui  font  nopces 

SUMPTUEUSES    ET,    QUELQUE    LARGESCE    QUI    Y    SOIT,     DES 
PLAINTES  QUE  CHASCUN  Y  FAIT  COMMUNEMENT  '. 

Des  nopces  qui  sont  de  grans  coux:  ^, 
1450       Puisse  bien  sermonner  a  tous 

Que  c'est  folie  de  les  faire  ! 

Saint  Bernart  puis  a  témoin  traire  *, 

Qui  dit  que  nopces  sumptueuses 

Aux  marians  sont  dommageuses, 
1455        Et  qu'a  la  dame  et  au  seigneur 

Portent  dommaige  sanz  honneur. 

Et  si  ay  veu  ailleurs  escript 

Un  proverbe,  qui  sur  ce  dit 

Que  les  grans  noces  font  li  sot 
1460       Et  li  saige  homme  sanz  escot  ^ 

Les  nopces  de  ces  foulz  manguent, 

Puis  après  s'en  moquent  et  juent, 

Et  y  treuvent  moult  a  redire  : 

Si  saiges  n'est  qui  puist  souffire 
1465       A  servir  a  nopces  a  gré. 

*  Vers  1 45 2-1 53 j  publiés  par  Crapelet,  p.  2i5-2i8;  vers  1452-1504 
publiés  par  Tarbé,  Mir.,  p.  2g-3i. 

I.  La  rubrique  est  placée  après  le  v.  145 1. 

a.  Elle  est  enfoncée.  —  b.  Frais.  —  c.  Sans  payer  leur  part. 


I 


LE    MIROIR    DE    MARIAGE  5l 

L'un  dit  :  «  Je  fu  ou  bas  degré; 
On  ne  tenoit  compte  de  moy.  » 
Et  l'autre  jure  par  sa  foy 
Qu'il  ne  vit  onques  pis  servir. 
L'autre  dit  :  «  L'en  vint  desservir  1470 

Et  oster  tables  et  tretiaulx, 
Qu'assez  en  y  avoit  de  ciaulx 
Qui  n'avoient  but  ne  mangié.  » 
L'autre  dit  :  «  L'en  nous  a  changié 
Trois  foiz  le  vin  a  nostre  table  !  »  1475 

L'autre  dit  :  «  Mangier  délectable 
Avions  assez,  s'il  fust  salez 
Et  li  pains  ne  fust  mesalez  ^.  » 
4g8  b      L'autre  dit  :  «  Que  valoit  leur  ros? 

Leur  potaige  savoit  *  les  pos  1480 

Et  leur  sausse  n'estoit  que  vin. 

—  Certes,  »  fait  un  autre  voisin, 

«  De  povres  gens  n'y  fist  on  compte . 

—  Certes,  »  fait  Tautre,  «  c'est  grant  honte 

De  teles  nopces  commencier,  1485 

Car  on  n'y  faisoit  que  tancier.  » 

Et  ainsis  voit  on  moult  souvent 

Que  telz  nopces  et  tel  couvent  ^ 

Ne  sont  que  cousts  et  moquerie; 

Et  pour  ce  est  grant  cocarderie  ^  i49<^ 

A  ceuls  qui  teles  nopces  font, 

Qui  souventefoiz  s'en  deffont  ^, 

Et  despendent  le  tiers  du  lour, 

Ou  dommaige  ont  et  nulle  honour. 

Heraulx  y  a  et  menestrelz,  1495 

Que,  quant  ilz  sont  leans  entrez. 

L'un  par  corner/,  l'autre  par  bourdes  ^, 

Leur  dient  tant  de  fafelourdes  * 


a.  Moisi.  —  b.  Avait  le  goût  de.  — c.  Réunion. —  d.  Sottise.  — e. 
Se  ruinent.  — /.  Sonner  du  cor.  —  g.  Plaisanteries.  —  h.  Folies. 


52  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Et  portent  si  grant  renommée  ^ 
i5oo        Que  le  mentel  de  l'espousée 

Ara  l'un,  tant  sera  rusé  ; 

L'autre  l'ara  de  l'espousé. 

Et  '  ainsi  s'en  va  leur  chevance  ^, 

Et  leur  commence  leur  mcschance. 
i5o5        Telz  menestrelz  ne  telz  heraulx, 

Qui  sont  racine  de  touz  maulx, 

Leur  instrument  ne  jougleour 

N'ont  pas  plu  a  Nostre  Seignour  : 

Mieulx  leur  vausist  que  leurs  mantiaux 
I  5io        Eussent  esté  donnez  a  ciaulx 

Qui  longuement  les  ont  servis, 

Ou  endementiers  qu'ilz  sont  vis, 

En  eussent  leurs  estas  tenus,  4g8  c 

Ou  que  les  povres  membres  nus 
1 5 1 5        De  Nostre  Seigneur  Jhesucrit 

En  eussent  petit  a  petit 

Esté  couvert  et  sustentez, 

Que  les  donner  aux  menestrez  "" 

Et  aux  heraulx,  qui  trop  sont  riches. 
i520        Mais  maintes  personnes  sont  chiches 

De  donner  a  pluseurs  pour  Dieu, 

Qui  tout  gastent  en  seul  lieu 

Et  donnent  a  ceulx  qui  trop  ont, 

Mais  ou  ilz  doivent  riens  ne  font. 
i525        Et  Dieu  pas  ne  les  couverra, 

Quant  plains  de  péchiez  les  verra 

Trembler,  garnir,  plaindre  et  plourer; 

Petit  leur  vauldra  leur  ourer 

Ne  leurs  grans  nopces  qu'ilz  ont  faictes  ; 
i53o        Leurs  vies  leur  seront  retraictes  ^, 

Et,  pour  leur  feste  commencier, 

I.  Et  manque.  —  2.  menesterez. 

a.  Et  les  vantent  tant.  —  b.  Leur  fortune,  —  c.  Reprises. 


\ 


LE   MIROIR    DE    MARIAGE  53 

Les  envoiera  lors  dancier 

En  cordes  et  liens  de  fer 

Avec  les  ennemis  d'enfer, 

S'ilz  ne  s'advisent  entre  deux.  i535 

Penser  y  doit  bien  chascuns  d'eulx, 

Et  soy  justement  maintenir. 


XVII.  —  Comment  mariage  n'est  que  tourment,  quelque 

FEMME  NE  DE  QUELQUE  ESTAT  QUE  l'eN  PRANGNE,  ET  QUE 
EN  TELE  CHARGE  CHEUST  MIEULX  ADVIS  QU'eN  ACHAT  DE 
BESTE  MUE  ^. 

A  mon  propos  vueil  revenir  *. 
Qui  prandra  femme,  cilz  l'ara 
Toute  tele  qu'il  la  prandra,  1 540 

Soit  juene,  vieille,  salle  ou  nette, 
Sotte,  boiteuse  ou  contrefette, 
4g8  d      Humble,  courtoise  ou  gracieuse, 

Belle  ou  borgne  ou  malicieuse,  1545 

Car  par  devant  se  couverra  *  ; 

Mais  ses  meurs  après  ouverra  ^, 

Et  de  près  les  fera  sentir 

A  tel  qui  en  sera  martir  ; 

Lors  fera  apparoir  ses  vices . 

Si  me  semble  que  cilz  est  nices*^  i55o 

Qui,  sanz  cerchier  ce  qu'il  veult  prandre, 

L'achate  et  ne  le  puet  reprandre  «. 

Se  tu  veulz  achater  bestail 

Pour  garder  ou  vendre  a  détail, 

Soit  buefs,  vaiches,  brebiz  ou  pors,  i555 


*  Vers  1 538-1624  publiés  par  Crapelet.p.  218-221  et  par  Tarbé,  Mir., 

p.  3i-:u- 

a.  Muette.  —  b.  Se  dissimulera.  —  c.  Laissera  voir.  —  d.  Stu- 
pide.  —  e.  En  montrer  les  défauts. 


54  LE    MIROIR    DE   MARIAGE 

Tu  le  verras  au  long  du  corps, 

Ou  ventre,  en  la  queue,  en  la  teste 

Et  es  dens,  s'il  est  juene  beste. 

Et  les  metteras  '  a  l'essay; 
1 56o       Et  des  chevaulx  encore  sçay, 

Quant  ilz  vendront  en  ton  encontre, 

Hz  troteront  dessus  la  monstre  ^, 

Tu  les  verras  et  chaux  et  frois  ^, 

Et  soubz  la  selle,  c'est  bien  drois, 
1 565        Qu'ilz  ne  soient  rouz  ^  ou  cassez; 

Et  qu'ilz  ne  soient  mespassez  ^, 

Leur  tasteras  parmi  les  jointes  «-'  ; 

Sus  monteras,  et  donrras  pointes 

Es  costez  de  tes  espérons. 
1 570       Mais  autrement  va  des  barons / 

Et  des  aultres  qui  prannent  femmes, 

Car  sanz  vir  queuvrent  leurs  diffames  s, 

Et  les  prannent  sanz  ce  sçavoir 

Qu'elles  font  depuis  apparoir, 
1575        Comme  plus  a  plain  sera  dit. 

Quant  le  povre  déduit  du  lit 

Est  passé  par  aucunes  nuis,  4gg  a 

Lors  te  saudront  ^  les  grans  ennuis, 

Car  tu  ne  pourras  achever 
1 58o       Son  délit  sanz  ton  corps  grever, 

Qui  adonc  reposer  vouldras; 

Mais  Dieux  scet  que  tu  ne  pourras 

Rendre  le  deu  qu'elle  demande 

Quant  au  délit.  Or  yert  engrande  ^ 
i585        D'avoir  fremillez  et  affiches  >, 

Et  tu  ne  seras  pas  si  riches 


I   mettras. 

a.  Sous  tes  yeux  —  b.  Excités  et  calmes.  —  c.  Usés.  —  d.  Ne  mar- 
chent mal.  —  e.  Articulations.  — /.  Maris.  —  g.  Acceptent  leurs 
vices.  —  h.  Surgiront.  —  i.  Désireuse,  —j.  Agrafes  et  broches. 


LE   MIROIR    DE    MARIAGE  55 

Que  tu  puisses  continuer 
Son  estât  ^  et  renouveler; 
Et  elle  verra  ses  voisines, 
Ses  parentes  et  ses  cousines.  iSqo 

Qui  nouvelles  robes  aront  : 
Adonc  plains  et  plours  te  saudront 
Et  complaintes  de  par  ta  famé, 
Qui  te  dira  :  «  Par  Nostrc  Dame, 
Celle  est  en  publique  honourée,  i  SgS 

Bien  vestue  et  bien  acesméc  *, 
Et  entre  toutes  suy  despite  ^ 
Et  povre,  maleureuse  ditte! 
Mais  je  voy  bien  a  quoy  il  tient  : 
Vous  regardez,  quant  elle  vient,  1600 

No  voisine,  bien  m'en  perçoy. 
Car  vous  n'avez  cure  de  moy  ; 
Vous  jouez  a  no  chamberiere  : 
Quant  '  du  marchié  venis  arrière, 
L'autre  jour,  que  li  apportas?  i6o5 

Las  !  de  dure  heure  m'espousas! 
Je  n'ay  mari  ne  compaignon. 
Certes  se  ^  vous  me  fussiez  bon. 
Et  vous  n'amissiez  autre  part, 
Vous  ne  venissiez  pas  si  tart  16 10 

4f)()  b      Comme  vous  faictes  a  l'ostel  !  » 
Elle  tient  ennemi  mortel 
Celle  a  qui  son  mari  parole, 
Et  cuide  et  pense,  tant  est  foie. 
Que  le  parler  a  sa  voisine  161 5 

Ly  engendre  mortel  haine. 
Et  encor  soit  ly  maris  saiges. 
De  droit  escript  et  par  usaiges 
Gouvernans  toutes  les  citez. 


1.  Qui.  —  2.  si. 

a.  Sa  toilette.  —  b.  Parée.  —  c.  Méprisée. 


b6  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

1620        Et  que  ses  noms  soit  recitez 
Comme  saiges  en  toute  terre, 
Ne  puet  il  eschuer  la  guerre 
De  sa  femme,  puis  qu'il  l'a  prise, 
Ne  la  sarcine  ^  de  l'emprise. 


XVIII.  —  Des  grans  annuys  de  mariage  quant  la  femme 

EST  BELLE. 

1625        Se  tu  la  prens,  qu'elle  soit  belle  *, 

Tu  n'aras  jamais  paix  a  elle. 

Car  chascuns  la  couvoitera, 

Et  dure  chose  a  toy  sera 

De  garder  ce  que  un  chascun  voite  * 
i63o       Et  qu'il  poursuit  et  qu'il  couvoite, 

Car  tu  as  contre  toy  cent  œulx, 

Et  li  désirs  luxurieux 

Est  toutes  fois  contre  beauté, 

Qui  est  contraire  a  chasteté. 
i635       A  paine  pourroit  belle  famé 

Sanz  grant  bonté  eschuer  blâme, 

Com  chascuns  y  tend  et  y  rue. 

Soit  en  moustier,  soit  en  my  rue, 

En  son  hostel  ou  aultre  part. 
1640       Ly  uns  des  chapeaulx  (^  ly  départ, 

L'autre  robes,  l'autre  joyaulx, 

L'un  fait  joustes,  festes,  cembeaux  ^        4gg  c 

Pour  son  amour,  pour  son  gent  corps  ; 

L'autre  lui  envoie  dehors 
1645       Chançons,  lettres  et  rondelez, 

*  Vers  j62S-i6g2  publiés  par  Crapelet,p.  221-228  ;  vers  i625-j6j4 
publiés  par  Tarbé,  Mir.,  p.  35-36. 

a.  Charge.  —  b.  Poursuit.  —  c.  Couronnes  de  fleurs.  —  d.  Tour- 
nois. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  0"] 

Fermaulx,  frontaulx  ^  et  annelez, 
Et  dit  que  de  sens  *  n'a  pareille, 
S'est  '  de  beauté  la  nompareille  : 
Il  art  ^  pour  li  %  il  muert,  il  pert  ; 
Li  uns  se  vest  pour  li  de  vert,  i65o 

L'autre  de  bleu,  l'autre  de  blanc, 
L'autre  s'en  vest  vermeil  com  sanc, 
Et  cilz  qui  plus  la  veult  avoir 
Pour  son  grant  dueil  s'en  vest  de  noir, 
Et  dist  qu'il  vit  a  grant  martire.  i655 

Et  quant  femme  oit  sa  beauté  dire, 
Lors  rogist,  lors  taint  ^,  lors  fremie, 
Et  fait  le  tour  de  l'escremie  ^, 
Et  se  consent  comme  une  beste 
A  Tort  pechié,  vil,  deshonneste,  1660 

Et  se  melle  comme  uns  pourceaux 
Avec  cellui,  avecques  ceaux 
Qui  l'empruntent  a  son  mari, 
Qui  depuis  a  le  cuer  mari 
Et  vit  en  crueuse  bataille  i665 

Pour  la  grant  lesse  /  qu'il  lui  baille, 
Car  puis  qu'elle  change  une  foys, 
Son  lit  certes  ne  deux  ne  trois 
A  homme  ne  refusera. 

Et  ainsis  honnie  sera;  1670 

Car  qui  une  fois  s'acoustume 
A  pechier,  legierement  tume  ^ 
Les  autres  foiz  ou  grief  pechié. 
Dont  il  est  prins  et  entechié. 
4()g  d     Car  par  naturele  raison,  1675 

Quant  il  chiet  inundacion 


1.  Ce&t.  —  2.  lui. 

a.  Diadèmes  ou  cercles  qu'on  mettait  dans  les  cheveux.  —  b. 
Esprit.  —  c.  Il  brûle.  —  d.  Pâlit.  —  e.  Au  fig.  —  f.  Liberté.  — 
g.  Tombe. 


58  LE    MIROIR    DE   MARIAGE 

D'eaue  du  ciel  en  une  plainne, 
En  pendant  ^  ou  en  la  montaingne, 
Quant  l'eauc  descent  du  ciel  fort, 

1680       Aucune  foiz  fait  un  regort  ^ 

Et  cheve'^  ,  quant  elle  desroche  ^, 
Aucun  royat  ^  en  une  roche 
Ou  il  n'avoit  onques  esté, 
Dont  jamais  yver  ne  esté 

i685        Ne  sçavera  si  po  plouvoir 

Qu'eaue  ne  s'i  vueille  esmouvoir 
Et  venir  par  accoustumance 
En  cel  lieu,  non  fait  d'ordonnance, 
Fors  d'une  fois  par  un  faulx  cours  ; 

1690       Et  ainsi  femme  tout  le  cours, 
Puis  qu'elle  a  une  fois  changié, 
N'en  sera  nul  homme  estrangié/. 


XIX.  —  Des  griefs  et  ennuys  d'omme  et  de  femme  quant 

ELLE  EST  BELLE  ET  LE  MARI  LUI  REFUSE  ALER  AUX  PESTES 
ET  AUX  DEDUYS. 

Or  veons,  se  li  homs  refuse  * 

Sa  femme  a  aucun  qui  la  ruse  ^ 
1695       Plus  grant  de  li,  et  n'en  scet  rien, 

Ou  a  un  prince  terrien. 

Pour  aler  a  jouste  ou  a  feste. 

Ou  a  un  sien  parent  honneste 

Qui  sera  de  ce  fait  requis, 
1700        II  sera  de  pluseurs  hais, 

Et  dira  Ten  qu'il  est  jaloux. 

Et  qu'il  est  félon  et  estoux  ^, 

*  Vers  i6g3-i733  publiés  par  Crapelet,  p.  223-225. 
a.  Coteau.  —  b.  Ravin.  —  c.  Creuse.  —  d.  Se  précipite.  —  e: 
Sillon.  — /.  Repoussé.  —  g.  Poursuit.  —  h.  Arrogant. 


LE    MIROIR    DE    MARIAGE  DQ 

Et  met  sa  femme  a  maie  voye. 
D'autre  part  jamais  n'ara  joye, 
Car  sa  femme  plourra  toudis  i/od 

5oo  a    Et  dira  :  «  Li  jours  soit  maudis 
Que  je  fus  onques  mariée  ! 
Lasse  !  je  doy  bien  estre  iréc, 
Quam  on  a  sur  moy  souspeçon 
Sanz  cause  !  Mieuix  a  un  garçon  ^  1710 

Me  vaulsist  avoir  esté  femme  ! 
Mon  propre  mari  me  diffame  ^ 
Qui  ne  me  laist  m  compaignie 
Aler;  nul  temps  ne  m'esbanie  '^j 
A  feste  ne  vois  n'a  carole  ;  1 7 1 5 

Neis  ^  me  defifent  il  la  parole, 
Ne  je  n'ose  aler  au  moustier  ! 
Certes  la  femme  d'un  fruitier, 
Qui  vent  son  fruit  en  my  la  ville, 
Seroit  plus  aise  que  telz  mille  1720 

Comme  je  suy  «,  et  est  sanz  doubte  : 
Je  muir,  seiche  et  languis  trestoute! 
Elle  voit,  elle  oit  ce  qu'om  dit  ; 
Son  mari  ne  lui  escondit/ 
Riens  veoir  n'oir  ne  entendre,  1725 

Et  ainsi  puet  son  déduit  prandre 
Chascun  jour  et  avoir  plesir. 
Certes  fors  la  mort  ne  désir. 
Mais  s'ainsis  estroit  suy  ferrée  s^ 
Maise  ^  chançon  en  yert  chantée  :  1730 

Ne  me  mescroira  '  pour  nyant  !  » 
Ainsi  va  merencoliant  J 
Femme  et  parlant,  qui  est  enclose. 


a.  Homme  de  bas  étage.  —  b.  Blesse.  —  c.  Je  ne  m'amuse.  — 
d.  Même.  —  e.  Mille  femmes  telles  que  moi.  —  /.  Refuse.  —  g. 
Enchaînée.  —  h.  Mauvaise.  —  i.  Soupçonnera.  — j.  S'irritant. 


6o  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 


XX.  —  Comment  c'est  tout  tourment  que  mariage, 

QUANT  LA  FEMME  EST  LAIDE,  BELLE,  RICHE  OU  POVRE. 

Or  regardons  une  autre  chose  *, 
1735        Que  nulz  homs  ne  veult  ne  souhaide  : 

S'il  est  qui  preingne  femme  laide,  5oo  b 

Nulz  homs  n'ara  sur  elle  envie; 

Et  ou  sera  plus  mortel  vie 

Qu'a  cellui  qui  possidera 
1740        Ce  que  nulz  avoir  ne  vourra. 

Que  il  possidera  touz  seulx? 

En  tous  temps  le  verrez  honteux, 

Plain  de  courroux  et  d'atayne  ^ 

Et  contre  sa  femme  en  hayne, 
1745        En  laidenges  et  en  reprouches, 

Qui  ysteront  de  leurs  deux  bouches; 

Et  la  clamera  vile  et  orde. 

Et  ainsis  seront  en  discorde, 

Tousjours  sanz  paix  et  sanz  amour, 
1750        Et  fera  par  tout  sa  clamour  * 

De  sa  femme  laide  qu'il  a, 

Ne  jamais  jour  ne  l'aimera. 

Belle  femme  est  envix  ^  domptée. 

Et  la  laide  est  trop  ahontée  ^. 
1755        Se  tu  prans  femme  qui  soit  riche. 

C'est  le  denier  Dieu  ^  et  la  briche/ 

D'avoir  des  reprouches  souvent  ; 

S'elle  est  povre,  ce  n'est  que  vent 

Et  tourment  d'elle  soustenir. 
1 760       S'en  paix  veulz  ta  vie  finir, 

*  Vers  / 734-1 8 58  publiés  par  Crapelet,  p.  225-22g,  et  par  Tarbé, 
Mir.,  p.  36-40. 

a.  Irritation.  —  b.  Plainte.  —  c.  Difficilement.  —  d.  Méprisée. 
—  e.  Marché  conclu.  — /.  Bon  moyen. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  6l 

Quelque  chiere  que  femme  face, 
Il  te  fault  encliner  ^  sa  face. 
Soit  belle,  laide  ou  difformée, 
Fain  ^  qu'elle  soit  de  toy  amée  : 
Il  couvient  sa  beauté  louer,  .    1765 

Et  te  tien  d'autre  regarder  ; 
Il  faut  qu'apelée  soit  dame. 
Et  que  tu  jures  Nostre  Dame 
5oo  c      Qu'elle  passe  tout  en  bonté. 

Le  jour  de  sa  nativité  1770 

Te  doit  estre  concelebrable  *^, 

Et  le  '  ^  sa  nourice  amiable. 

Son  aieul,  son  frère  et  son  oncle 

Et  son  père  doiz  tu  a  l'ongle  ^ 

Honourer,  amer,  conjouir,  1775 

Leurs  mesgnies  et  gens  jouir/ 

Et  livrer  tout  '  ce  qu'il  lui  fault. 

Encor  doiz  tu  jurer  en  hault 

Par  son  salut,  tant  qu'elle  l'oye  : 

Si  la  tendras  par  ceste  voye  1780 

En  longue  et  grant  entencion 

De  faire  fornicacion  ; 

Quanqu'elle  aime  te  fault  amer. 

Vez  ci  un  mot  dur  et  amer  : 

Se  tu  lui  charges  la  maison  1 785 

A  gouverner,  c'est  achoison, 

Qu'elle  a  la  paine,  et  non  pas  toy  ; 

Obéir  la  te  fault,  par  foy, 

Et  souffrir  ce  qu'elle  dira, 

Car  souvent  te  reprouvera  ^  :  1 790 

«  J'ay  la  querche  ^,  je  m'embesongne  * 


I.  le  manque.  —  2  elle. 

a.  Rendre  hommage  à.  —  b.  Feins.  —  c.  Digne  d'être  célébré. 
—  d.  Celui  de.  —  e.  Le  mieux  possible.  — /.  Faire  fête  à.  —g. 
Te  fera  des  reproches.  —  h.  Charge.  —  i.  Je  suis  chargée. 


02  LE    MIROIR    DE   MARIAGE 

Cccns  de  toute  la  besongne  ; 

J'ay  le  soing  de  tout  gouverner; 

Je  ne  sçay  pas  mon  piet  tourner 
1795        Qu'en  vint  lieux  ne  faille  respondre. 

L'un  me  dit  :  «  Les  brebiz  fault  tondre  :  » 

L'autre  dit  :  «  Les  aigneauls  sevrer  ;  » 

L'autre  :  «  Il  faut  es  vignes  ouvrer  ;  » 

L'autre  s'en  va  a  la  charrue; 
1 800        L'autre  dit  :  «  Getter  fault  en  rue 

Les  vaches  après  le  vachier  ;  » 

L'autre  dit  :  «  Il  fault  escorchier  5oo  d 

Un  buef  qui  s'est  laissé  mourir;  « 

L'autre  dit  :  «  Il  faut  recouvrir 
i8o5        Es  estables  et  sur  la  grange.  » 

Or  revient  aucune  ame  estrange  : 

Si  fault  aprester  i  a  mangier  ; 

De  l'argent  fault  pour  le  bergier, 

Du  bief  pour  porter  au  moulin  ; 
18 10        Or  fault  pourveance  de  vin, 

De  l'uille,  des  fèves,  des  poys  : 

Tous  ce  mettez  vous  sur  mon  poys  ^  ; 

Or  fault  du  lin  et  de  la  chanvre 

Et  un  cuir  qui  ne  soit  pas  tanve  ^ 
1 8 1 5        Pour  solers  et  pour  estivaux  ^  ; 

Or  fault  des  harnoiz  aux  chevaulx, 

Selles,  cordes  et  mansillons  ^  ; 

Or  refault  aler  aux  charrons 

Pour  roes  ou  pour  tumeriaux  ^; 
1820       Sarpes,  houes  fault  et  boyaux  ; 

Au  fevre  les  chevaulx  ferrer  ; 

Fers  a  charrue  pour  arer/, 

Et  si  fault  au  cordier  des  très. 


I.  aparlier, 

a.  Charge.  —  b.  Mince.  —  c.  Houseaux.  —  d.  Anneaux  de  trait. 
-  e.  Tombereaux.  —  /.  Labourer. 


LE    MIROIR   DE   MARIAGE  6^ 

Ainsi  me  fault  guetter  de  près, 
Dont  je  vous  jur  par  saint  Nichaise  1825 

Qu'il  n'a  femme  plus  en  malaise 
Que  je  sui  en  toute  la  ville  ; 
Et,  Dieu  mercy,  si  suy  je  habille 
A  toutes  ces  choses  déduire  : 
Céans  ne  fault  ne  pot  ne  buire  i83o 

Que  je  n'achate  et  que  ne  '  tiengne.  » 
Et  s'il  avient  qu'il  la  restreingne, 
Et  que  n'ait  plainne  auctorité, 
Lors  dira  :  «  Bien  suy  a  vilté 
Tenue  comme  une  servente  :  i835 

5oi  a     Je  n'oseroye  mettre  en  vente 
Une  seule  mine  '  de  blé  ; 
Il  samble  aux  gens  que  j'aye  emblé 
Aucune  chose,  est  ce  bien  fait? 
Hél  lasse  !  or  n'ay  je  riens  meffait,  1840 

Et  si  suis  de  si  près  tenue  ! 
Geste  maison  est  maintenue 
Par  estrange  gent  jour  et  nuit; 
Ce  me  tourmente  et  si  me  nuit 
Et  me  cravente  ma  juenesse  ;  1845 

Je  ne  suy  mie  larronnesse. 
N'ay  je  pas  la  moite  par  tout? 
Nennil,  je  n'en  ay  qu'a  un  bout, 
Moins  assez  c'une  chamberiere, 
Qui  va  devant,  et  je  derrière.  i85o 

On  me  restraint  ;  vez,  quel  doleur  ! 
Je  n'averay  jamais  honeur 
Ne  n'apprandray  en  mariage 
Qui  vaille  un  denier  de  mesnage! 
Helas  !  et  qu'a  il  veu  en  moy,  i855 

Ou  il  n'adjouste  point  de  foy?  » 

I.  je  ne.  —  2.  aiie. 


()4  LE    MIROIR    DE    MARIAGE 


XXI.  —  Des  divers  engins  et  agitais  que  femme  appa- 
reille A  son  mari,  s'il  ne  consent  pas  a  sa  voulenté. 


Or  est  en  grant  courroux  tournée, 

Et  maudit  l'eure  que  fut  née  '  ; 

Pense  illec  venins  et  charays  ^, 
1860       Enchantemens,  poisons,  agays  ^, 

De  toriaux,  d'arays  ^  et  de  bestes, 

Et  diverses  autres  tempestes  ^ 

Qu'elle  puist  lors  pour  soy  vengier 

A  son  mary  faire  mangier, 
186  5       Car  femme  n'a  plus  grant  science 

Fors  voulenté  pour  conscience  ;  5oi  b       l 

Elle  est  ""  fraile  et  malicieuse  | 

Et  a  mal  faire  estudieuse,  \ 

Et  subtive  a  trouver  ses  ars  ; 
1870       Vouldroit  que  ses  maris  fust  ars, 

Quant  il  la  restraint  ou  riote  ^  : 

Nul  n'y  a,  Marson  ne  Guioté, 

Marguerite,  Alison,  Bietris  % 

Qui  ne  voulsist  que  leurs  maris 
1875        Fussent  cent  toises  en  parfont. 

Puis  que  leurs  voluntez  ne  font. 

Tousjours  veulent  estre  maistresses, 

Et  se  tu  consens  que  leurs  tresses 

A  fil  d'or  soient  galonnées 
1880       Et  qu'elles  soient  ordonnées 

De  soye  et  de  fins  autres  draps, 


Que  feras  tu  ?  Tu  nourriras  I 


Le  vice  d'impudicité, 


I.  Ce  vers  et  le  précédent  sont  répétés  dans  le  ms.  —  2.  Est  elle.  —  3.  ou 
bietris. 

a.  Sortilèges.  —  b.  Embuscades.  —  c.  Béliers.  —  d.  Mauvaises 
choses.  —  e.  La  gourmande. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  65 

Qui  destruira  leur  chasteté  ; 
Et  se  tu  fais  restrinction,  i885 

Sur  toy  aront  suspection, 
Et  leur  gendreras  ^  grant  injure, 
Comme  il  soit  vray  que  je  te  jure 
Qu'a  femme  non  chaste  resgarde  * 
Ne  puet  valoir;  chastel  ne  garde  1890 

Riens  ne  vault  a  elle  garder. 
Veulz  tu  la  chaste  resgarder 
Et  congnoistre  sanz  atouchier? 
C'est  celle  qui  lieu  de  pechier 
A  eu  et  ne  lui  a  pas  pieu,  1895 

Dont  j'ay  le  nombre  petit  leu. 
Encores,  quant  a  mariage, 
Tendroie  cellui  a  plus  saige 
Qui  la  laide  femme  prandroit, 
Soi  c      Que  cil  qui  la  belle  tendroit,  1900 

Car  a  la  belle  chascuns  rue; 
Mais  se  la  laide  en  my  la  rue 
Estoit  cent  ans  et  un  demy, 
Ja  n'y  feroit  un  seul  '  amy  ; 
Car  ja  ne  verrez  créature  1905 

Qui  ne  hée  laide  figure, 
Et  aise  ^  le  perler  ^  gardon 
On  l'en  ne  jette  nul  baston 
Ne  pierre,  car  qui  y  gettroit' 
Aucune  pierre,  y  demourroit.  19 10 

Si  ne  puet  qu'il  ne  viengne  une  heure 
Qu'un  coup  a  la  belle  demeure, 
Et  par  ce  seul  coup  en  descent. 
Après,  un  a  un,  plus  de  cent, 
Dont  li  periers  est  abatus.  191 5 

Et  si  ^,  pour  avoir  embatus  ^ 

I.  sieul.  —  2.  getteroit.  —  3.  se. 

a.  Causeras.  —  b.  Attention.  —  c.  En  repos.  —  d.  Poirier.  —  e. 
T'être  jeté. 

T.  IX  5 


66  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

En  mariage  estroictement  '  ^, 

Pour  laissier  le  gouvernement, 

Avec  la  dispensacion 
1920        De  l'ostel  et  de  la  maison 

A  ta  femme,  cuides  tu  mie 

Que  plus  fermement  ta  mesgnie, 

Uns  bons  sers,  uns  loyaulx  variés, 

T'obeisse,  et  auquel  tu  lès 
1925       Ton  vouloir  et  ton  ordonnance 

Tant  sur  le  fait  de  ta  despence 

Comme  aultrement  et  sur  son  blâme, 

Que  celle  qui  se  tient  pour  dame. 

Et  qui  fera  sa  voulunté, 
1930        Non  ce  que  tu  as  commendé? 

Car  tout  est  sien  a  son  advis  : 

Si  seroies  trop  mieulx  servis 

De  cellui  qui  tes  servens  est, 

Et  le  trouveroies  plus  prest 
1935        Pour  toy  obéir  a  toute  heure,  Soi  d 

Que  ta  femme  qui  plaint  et  pleure, 

Quant  tu  te  gis  au  lit  mortel 

En  ta  maison,  en  ton  hostel, 

Et  se  complaint  de  son  douaire. 
1940        Ne  te  ^  puelent  *  plus  ^  de  bien  faire 

Tes  amis  charnelz,  tes  parens 

Et  tes  serviteurs  apparens. 

Qui  sont  par  nature  obligez 

Les  aulcuns,  les  autres  liez'  ' 
1 945        Par  loier  et  par  droit  servaige 

A  toy  garder  en  ton  malaige 

Mieulx  c'une  femme,  qui  toudis 

Cette  de  grans  mos  et  despis 

Au  languissant  qu'elle  despoire  '^, 

I.  es  droitement.  —  2,  ce.  —  3.  pas. 
,  a.  Rigoureusement.  —  b>  Peuvent.  —  c.  Désespère. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  6j 

Et  lui  fait  perdre  son  mémoire,  iqSo 

Souvent  par  crier  et  par  braire, 
Et  le  mayne  jusqu'au  suaire? 
Se  le  mary  a  des  enfans 
D'autre  femme,  et  sont  mendres  d'ans, 
Petitement  seront  partis  ^,  igSb 

Mais  bien  tost  seront  départis  ^ 
De  la  marrastre  après  la  mort. 
Et  couvendra,  soit  droit,  soit  tort, 
Qu'elle  ait  tout  ce  qu'elle  demande. 
Chetive  se  claime  et  truande,  i960 

Et  dit  :  «  Nous  estion  povre  gent  : 
Il  n'y  a  ne  meubles  n'argent, 
Mais  nous  devons  de  grosses  debtes.  » 
Lors  sont  composicions  fettes 
Sur  les  enfants  ou  héritiers;  1965 

Elle  emporte  plus  que  le  tiers, 
Et  s'a  a  part  tout  desrobé, 
Sa  proye  prins  comme  un  hobé  '^ 
5o2  a     Pour  un  autre  qui  la  prandra. 

Et  sçavez  vous  qu'il  advendra?  1970 

Du  service,  obseque  et  les  lays 

Oir  vouldra  parler  jamais, 

Excepté  d'une  courte  messe; 

Et  regardera,  en  la  presse 

A  porter  ^  le  deffunct  en  terre,  1975 

Quel  mari  elle  pourra  querre 

Et  avoir  après  cesti  cy. 

Or  te  doiz  tu  bien.  Dieu  mercy. 

Marier  et  désirer  femme, 

Qui  ainsi  pense  de  ton  ame  1980 

Et  ta  viellesse  te  soustient! 


1.  Apporter. 

a.  Lotis.  —  b.   Abandonnés.  —  c.   Hobereau  (petit  oiseau   de. 
proie). 


68  LE   MIROIR    DE    MARIAGE 

Mieulx  vaulsist  bons  variés  qui  vient 

Au  commendement  de  son  maistre, 

Qu'a  tel  femme  mariez  estre, 
1985        Qui  abrège  au  mari  la  mort 

Et  qui  tost  l'oublie  lui  mort. 

Et  s'elle  avoit  enfans  de  li, 

Quoy  de  ce  ?  Il  seroit  honni, 

Car  elle  leur  donrra  parrastre  ^, 
1990        De  mère  leur  sera  marrastre  ; 

Et  puet  estre  qu'elle  aymera 

Du  second  mary  qu'elle  ara 

Mieulx  les  enfans  que  du  premier. 

Et,  se  ferme  est  comme  un  pommier, 
1995        Bonne  et  loial,  qui  po  se  treuve. 

Si  com  '  l'Escripture  nous  preuve, 

En  enfantant  ses  griefs  ^  plorons, 

Et  du  péril  nous  tormentons. 

Saiges  homs  ne  puet  estre  seulx  : 
2000       II  voit  les  livres  et  s'a  ceulx 

Qui  sont  en  ce  monde  présent, 

Qui  de  leur  corps  lui  font  presant, 

Et  par  escript  voit  ceuls  qui  furent  5o2  b 

Les  bons,  qui  firent  ce  qu'ilz  durent, 
2oo5        Et  les  mauvais,  pour  eschuer 

Les  perilz  qui  les  font  huer  ; 

Dieux  franche  volunté  li  livre 

Pour  aler  par  tout  a  délivre  ; 

Ou  li  plaist  transporter  se  puet 
2010       Et  faire  assez  de  ce  qu'il  puet. 

Ce  que  li  corps  ne  puet  trader  ^, 
Puet  il  par  pensée  embracier. 
Et  s'assez  ""  gens  n'a  en  son  lieu. 
Il  puet  tous  seulz  parler  à  Dieu  : 

I.  comme.  —  2.  se  assez. 

a.  Beau-père.  —  b.  Douleurs.  —  c.  Parcourir. 


LE 'MIROIR    DE   MARIAGE  69 

Que  nous  vault,  se  pour  hoirs  avoir  201 5 

Prenons  femme,  pour  concepvoir 
Grande  '  multitude  d'enfans  ? 
Ce  ne  sont  que  charge  et  despens, 
Péril  de  mort,  de  corps  essil  ^. 


XXII.  —  Des  inconveniens  qui  aviennent  en  mariage  par 

LES    ENFANS,     SUPPOSÉ    QUE    l'eN    SE    MARIE    POUR    AVOIR 
LIGNIE. 

Quant  tu  aras  et  fille  et  fil  *,  2020 

Lors  te  croistera  cusançon  *  : 
S'ilz  sont  grans  et  font  meffaçon, 
Et  ilz  mœurent  honteusement,. 
Tu  seras  tousjours  en  tourment. 
S'ilz  vivent,  pour  eulx  fault  acqucrrc,        2025 
Et  a  ta  fille  mari  querre, 
Et  donner  grant  foison  du  tien; 
Et  au  filz  fault,  tu  le  scez  bien, 
Aprandre  quelque  art  en  ce  monde. 
Touz  maulx  et  touz  perilz  habonde  2o3o 

Aux  hommes  qui  les  enfans  ont  : 
S'ilz  sont  povres,  li  cuers  leur  font  ^; 
5o2  c     S'ilz  sont  petit,  c'est  toute  paine, 
En  péril  cent  foiz  la  sepmaine 
Sont  de  cheoir  et  trebuchier,  2o35 

De  teste  ou  de  membre  brisier; 
S'ilz  sont  malades  ou  fiévreux, 
On  n'a  toudis  fors  l'œul  a  eulx. 
On  ne  puet  autre  chose  faire  : 
Cyrop  leur  fault  ou  lectuaire,  2040 

*  Vers  2020-2104  publiés  par  Tarbé,  Mir.,p.  40-43. 

I.  Grant. 

a.  Souffrance.  —  b.  Tourment.  —  c.  Se  déchire. 


yo  LE   MIROIR    DE    MARIAGE 

Le  cuer  fait  mal  de  leur  dolour  ; 

S'ilz  meurent,  c'est  tristesse  et  plour, 

Courroux  de  cuer  et  desconfort  ; 

S'ilz  sont  nourriz  ^  et  ilz  sont  fort 
2045        Grant,  parcreu  ^  et  par  tout  voisent  ^, 

Et  ilz  bâtent,  tancent  ou  noisent, 

Que  leur  nature  soit  mauvaise, 

Jamais  jour  tu  ne  seras  aise  : 

Les  plaintes  vers  toy  en  venrront, 
2o5o       Les  juges  les  corrigeront 

Et  feront  par  leur  mesprison 
^  Qu'ilz  seront  en  dure  prison. 

Partie  leur  fera  demende  : 

Si  te  faurra  paier  Famende, 
2o55        Et  ton  temps  mettre  et  ton  avoir, 

Par  quoy  tu  les  puisses  avoir. 

Et  se  ilz  sont  perceverans, 

Tu  perderas  pour  tes  enfans, 

Et  seras  mis  a  pouvreté. 
2060       Et  ainsi  la  félicité 

D'avoir  enfans  te  destruira  ; 

Ou  puet  estre  qu'il  advendra 

Qu'en  bâtant  tant  seront  batus 

Que  tu  en  seras  embatus  ^ 
2o65        En  grant  doleur  pour  eulx  garir; 

Et  s'  homme  tuent  par  air, 

Et  prins  sont  et  exécutez,  5o2  d 

Tu  es  a  tousjours  reboutez 

Pour  leur  meffait  et  pour  leur  honte. 
2070       Or  te  vueil  faire  un  aultre  compte  : 

S'ilz  sont  vaillant  et  vont  en  guerre. 

Leur  vie  est  a  ung  pot  de  terre 

Comparée  :  scez  tu  pour  quoy  ? 

Aussi  tost  meurent,  par  ma  foy, 

a.  Elevés.  —  b.  Développés.  —  c.  Aillent.  —  d.  Plongé. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  7I 

Comme  on  aroit  brisié  le  pot.  2075 

Qui  enfans  désire,  il  est  sot, 
Car  sanz  grant  paour  ne  puet  vivre. 
S'ilz  sont  a  aprandre  délivre  * 
De  bon  engin,  de  bonnes  mours, 
Tant  y  est  plus  grans  ly  amours  :  2080 

.Vi.  ans  les  fault  estre  a  gramaire 
Et  a  logique  .vi.  ans  traire  ; 
Puis  les  fault  aler  aux  decrez  ^ 
Ains  que  ilz  '  soient  magistrez  ^, 
Estudier  .viii.  ou  .x.  ans,  2o85 

Et  s'ilz  veulent  estre  bien  grans 
Et  docteur  en  théologie, 
Moult  leur  fault  poursuir  clergie  ^ 
Jusqu'à  my  lieu  de  leur  eage. 
S'ilz  n'ont  prébende  ou  advantage  ^,  2090 

Trop  sont  leurs  despens  sumptueux  : 
Hz  leur  fault  robes  d'escureux, 
Housses,  menteaulx  fourrez  de  gris 
Et  de  menu  vair,  je  te  dis, 
Et  de  fin  cendal  pour  esté,  2095 

Livres  qui  n'ont  pas  pou  cousté, 
Vivres,  maison,  gens  et  estude  ; 
Et  quant  il  est  jusqu'à  la  bude  ^ 
D'avoir  bien  et  estât  mondain, 
Voy  le  la  mort  d'ui  a  demain.  2100 

5o3  a     Ainsis  a  le  père  perdu 

Le  sien,  son  enfant,  son  escu, 
Et  plaint  le  corps  et  la  chevance, 
Et  vit  en  grant  désespérance. 


•  Vers  2078-2 T 02  publiés  par   Tarbé,  Œuvres  inéd.  de   Deschamps, 

t.  Il,  p.  II 2' II 3. 

I.  quilz. 

a.  Étudier  le  droit.  —  b.   Qu'ils  aient  le  titre  de   maître.    — 
c.  Étude.  —  d.  Bénéfice.  —  e.  Terme  extrême. 


72  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 


XXIII.  —  De  l'effect  qui  communément  advient   des 

ENFANS  ENVOYEZ  AUX  DROIS  CIVILZ  ET  CANONS,  EN  ESPE- 
RANCE QU'lLZ  SOIENT  PRATICIENS,  EN  CONCLUANT  QUE 
BIEN  EUREUS  EST  QUI  n'a  NULZ  ENFANS. 

2io5        Aultres  qui  sont  praticiens  ^  *, 

Mettent  leurs  filz  a  Orliens, 

Pour  aler  aprandre  les  drois; 

Mais  ce  n'est  pas  deux  ans  ne  trois  : 

Sept  ans  ou  huit  illec  demeurent, 
21 10       Et  l'avoir  leurs  pères  deveurent  ; 

Ribaulx  deviennent  et  putiers, 

Les  aulcuns  larrons  et  murdriers  ; 

Po  estudient,  bien  se  bâtent. 

Pour  leurs  fillettes  se  combatent. 
2 1 1 5        Telz  y  est  droiz  et  sains  alez. 

Qui  en  revient  tous  affolez  ; 

Telz  y  a  fait  six  ans  demeure, 

Qui  est  tuez  en  petit  d'eure; 

Et  s'un  enfant  fait  la  son  temps, 
21 20        Sanz  mouvoir  guerre  ne  contemps  ^, 

Ce  que  l'en  voit  pou  advenir, 

Et  maistrez  est  au  mieulx  venir, 

Quant  il  en  son  pais  sera, 

.Iii.  ou  .IV.  ans  escoutera 
2  12  5        En  parlement  ou  es  assises 

Pour  la  pratique,  pour  les  guises  '^ 

Sçavoir,  aussi  l'expérience 

Qui  est  maîtresse  de  science, 

Avant  qu'il  ose  un  mot  sonner  ; 


*  Vers  21 05-21  Sy  publiés  par  Tarbé,   Œuvres  inéd.  de  Desc/i.,  t.  Il, 
p.  1 13  ;  vers  21  o5-2iq8  publiés  par  Tarbé,  Mir.,  p.  48-48. 
a.  Gens  de  lois.  ■—  b.  Disputes,  —  c.  Procédures. 


I 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  yS 

Par  les  usaiges  gouverner  2i3o 

5o3  b      Le  couvient  selon  les  pais, 

Non  pas  selon  les  drois  escrips. 

Or  a  cousté,  et  couste  encores, 

Et  coustera  jusques  alores 

Qu'il  sera  coustumier  ^  tenu.  2 1 35 

Et  quant  il  sera  la  venu, 

Avoir  pourra  povre  langaige  ; 

Et  je  suppose  qu'il  soit  saige, 

Vieulx  sera  :  il  se  marira, 

Ne  jamais  bien  ne  te  fera  2140 

Ne  supportera  ta  vieillesse. 

Il  vouldroit  dès  lors  ta  richesse 

Et  que  tes  corps  fust  enterrez. 

Dès  qu'il  est  de  femme  enerrez  *, 

Car  amour  descent  aux  enfans  2145 

Des  pères,  beau  filz,  or  m'entens  : 

L'amour  aux  pères  ne  remonte 

Des  enfans.  Avecques  '  moi  compte, 

Et  se  tu  scés  a  droit  compter, 

Clerement  te  pourray  moustrer  2i5o 

Que  bonneurez  est  entre  mille 

Cilz  qui  n'a  eu  ne  fil  ne  fille, 

Car  Dieux  paix  et  repos  li  donne. 

Celle  maleurté  est  bonne 

A  ceuls  qui  maleureus  se  dient,  21 55 

Quant  enfans  n'ont  et  se  marient. 

Du  froit  sont  quitte  et  des  périls 

De  ceuls  qui  ont  filles  et  fils; 

Ja  n'en  orront  dures  nouvelles. 

Car  ceuls  qui  ont  les  filles  belles,  2160 

Sont  chascun  jour  en  dure  doubte 

Qu'aucun  chetif  ne  les  forboute  <^, 

I.  auec. 

a.  Connaissant  la  coutume.  —  b.  Pourvu.  —  c.  Suborne. 


74 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE 


Espouse,  fiance  ou  enmayne 

Ou  qu'elle  n'ait  la  pance  plaine 
21 65       D'aucun  chetif,  coquart  et  nice.  5o3  c 

Et  s'il  lui  advient  un  tel  vice, 

Jamais  joye  n'ara  ly  père, 

Et  si  sera  plour  pour  la  mère. 

Treschiers  amis,  or  prant  ci  garde  : 
2170       Femme  est  de  périlleuse  garde. 

Et  se  tu  as  un  filz  marchant. 

S'il  pert  le  sien,  c'est  un  meschant; 

S'il  gaingne,  de  toy  départi, 

C'est  pour  lui,  et  non  pas  pour  ti  ; 
2175        S'il  va  en  mer,  et  il  se  noie, 

Tes  cuers  n'avéra  jamais  joye  ; 

S'on  le  robe  ou  tue  en  un  bois, 

Tu  le  ploureras  chascun  mois; 

Et  se  tes  filz  est  chevaliers, 
2180       II  lui  convient  les  trois  mestiers 

D'armes,  la  guerre  et  le  tournoy 

Poursuir  et  jouster  par  soy. 

Et  emprandre  divers  voyages, 

Et  passer  par  divers  passaig'es, 
21 85        Par  desers^  par  mer  et  par  terre, 

Et  par  tout  ou  il  sera  guerre. 

Et  '  pou  vauldroit  sa  renommée^ 

S'il  n'emportoit  d'une  journée 

Nom  et  cri  par  solemnité 
2190        De  dire  :  «  Un  des  bons  a  esté, 

Ou  le  meilleur.  »  Et  puis  après 

Fault  d'aler  en  Pruce  soit  près 

Ou  en  Yfflelent,  a  la  rese  « 

De  l'esté  :  cilz  est  bien  sur  brese  ^, 
2195       Qui  a  telz  faiz  a  poursuir. 

I.  Et  manque. 

a.  A  l'expédition  d'été.  —  b.  Aufig.  :  A  bien  à  faire. 


LE   MIROIR    DE  MARIAGE  76 

Or  luy  fault  les  tournois  suir, 
Et  faire  tant  qu'il  soit  si  bon 
Qu'il  en  puisse  porter  renom 
5o3  d      Et  desconfire  par  son  corps. 

Ce  fait,  s'il  scet  feste  dehors       '  2200 

Et  joustes,  la  se  doit  bouter, 

Soy  maintenir  et  forjouster  ^, 

Tant  qu'il  ait  le  pris  de  la  feste. 

Après  tout  ce,  doit  estre  en  queste, 

Quant  guerre  et  tournois  ne  sont  mie        22o5 

Ne  joustes,  qu'il  ne  s'entroublic 

N'apaillardise  ^  pour  amer, 

De  quérir  voyage  par  mer 

Au  Saint  Sépulcre,  et  ja  ne  fine 

Jusques  à  Saincte  Katerine  22 10 

Ait  fait  son  voyage  et  fourni  ; 

Et  au  retour  seroit  honni, 

S'il  n'avoit  en  son  pais  guerre, 

D'ailleurs  l'aler  cerchier  et  querre. 

C'est  mestier  de  chevalerie,  22 1  5 

C'est  vie  '  de  bachelerie, 

C'est  le  plus  hault  mestier  de  tous, 

Li  plus  grans  et  li  plus  estons  <^ 

Et  ou  il  a  greigneur  péril. 

Et,  par  ma  foy,  ainsis  est  il  2220 

Entre  tous  le  plus  honourablc 

Pour  l'ame  et  le  corps  redoubtable. 

Quant  il  n'est  a  droit  maintenuz; 

Car  s'uns  chevaliers  est  tenuz 

En  un  royaume  le  meilleur,  2225 

De  tant  comme  il  a  plus  d'oneur, 

Et  il  s'en  fuit,  ce  mot  retien, 

D'une  bataille,  il  pert  le  bien, 

I.  enuie. 

a.  Se  présenter  aux  tournois.  —  b.  S'amollisse.  —  c.  Fier. 


'j6  LE   MIROIR    DE    MARIAGE 

L'oneur,  la  grâce  et  le  renom 
223o       Qu'il  avoit  devant  d'estre  bon, 

Et  efface  celle  journée, 

Ainsis  que  ce  fust  destinée, 

Ce  quenois  ',  le  bien  qu'il  a  fait  5o4  a 

A  vint  fois,  pour  un  seul  meffait 
2235        Qui  lui  advient  pour  son  pechié. 

Chevalier  doit  estre  entechié  * 

De  .VI.  taiches  ^  principaument  : 

Dieu  doit  amer  premièrement, 

Lui  doubter,  craindre  et  obéir; 
2240       II  doit  avarice  hair, 

Ouir  messe,  Dieu  reclamer, 

Son  prince  et  son  seigneur  amer, 

Son  sang  pour  Jhesucrist  espandre 

Et  le  menu  peuple  deffendre, 
2245        Afin  qu'il  puisse  labourer, 

Et  les  nobles,  par  leur  oeuvrer, 

Aient  sur  yceulx  leur  estât. 

Se  guerre  est,  saiche  du  débat, 

Et  ne  ""  se  mette  en  souldoiric 
225o       Que  pour  la  plus  juste  partie  ; 

Vive  en  Testât  qu'il  veult  mourir  : 

Si  ne  pourra  s'ame  périr. 

Soit  preudoms  et  chastes  du  corps; 

Sanz  paier  riens  ne  prangne  hors  ; 
2255        Nul  ne  se  doit  des  biens  farder  ^ 

De  ceulx  lesquelz  il  doit  garder  ; 

Soit  larges,  humbles  et  courtois, 

Bien  acesmez,  gens  et  adrois, 

Po  parlans  et  bien  servissables, 

En  ses  fais  et  parole  estables  '^, 

*  Vers  2236-22'jj  publiés  par  Tarbé,  Mir.,  p.  48-4g. 

I.  que  non,  —  2.  ne  manque. 

a.  Qualités.  —  b.  Charger.  —  c.  Ferme. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  77 

Ne  mente  point  a  son  pouoir,  2260 

Et  face  par  tout  son  devoir. 
Quant  en  bataille  sera  mis, 
Soit  crueux  a  ses  ennemis 
Jusqu'après  la  desconfiture;  2265 

Ce  fait,  soit  de  douce  nature 
5o4  b      Aux  vaincus  et  aux  exilliez, 

Et  s'il  avoit  les  œulx  mouilliez 

De  pité,  la  Byble  recorde 

Que  ce  n'est  que  miséricorde,  2270 

Et  si  est  telz  prins,  qui  puis  prent  ; 

Et  Dieux  aux  cuers  amoureux  ^  rent 

Leur  bonté  a  mort  ou  a  vie. 

Cruaulté  lui  est  ennemie. 

Moult  lui  plaist  bien  '  a  espargnier  2275 

Ceuls  que  l'en  pourroit  detrenchier. 

Qui  vouldroit,  après  la  victoire; 

Et  puis  dist,  c'est  chose  tresvoire, 

Que  le  chevalier  doit  souffrir 

En  son  mestier  ains  que  ferir,  2280 

Estre  crueulx  a  la  bataille 

Et  ferir  d'estoc  et  de  taille 

Jusques  la  place  est  desconfite  ; 

Mais  adonc  forment  li  proufite 

Espargnier  et  sauver  la  vie  2285 

Alix  vivens  d'averse  partie. 

Quant  il  voit  que  sienne  est  la  place; 

Jamais  tel  cruauté  ne  face 

D'eulx  occir,  car  en  vérité 

Ce  seroit  grant  crudelité  2290 

De  laquelle  par  quelque  engin 

Il  seroit  vaincus  en  la  fin. 

Comme  chose  a  Dieu  desplaisant. 

I.  bien  manque, 
a.  Compatissants. 


78  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 


2295        Comment  pour  une  seule  faute  * 

Uns  chevaliers  par  sa  deffaute  ^ 

De  soy  partir  d'une  bataille, 

Perdera  tout  son  bien  sanz  faille 

Qu'il  ara  fait  en  tant  de  lieux; 
23oo       Et  supposé  qu'il  face  mieulx 

Après  qu'il  n'ara  auques  fait, 

Yert  *  tousjours  reprouché  ce  fait,  5o4  c 

Et  uns  autres  qui  moins  ara 

Traveillié,  plus  loez  sera, 
23o5        S'il  n'a  failli,  que  li  premiers 

Qui  tant  ara  fait  de  mestiers. 

Voire  quant  au  renom  mondain. 

Mais  quant  a  l'autre,  pour  certain. 

Le  mieulx  traveillant  pour  bien  faire 
23 10       Ara  plus  de  joye,  et  plus  plaire 

Pourra  a  Dieu  par  ses  travaulx. 

Si  fait  bon  eschuer  les  maulx, 

Et  que  celluy  qui  se  combat  ** 

Se  tiengne  adès  en  bon  estât, 
23 1 5        Car,  s'il  est  confès,  je  vous  dis, 

Et  repentens,  que  plus  hardis 

En  sera,  et  bien  dire  l'os, 

Et  ne  tournera  point  le  dos 

Si  tost  que  s'il  fust  entechié 
2320       D'aucun  vice  ou  mortel  pechié, 

Ouquel  il  ne  veult  pas  mourir  : 

Pour  doubte  de  l'ame  périr. 

Le  corps  fuit  pour  l'ame  sauver. 

A  ce  point  cy  fait  bon  garder 
2325        Et  tenir  son  corps  en  tel  point, 

*  Vers  22g5-23o6  publiés  par  Tarbé,  Mir.,  p.  4g-5o. 
'*  Vers  23 13-2371  publiés  par  Tarbé,  Mir.,  p.  5o-52. 

a.  Manquement,  faute.  —  b.  Sera. 


LE    MIROIR    DE   MARIAGE  79 

Sanz  pechié  qu'om  ne  fine  point, 
Car  par  pechié  vient  deshoneur, 
Par  vertu  vaillance  et  honneur. 
Je  voy  en  ces  autres  mestiers 
Que,  se  maçons  ou  charpentiers  23 3o 

Ont  pluseurs  ouvraiges  meffais, 
Mais  que  li  uns  en  soit  bien  fais, 
Il  ne  souvient  du  mal  premier, 
Et  dit  on  qu'ilz  sont  bon  ouvrier, 
5o4  d     Et  les  loe  on  '  de  leur  maistrise.  2335 

Mestier  d'armes  n'a  pas  tel  guise  : 
Plus  périlleux  est  et  plus  dignes 
Et  n'est  pas  mestiers  de  béguines; 
Il  n'y  a  aise  ne  repos, 

Riens  ne  vault  chevaliers  reposts  ^  2340 

Et  qui  ne  monstre  sa  vaillance. 
Escu  lui  fault,  espée  et  lance. 
Cotte  d'acier  et  gardebras, 
Hernoys  de  jambes  pour  le  bas, 
Solers  de  fer  et  une  pièce  2345 

Que  la  poitrine  ne  despiece. 
Plates,  jaques  *  et  gantelès, 
Braconnieres  <=  et  bacinès. 
Hache,  dague,  camail  ^,  visière, 
Mais  qu'il  y  ait  bonne  lamniere  ^,  235o 

Cotte  d'armes  pour  pairement. 
Et  si  lui  fault  maint  garnement. 
Court  et  long  menteaulx,  hopelendes 
Fourrées  de  gris,  belles,  grandes. 
De  menu  vair,  de  roix/,  d'ermines,  2355 

Foynes,  martres  bonnes  et  fines  ; 


I.  loon. 

a.  Caché.  —  b.  Justaucorps  de  guerre.  —  c.  Plaques  de  fer 
recouvrant  le  bas  du  corps  jusqu'au  genou.  —  d.  Coiffe  protégeant 
le  cou.  —  e.  Cuirasse.  — /.  Sortes  d'ermines. 


8o  LE   MIROIR   DE   MARIAGE 

Fins  draps  brodez  d'argent  et  d'or, 

Drap  de  Damas  faut  il  encor, 

De  soye  et  de  fueille  bature  ^, 
236o        Chapeauls  de  perles  et  sainture 

Dorée  ou  d'or  a  bons  esmaulx; 

Il  fault  roncins  et  granz  chevaulx 

Couvers  et  armez  richement, 

Pour  joustes,  pour  tournoiement 
2365        Et  pour  guerre  '  du  temps  passé. 

Ce  point  est  a  présent  cassé, 

Car  a  piet  se  fait  la  bataille, 

Afin  que  nulz  homs  ne  s'en  aille. 

Or  fault  avoir  pour  voyagier  5o5  a 

2370       Grant  argent,  pour  boire  et  mangier 

Et  pour  acquérir  renommée. 

Sera  ta  vie  bonneurée, 

Qui  bon  fil  chevalier  aras, 

Qui  tant  de  coust  y  metteras, 
2375        Et  si  mourra  en  my  les  champs  ? 

Las!  trop  est  dolereus  meschans 

Cilz  qui  désire  avoir  lignée  : 

Jamais  n'ara  bonne  journée 

Fors  triboul  *,  penser  et  soussy  ; 
2380       Tu  le  puez  bien  veoir  icy, 

Et  certes  nulz  n'emportera 

De  ce  monde,  quant  il  mourra, 

Que  .11.  choses,  si  com  moy  semble  : 

C'est  bien  fait,  bon  renom  ensemble. 
2385       Le  bien  fait  pour  l'âme  sera  ; 

Bon  renom  aux  hoirs  demourra 

Exemple,  afin  d'eulx  exempler  ^ 

De  leur  bon  père  ressembler. 

Et  encor  est  au  mieulx  venir, 


a.  Passementerie  de  soie  et  d'or.  —  b.  Tourment.  —  c.  Montrer 
en  exemple. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  8l 

Quant  uns  homs  puet  ainsi  finir,  2390 

Et  grâce  de  Dieu,  que  il  donne 
Ainsi  finir  une  personne, 
Laquel  chose  advient  po  souvent. 


XXIV.  —  Cy  moustre  que  c'est  pou  de  gloire  d'avoir 

ENFANS  DIFFORMES   '. 

Et  se  tu  as  en  ton  couvent  ^ 
D'enfans  un  qui  soit  difforme,  2895 

Ja  ne  sera  de  toy  amé. 
S'il  est  bossu  ou  s'il  est  borgne, 
Boiteus,  contrefait  ou  calorgne  *, 
Et  toy  ou  nul  autre  l'encontre, 
5o5  b      L'en  juge  que  c'est  un  droit  moustre        2400 
Et  du  veoir  maie  adventure. 
Et  si  tesmoigne  l'Escripture 
Que  homs  de  membre  contrefais 
Est  en  sa  pensée  meffais, 
Plains  de  péchiez  et  plains  de  vices.  2405 

Or  convient  que  tu  le  nourrices, 
Et  es  pour  son  fait  reprouchiez 
Pour  les  maulx  dont  est  entechiez. 
Mais,  las  chetifs,  nous  nous  dolons 
S'après  la  mort  enfans  n'avons,  2410 

Qui  nous  puissent  représenter 
Et  nostre  nom  puissent  porter, 
Ou  garder  en  no  maladie  ; 
Et  ilz  perdent  plus  tost  la  vie 
Que  les  pères  en  vérité,  241 5 

Si  com  dessus  est  recité. 

1 .  ENFANS  EN  RELIGION.  Lc  rubricatcur  n'a  pas  bien  compris  le  mot  cou- 
vent qui  termine  le  vers  suivant. 

a.  Famille.  —  b.  Louche. 

T.  IX  fi 


82  LE   MIROIR   DE   MARIAGE 

Quoy  gaingné,  s'ilz  portent  no  nom? 
Hz  ne  nous  diront  si  ne  non, 
Jusqu'à  .VIT.  ans;  que  vous  chaut  il 

2420        De  mettre  vo  nom  a  vo  fil  ? 

Pluseurs  ont  nom  com  vous  avez, 
Et  bien  sçay  que  vous  ne  sçavez 
Quant  vous  mourrez  et  quant  mourront 
Voz  enfans  ne  s'ilz  demourront 

2425       Après  vous  ou  yront  devant  : 

Fraudez  estes,  ce  n'est  que  vent. 


XXV.  —  Cy  conclut  en  prouvant  par  escrïpture  que 

MEILLEUR   VIE  EST    CONTINENCE    QUE   MARIAGE. 

Theofrastes  dit  sanz  doubtence 

Que  bonne  vie  est  continence. 

Qui  amaine  repos  et  paix, 
2430        La  souspeçon  oste  et  les  plais 

Qu'on  a,  quant  on  a  femme  prinse; 

L'ire  des  enfans  toult  ^  et  brise  5o5  c 

Avecques  leur  perversité, 

Les  despens  ^  et  l'adversité 
2435        Des  chamberieres  et  ancelles. 

Le  dangier  et  le  parler  d'elles. 

Continence  est  la  droicte  flour 

De  purté  et  fruit,  de  valour  ; 

Elle  est  l'odour  de  conscience, 
2440        Elle  est  douçour  de  pacience, 

Elle  oste  les  taiches  du  corps, 

L'ame  adoucist  et  restraint  lors 

Le  flux  des  cogitacions 

Qui  est  en  dissolucions 

a.  Enlève.  —  h.  Les  dépenses. 


LE   MIROIR    DE    MARIAGE  83 

Par  pensées  ordes  et  vaines  2445 

Des  povres  natures  humaines  ; 

Et  se  tu  ne  ^  crois  en  mes  vers, 

Et  ne  soies  de  femme  expers, 

Croy  donques  a  l'expérience 

De  ceuls  qui  tant  eurent  science,  2460 

Et  qui  par  les  femmes  qu'ilz  orent 

Nous  ont  escript  ce  qu'ilz  en  sorent. 


XXVI.  —  Exemple  de  ce  que  dit  est  par  un  philosophe 

APPELÉ  CyCERO  2  QUI  REPUDIA  ThERENCE,  SA  FEMME, 
POUR  SON  PECHIÉ,  POUR  CE  QUE  c'eST  FORT  ^  d'eNTENDRE 
A  FEMME  ET  A   SCIENCE. 

Cincero,  qui  estudia, 
Pour  son  pechié  répudia 
Therance,  qu'il  ot  espousée.  2455 

Hirces,  pour  sa  grant  renommée, 
Après  ce  repudiement, 
Lui  depria  treshumblement 
Qu'a  femme  voulsist  sa  suer  prandre  ; 
Mais  Cincero  n'y  voult  entendre,  2460 

Qui  fut  grans  en  phillosophie, 
Et  dist  qu'a  femme  et  a  clergie  ^ 
5o5  d     Ne  pouoit  bien  uns  homs  servir  : 
Si  ne  se  vouloit  asservir 

D'avoir  femme  seconde  foys.  2465 

Et  se  tu  scez  lire,  tu  vois 
Que  Socratès  deux  femmes  ot, 
Et  si  leur  fist  le  mieulx  qu'il  pot  ; 
L'une  fut  Xandipe  appellée, 


1.  ne  manque.  —  2.  cycoio. 
a.  Difficile.  —  b.  Étude. 


84  LE   MIROIR    DE    MARIAGE 

2470        Miro  la  seconde  clamée, 

Qui  estoit  niepce  d'Aristide; 
Mais  sanz  cause  et  sanz  tenir  bride 
De  raison,  par  leur  foui  pensé, 
Depuis  qu'elles  Forent  tencé, 

2475        Pour  ce  que  po  les  poursuioit  ^ 
Et  que  trop  l'estude  suivoit, 
Et  fait  a  lui  pluseurs  reprouches 
Et  villenies  de  leurs  bouches, 
Combien  que  riens  ne  leur  fausist, 

2480        Fallu  Socratès  s'en  fuist, 

Et  le  chacierent  pour  occire. 
Aucuns  cuident  eschuer  l'ire 
De  femme  povre,  si  la  prannent  ; 
Mais  certes  mainte  foiz  se  dampnent, 

2485        Car  ja  pour  sa  grant  pouvreté 
N'y  verra  debonnaireté, 
Mais  sera  felle  ^  et  orgueilleuse. 


XXVII.  —  Exemple  par  Chaton  que  ce  n'est  que  tour- 
ment AU  RICHE  d'eSPOUSER  POVRE  FEMME  OU  CONTRE- 
FAITE. 

Marcus  Catho  une  boiteuse, 

Qui  Arcore  Paule  avoit  nom, 
2490        Prinst  a  femme;  mais  a  Cathon, 

Combien  que  d'umble  lieu  fust  née, 

Impotent  du  corps,  mal  senée 

Lui  fut,  tresorgueilleuse  et  felle, 

N'onq  ne  trouva  douçour  en  elle,  5o6  a 

2495        Fors  tout  tourment  et  villenie, 

Et  lui  fist  mainte  tricherie 

Que  nuls  hom  croire  ne  pourroit. 

a.  S'occupait  peu.  —  b.  Cruelle. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  85 

Ne  tua  Philippe  '  tout  roit, 
Qui  roys  estoit  de  Macédoine, 
Sa  femme  fausse  et  non  ydoine,  2  5oo 

Quant  il  fut  entrez  en  son  lit? 
Aussis  semblablement  occit 
Tresdeloyaument  son  baron  ^ 
Clithemestra  Agamenon, 
Qui  dix  ans  au  siège  de  Troye  25o5 

Fut;  et  au  retour  de  sa  voye, 
De  nuit  par  mortel  traison, 
Quant  venuz  fut  en  sa  maison 
Ou  il  cuidoit  repos  avoir, 
La  fausse  femme  lit  sçavoir  2  5 1  o 

A  Egistus,  qui  la  maintint  * 
Tant  comme  Agamenon  se  tint 
Devant  Troye  la  grant  cité, 
Que  la  nuit  fust  tout  exité 
De  venir  au  lit  en  la  chambre.  25 1 5 

Si  fist  il,  si  com  je  remembre  : 
Le  glaive  ou  poing  est  la  venus. 
Si  tost  qu'Agamenon  fut  nus, 
Lui  bouta  tout  par  my  le  corps. 
Ainsi  fut  Agamenon  mors,  2020 

Qui  par  Hector  ne  par  Paris 
N'avoit  peu  estre  desconfis. 
Honteusement  dessus  sa  coutte  <^, 
Par  la  fausse  et  mauvèse  gloutte  ^, 
Pécheresse  et  luxurieuse,  252  5 

Qui  a  son  mari  fut  crueuse 
Pour  son  ort  pechié  acomplir. 
5o6  b      Depuis  le  fit  ensevelir. 

Et  après  fist  et  maugré  tous 


I.  philippes. 

a.  Son  mari.  —  b.  L'eut  comme  maîtresse.  —  c.  Courte  pointe 
du  lit.  —  d.  Impudique. 


86  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

2  53o        Que  Egistus  fut  ses  espous, 

Et  de  Mycenes  ^  ^  le  fist  roy. 

Or  resgardez  le  grant  desroy 

Que  Clithemetra  la  putain 

Fist  a  son  seigneur  souverain, 
2535        Qui  mieulx  valoit  de  Egistus 

Et  estoit  de  plus  grans  vertus  ! 

Mais  femme  foie,  quoy  c'om  die, 

Pour  bonté,  pour  chevalerie, 

Soit  royne,  contesse  ou  bourgoise, 
2540       N'acomptera  une  pougoise  * 

Quelz  homs  ce  soit  ne  de  quel  face, 

Mais  que  sa  voulante  lui  face 

Et  acomplisse  son  délit. 

Savez  vous  encor  qu'ele  fit  ? 
2545        Horrestès,  son  droit  fil,  priva 

De  son  hoirie  et  tout  donna 

A  Egistus  et  a  sa  fille, 

Qui  estoit  orde  et  fausse  et  vile. 

Horrestès,  filz  Agamenon, 
25  5o        Sceut  cecy,  pas  ne  lui  fut  bon  : 

Moult  plaingnit  la  mort  de  son  père 

Et  la  traison  de  sa  mère, 

Son  meffaire  et  sa  puterie. 

Plains  fut  de  grant  chevalerie, 
2555        Au  roy  Ference  aide  quit; 

Lors  lui  bailla,  sa  mère  assit 

A  Mycenes,  a  ^  la  cité. 

Son  siège  a  tout  autour  getté  ; 

Rendre  ne  se  vouldrent  a  li  : 
256o        A  Egistus  n'a  pas  failli. 

Qui  estoit  alez  au  secours  : 

Droit  vint  ^  sur  lui,  tenuz  fut  cours  :       5 06 

I.  De  machenaires.  —  2,  A  metenance.  —  3.  Voit  mit. 

a.  Habitants  de  Mycenes.  —  b.  Petite  monnaie  (du  Puy). 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  87 

Horrestès  dessus  lui  couru, 

Et  l'a  par  mi  le  corps  féru. 

Mort  est,  desconfit  a  sa  gent;  2565 

De  lui  n'eust  prins  or  ny  argent. 

A  son  siège  s'en  retourna. 

Et  ses  engins  illec  tourna 

Et  tant  leur  a  pierres  getté 

Qu'il  entra  dedenz  la  cité,  2570 

Ou  il  fist  grant  occision 

De  gens  et  persecucion. 

Sa  mère  prinst  en  my  la  rue, 

Despouillier  la  fist  toute  nue, 

Et  lui  couppa  les  .11.  mamelles  2575 

Qui  estoient  blanches  et  belles; 

Et  puis  sanz  attendre  demain 

La  tua  de  sa  propre  main, 

Et  fist  le  corps  aux  champs  ruer 

Aux  bestes  pour  eulx  pasturer  ;  2  58o 

Aux  oiseaulx  donna  sa  charoingne. 

Ainsis  fina  pour  sa  vergoingne 

La  mauvèse  Clithemestra. 

Qui  ces  poins  a  œuvre  mettra 

Et  souvent  son  cuer  en  arrouse,  2585 

Cure  n'ara  d'avoir  espouse. 


XXVIII.  —  AULTRE   EXEMPLE  DE  l' ANCIEN  TESTAMENT  DE 

Dalida,  femme  de  Sanson,  par  laquelle  il  fut  trays. 

Que  list  Dalida,  la  mauvaise, 

Au  tort  Sanson?  Ains  ne  fu  aise  : 

Jusques  des  cheveulx  sçot  les  forces, 

Puis  lui  tondi  »  a  unes  forces.  2590 

Les  Philistiens  fist  lever, 

I.  tond. 


88  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Et  lui  fist  les  deux  yeulx  crever  5 06  d 

Pour  argent  que  ceuls  lui  promirent. 

Et  ainsi  leur  ennemi  prinrent, 
2595        Qui  moult  les  ot  afifoibliez  ; 

Menez  en  fu,  prins  et  liez 

De  cordes  et  ^  liens  de  fer 

de  ver  - 

Par  mains,  par  cuisses  et  par  bras  ; 
2600       Et  ainsi  fu  domptez  li  las 

Par  femme  ou  il  avoit  liance. 

Sanz  menace  et  sanz  deffiance, 

Le  menèrent  en  leur  cité, 

Ou  il  ot  assez  de  vilté. 
2605        Or  ne  demoura  pas  longtemps 

Que  sescheveulx  devindrent  grans; 

Sa  force  prinst  et  recouvra. 

Et  sçavez  comment  il  ouvra  ? 

Au  dieu  Dagon  une  journée 
2610        Faisoient  feste  solemnée 

Ou  palais  les  Philistiens, 

En  lui  regraciant  des  biens 

Et  de  la  prinse  de  Sanson. 

La  fut,  et  de  lui  se  moque  on, 
261 5        Com  de  cellui  qui  ne  vit  goûte, 

Ou  palays  ou  il  a  grant  route 

De  gent,  qui  sont  la  au  mangier. 

Lors  dist  Sanson  :  «  Je  vueil  vengier 

La  grant  ire  que  sur  ceulx  ay  ! 
2620        A  une  coulombe  ^  me  tray  », 

Dist  il  a  un  qui  le  menoit; 

Et  ce  moult  forment  lui  prioit, 

«  Ou  a  deux  qui  le  lieu  soustiennent.  » 


I.  en.  —  2.  Les  mots  de  ver  qui  appartiennent  au  vers  tronqué  25 g8  sont 
placés  dans  le  ms.  à  la  fin  du  v.  '^Sgg. 

a.  Colonne. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  89 

Lors  le  prant  :  ambedeux  s'en  viennent 
Aux  coulombes  tout  bellement.  2625 

Soy  a      Philistiens  treslaidement 

Commencent  a  moquer  Sanson  ; 

Lors  conseilla  ^  au  valeton  : 

«  Beau  filz,  suy  je  au  maistre  piler? 

—  Ouil.  —  Or  pense  de  l'aler  ;  263o 

Fuy  t'en  tost  :  tu  verras  merveilles, 

Onques  ne  furent  les  pareilles.  » 

Le  valeton  s'en  fuit  tantost, 

Et  Sanson  a  saiché  le  post  *, 

Qui  sa  force  avoit  recouvrée.  2635 

La  maison  ala  craventée  ^  : 

La  fut  mors,  et  tuit  \y  mangent  ; 

De  la  n'eschapa  onques  gent, 

.Iii™.  furent  mort  par  compte, 

Si  comme  la  Bible  racompte.  2640 

Ainsi  fu  li  vengemens  fais 

Et  tous  craventez  li  palais  ; 

Dalida,  veulent  aucun  dire, 

Mist  la  a  mort  et  a  martire. 

Ainsis  en  fin  se  revenga  2645 

De  sa  femme  et  d'eux  se  venga  ; 

Mais  aussis  en  prinst  il  la  mort. 


XXIX.  —  Comment  Dyanira  mit  a  mort  Hercules, 

LE  VAILLANT  CHEVALIER,  PAR  LA  CHEMISE  ENVENIMÉE. 

Dyanira  n'ot  elle  tort, 

Qui  le  trespuissant  Hercules 

Envenima?  Rices  fut  lès  *^,  265o 

Quant  la  venimeuse  chemise 


a.  Demanda.  —  b.  Tiré  à  lui   la  colonne.  —  c.  Effondrée.  — 
d.  Présent,  cadeau. 


90  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Lui  bailla  :  dans  sa  char  esprinse 

Fut  si  cruelment  qu'il  ardoit 

Ne  nul  remède  n'y  trouvoit. 
2655        Mais,  pour  s'ardeur  appaisenter  ^% 

Se  voult  en  un  grant  feu  getter. 

La  fina  Hercules  sa  vie, 

Par  la  fausse  et  mauvaise  envie  Soy  b 

De  Dyanira  la  félonne, 
2660        Qui  tel  ardant  venin  lui  donne; 

Et  ainsis  Hercules  dompta, 

Qui  tant  de  monstres  surmonta, 

Que  par  nul  ne  fut  surmontez 

Cil  qui  fut  par  femme  domptez  : 
2665        C'est  la  fausse  Dyanira. 

De  Jezabel  qui  parlera 

Et  de  la  mauvese  Thais? 

D'Elayne  que  ravit  Paris 

Ou  temple?  Quel  ravissement? 
2670        Ce  fut  de  son  consentement  ; 

Mais,  sanz  plus,  pour  couvrir  sa  honte, 

L'istoire  dit  et  si  raconte 

Qu'elle  fut  a  force  ravie  ; 

Mais  vérité  ne  le  dit  mie, 
2675        Que,  quant  l'ardent  amour  senti, 

A  son  départ  se  consenti, 

Et  cria  par  paroule  fainte. 

Afin  qu'elle  eust  plus  grant  plainte, 

Que  on  l'enmenoit  mau  gré  sien. 
2680        Mais  Dieux  scet  qu'il  n'en  estoit  rien. 

Menée  fut  hors  de  la  terre; 

Dix  ans  huit  mois  dura  la  guerre 

Et  .XII.  jours  des  Troiens 

Et  des  Gregois  tresanciens. 
2685        Pendent  ce  temps,  furent  la  mors 

a.  Calmer. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  9I 

Pluseurs  vaillans  et  nobles  corps  : 
Hector  ly  preux  et  Troilus, 
Palamedès  et  Patroclus  ', 
Et  des  Grieux  une  grant  partie; 
Achillès  en  perdit  la  vie  2690 

Et  maint  autre  que  je  ne  nomme. 
o-j  c     De  mors  y  ot  horrible  somme  <^ 
Des  Grieux  .111^   .iiii^x.  mille, 
Et  de  ceuls  de  dedanz  la  ville, 
.Xlvi"».  et  quatorze;  2695 

Daires  de  Frige  escripre  Tose 
Et  Tafferme  sanz  nulle  doubte. 
Ainsi  sont  mors  en  somme  toute 
Pour  celle  Helaine  et  sur  son  poys  * 
Cent  mille  hommes  "^  .xviii.  foys,  2700 

Et  .XXVI".  ensuivent, 
Se  la  vraie  histoire  ne  ment. 
Et  en  la  tin,  par  ceste  garse 
Fut  Troye  destructe  et  toute  arse, 
Et  les  Grieux  periz  en  la  mer,  2705 

Pour  Paris  qu'elle  voult  amer  : 
Par  fortune  au  retour  périrent. 
Pour  la  crudelité  qu'ilz  firent 
De  tuer,  occir  et  ardoir. 

La  cité  demourra  sanz  hoir,  2710 

A  tousjours  destructe  par  femme. 
Tourné  lui  soit  il  a  diffame, 
Et  ses  noms  ne  soit  plus  louez! 
Mais  li  soit  cilz  maulx  reprouvez, 
Qui  fut  destruction  de  monde,  2715 

Pour  asservir  le  flux  et  l'onde 
De  sa  luxure  dolereuse  ! 
Belle  femme  est  trop  périlleuse. 

1.  patrodus.  —  2.  homme. 

a.  Quantité.  —  6.  A  sa  charge. 


92  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Par  ceste  pouez  retenir 
2720       Les  maulx  qui  d'elles  puent  venir, 
Et  les  grans  malices  qu'ilz  ont 
Et  les  grans  raiges  qu'elles  font. 


XXX.  —  De  la  faulse  Herodiade,  qui  fist  mettre 

A  MORT  SAINT  JeHAN  BaPTISTRE. 


Ne  fist  la  fausse  Herodias  So-j  d 

Prandre  et  mourir  par  son  pourchas  ^, 
2725        Par  sa  fille  Herodiadine, 

Pour  ce  qu'il  blamoit  son  couvine  ^ 

Saint  Jehan  Baptiste  le  martir, 

Pour  ce  qu'il  vouloit  départir  ^ 

Herode,  le  frère  Philippe, 
2730        Qui  estoit  surnommé  Agrippe, 

D'Erodias  qu'il  maintenoit  ^, 

Femme  de  Philippe,  et  tenoit 

Contre  Dieu,  raison  et  droiture 

Et  contre  la  Saincte  Escripture  ? 
2735        Mais  puis  fist  sa  fille  en  sautant 

A  la  grant  feste  et  brassa  tant 

D'Erode,  qui  le  convy  «  tint, 

Que  par  son  gieu  un  don  obtint 

Du  roy  tel  qu'avoir  le  vouldroit. 
2740        Lors  s'en  vint  a  sa  mère  droit. 

Qui  lui  dist  :  «  Demande  a  ce  tiltre 
'  Tantost  le  chief  Jehan  Baptiste.  » 

Au  roy  vint,  et  le  demanda  ; 

Et  li  desloyaulx  commanda, 
2745        Dont  ce  fut  doleur  et  pitez, 


a.  A  son  instigation.  —  h.  Sa  conduite.  —  c.  Séparer.  —  d.  Avait 
pour  maîtresse.  —  e.  Festin. 


LE    MIROIR    DE    MARIAGE  qS 

Que  tantost  fust  décapitez. 
Si  fut  il  :  son  chief  apporta 
Et  devant  le  roy  présenta 
Herodiade,  la  chetive, 

Qui  dès  lors  tant  qu'elle  fut  vive  2750 

Et  sa  mère  semblablement, 
Encoururent  si  grief  tourment 
Et  pestillence  si  horrible 
Qu'a  touz  fut  leur  maintien  terrible. 
Par  eulx  mourut  ly  innocens,  2755 

Dont  elles  furent  hors  du  sens  ; 
'08  a     Et  en  representacion 
De  sa  mort  et  occision, 
Impetrée  par  le  dancier, 
Leur  convint  la  encommencier  2760 

Une  trop  laide  dancerie 
Procèdent  de  forsenerie. 
Et  pour  vengence  du  pechié, 
Sont  et  seront  tuit  entechié  ^ 
Et  toutes  venens  de  la  ligne  2765 

De  ces  deux  et  de  leur  racine 
De  ce  mal  qui  est  durs  et  lays, 
Et  danceront  en  leur  eslays  ^, 
Et  dancent  au  commencement 
De  leur  mal  et  de  leur  tourment,  2770 

Avant  ce  qu'ilz  doient  cheoir, 
Ainsis  que  vous  pouez  veoir, 
Pour  pugnicion  du  meffait 
Que  ces  deux  ont  de  saint  Jehan  fait. 
La  veille  et  le  jour  de  sa  feste.  2775 

Le  sent  bien  chascun  a  sa  teste 
Qui  est  yssus  de  ce  lynaige  : 
C'est  pour  eulx  trop  mauves  parage, 
Dont  chascun  d'eulx  se  sentira 
Tant  comme  ly  mondes  durra.  2780 

a.  Atteints.  —  b.  De  toutes  leurs  forces. 


94  LE    MIROIR    DE    MARIAGE 


XXXI.  —  Cy  parle  des  chalours  desordonnées  et 

IMPUDICITÉ  DES  FEMMES. 

Mais  parlons  de  leur  chasteté. 

Il  fut  jadis  et  a  esté 

Un  phillosophe,  qui  Secons 

Avoit  nom,  si  com  nous  lisons, 
2785        Qui  moult  cercha  les  escriptures. 

Et  trouva  entre  les  natures 

Femme  non  chaste  en  mains  escrips; 

Dont  non  certain  fut  et  marris.  5o8  b 

Et,  quant  il  fut  en  la  clergie 
2790       Bien  instruiz  de  phillosophie. 

Et  que  longtemps  ot  demouré 

Hors  du  pais  et  labouré, 

Esprouver  voult  ceste  raison, 

Et  retourna  en  la  maison 
2795        Sa  mère  qui  encor  vivoit 

Et  que  preude  femme  tenoit. 

Estre  sembloit  d'oultre  le  Rin  ; 

En  manière  d'un  pèlerin, 

Un  bourdon  ot  et  grans  cheveulx  : 
2800       Laiens  se  vint  logier  touz  seulx, 

Qu'onques  nulz  homs  ne  l'apperçut. 

Pour  sa  mère  esprouver,  conçut 

Qu'il  parleroit  a  son  ancelle. 

Lors  li  dist  coiement  :  «  Ma  belle, 
2805        Pèlerins  suy  et  estrangiers  : 

Si  coucheroie  voulentiers 

Ceste  nuit  a  vostre  maistresse. 

Et,  par  Dieu,  se  couchier  m'y  lesse 

Ceste  nuit  par  vo  bon  moien, 
2810       Vous  et  elle  n'y  perdrez  rien, 

Car  vous  arez  dix  deniers  d'or. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  96 

Et  si  sachiez  que  j'ay  encor 
Pour  donner  bourses  et  anniaulx.  » 
Celle  a  qui  ces  moz  furent  biaux, 
Vint  a  sa  maistresse,  et  lui  dit  281 5 

Qu'onques  tel  pèlerin  ne  vit, 
Plus  gracieus  et  plus  courtois  : 
«  Il  a  amé  aucune  fois, 
Et  s'est  riche,  je  le  sçay  bien  ; 
S'il  amoit,  n'espargneroit  rien  2820 

A  donner  ou  s'amour  seroit. 
5oS  c     Je  l'ameroye,  s'il  vouloit, 

Car  il  est  d'estrange  contrée  : 

Pas  ne  seroie  rancusée  ^ 

Comme  d'omme  '  de  ce  pais.  2825 

Mais  je  voy  qu'il  est  esbahis 

Pour  vostre  amour  que  tant  désire, 

Car  au  fort  *  le  m'est  venu  dire  : 

Bource  m'a  moustré  et  joyaulx 

Et  grant  tas  d'or  li  jouvenciaulx,  283o 

Et  m'a  dit  de  sa  propre  bouche 

Que  s'avec  vous  ceste  nuit  couche, 

Tresriches  vous  et  moy  fera. 

Honnie  soit  qui  ne  sera 

Ceste  nuit  s'amie  et  sa  drue  !  2835 

On  n'en  sara  ja  rien  en  rue, 

Et  si  arez  en  ceste  nuit 

Grant  plesir,  soûlas  et  déduit 

Et  argent  sec  en  vostre  main. 

Et  si  se  partira  demain,  2840 

Et  n'en  sera  jamais  nouvelle.  » 

Ainsis  sermonna  la  pucelle 

Sa  maistresse,  qui  onques  mais 

Ne  fut  requise  de  telz  fais, 

I.  dune. 

a.  Accusée.  —  b.  Après  tout. 


96  LE    MIROIR    DE   MARIAGE 

2845        Et  la  tenoit  on  bonne  famé  : 

«  Ha!  »  fait  elle,  «  c'est  grant  diffame! 

Puis  que  mon  mari  trespassa, 

Homme  nul  mon  lit  ne  passa 

Ne  ne  fu  je  '  d'autruy  requise. 
2850       Toute  voye,  quant  je  m'avise, 

Puis  qu'il  veult  donner  et  gésir 

O  moy  et  qu'il  en  a  désir. 

Et  estre  secrez  '^  et  courtoys, 

Fay  le  venir  :  pour  une  foys  5o8  d 

2855        Ne  seray  je  pas  affolée  ^.  » 

La  vieille  femme  a  la  volée  ^ 

S'eschaufa  du  feu  de  luxure 

Et  convoita  de  sa  nature 

Avoir  l'or  qu'om  lui  promettoit. 
2860       Et  quant  sa  chamberiere  voit 

Qu'il  est  a  point,  les  degrez  monte 

D'un  planchier,  au  pèlerin  compte. 

Qui  Second  estoit  appelez. 

Comment  tous  li  fais  est  alez 
2865        Et  que  sa  besongne  est  traittée 

Tant  qu'il  gerra  celle  nuittée 

Avec  sa  dame  en  grant  déduit  ; 

Soit  secrez  et  n'en  face  bruit. 

Car  onques  mais  ne  lui  advint. 
2870       Adonc  si  tost  que  la  nuit  vint, 

Celle  a  qui  de  ce  fait  remembre, 

Bouta  Second  dedenz  la  chambre, 

Au  lit  sa  dame  le  mena     • 

Et  ycelle  lui  assena  ^ 
2875        Qui  estoit  ja  couchée  nue. 

Dedenz  se  boute  de  venue, 

Et  celle  le  va  attendant  ; 


I.  )e  manque. 

a.  Discret.  — b.  Blessée.  —  c.  En  un  moment.  —  d.  Désigna. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  97 

Mais  d'atouchier  ne  fist  samblant 
Celle  qui  fut  couchiée  ou  lit  : 
Cure  n'avoit  de  son  délit,  2880 

Chose  lui  sembloit  trop  amere 
De  dormir  avecques  sa  mère, 
Et  ainsi  com  contre  nature 
De  tel  gésir  n'avroit  il  cure, 
Fors  que  pour  l'aucteur  esprouver  2885 

De  femme  non  chaste  trouver. 
A  celle  vint  a  grant  desdaing, 
5op  a     Et  lui  escria  l'endemain  : 

«  Es  tu  pour  moy  tempter  venus, 

Qui  t'es  chastement  maintenus?  2890 

Qui  es  tu  qui  riens  ne  m'as  fait 

Ne  dormi  avec  moy  de  fait, 

Ainsi  que  fait  m'avoies  dire?  »> 

Et  Second  tendrement  souspire. 

En  disent  :  «  Ja  ne  place  a  Dieu,  2895 

Mère,  que  je  touche  le  lieu 

Dont  je  suy  yssus  et  attrais  ! 

Ce  seroit  perilleus  attrais  ; 

Ma  mère  estes  ;  je  suy  Secont, 

Vostre  filz  !  »  Lors  ses  crins  desrompt       2900 

Sa  mère  et  a  terre  se  porte, 

Pour  sa  grant  honte,  toute  morte; 

Ne  pot  tel  honte  soustenir. 

Ains  la  couvient  illec  fenir, 

Et  ses  filz,  quant  ill  apperçoit  2905 

Sa  mère  qui  la  se  gisoit 

Morte  et  confuse  par  son  dit, 

Voua  lors,  pas  ne  s'en  desdit. 

Que  puis  qu'elle  est  pour  la  parole 

Morte  qu'il  aprint  a  l'escole,  2910 

Que  sa  langue  corrigera 

Et  que  jamais  ne  parlera. 

Ainsi  le  fist  depuis  ce  jour, 

T.  IX  7 


gS  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Dont  il  ot  puis  moult  de  dolour, 
29 1 5        Quant  l'empereur  le  salua 
En  Athènes^  mais  ne  Mi  a 
Mot  respondu,  dont  en  péril 
Fut  d'estre  livrez  a  essil  ; 
Mais  non  pour  quant  tint  il  au  fort 
2920       Sa  silence  jusqu'à  la  mort, 
Et  ainsi  fist  sa  pénitence. 


5og  b  XXXII.  —  Encore  preuve  par  Juvenal  qu'il  est 

POU  ou  NULLES  FEMMES  SAINCTES. 

Juvenaulx  les  mariez  tance 

Et  content  ^  qu'il  n'est  femme  chaste, 

S'on  la  poursuit  et  s'on  la  haste  ; 
2925        Que  la  nature  est  enclinable 

D'estre  a  tout  homme  secourable, 

Et  que  c'est  ly  mendres  péchiez 

Dont  cuer  de  femme  est  entechiez 

Que  de  livrer  bersault  ^  aux  hommes. 
2930        Par  ma  foy,  maleureus  sommes, 

Touz  clercs,  quant  nous  nous  marions 

Et  qu'en  chasteté  ne  vivons; 

Et  si  vault  mieulx  vie  commune 

Que  un  seulz  en  vueille  avoir  une 
1935        Seulement,  qui  n'avenra  "*  mie. 

Pis  vault  avoir  femme  qu'amie, 

Car  d'amie  se  départ  on 

Franchement,  mais  de  femme  non  ; 

C'est  un  serfs  liens  qui  trop  dure 
2940       Et  ou  li  homs  griefs  maulx  endure. 

Qui  durent  jusques  a  la  mort  : 

I.  il  ne,  —  2.  auera. 

a.  Soutient.  —  b.  Aufig.  but  (au  tir  à  l'arc). 


LE   MIROIR   DE    MARIAGE  99 

Foulz  est  qui  a  telz  biens  s'amort. 
Erodotes  encor  raconte 
Que  la  femme  n'a  point  de  honte, 
Pour  son  grant  délit  achever,  2945 

De  sa  robe  prandre  et  lever 
En  quelque  lieu,  en  quelque  place, 
Tant  que  aucuns  sa  volume  face  ; 
Et  s'elle  y  estoit  prinse  apperte  ^, 
Mais  qu'elle  soit  tost  recouverte,  2960 

Tant  se  scet  de  sa  langue  aidier 
Qu'elle  ara  droit  par  son  plaidier 
Encontre  cellui  qui  l'accuse. 
og  c      II  n'est  riens  que  femme  ne  ruse  ^,' 

Et  se  par  plaidier  ne  l'avoit,  2955 

Par  pleurs  et  larmes  l'obtendroit, 

Par  baisiers,  par  embracemens. 

Par  regars,  par  acolemens; 

Et  s'elle  estoit  prinse  prouvée 

Et  en  présent  meffait  trouvée  2960 

Avecques  homme  ou  qui  que  soit, 

Cilz  qui  de  ce  Taccuseroit, 

Par  sa  langue,  soies  tous  fis, 

Seroit  menteur  et  desconfis, 

Puis  qu'elle  seroit  en  estant  <^;  2965 

Et  de  paroles  diroit  tant 

Que,  s'elle  estoit  ribaude  et  pute, 

Seroit  elle  trouvée  juste. 

Et  faurroit  que  cilz  se  teust, 

Supposé  encor  qu'il  sceust  2970 

Tout  le  certain  de  la  besongne, 

Tant  li  diroit  honte  et  vergongne. 

a.  Prise  en  flagrant  délit.  —  b.  Conteste.  —  c.  Debout. 


100  LE    MIROIR    DE    MARIAGE 


XXXIII.  —   Gomment   femmes   faingnent   pelerinaige 

POUR  VILOTER  ET  ESTRE  VEUES,  ET  DE  LA  CHARGE  d'eNFANS 
NOURRIR. 

Se  tu  l'aler  hors  leur  deffens  *, 

Qu'elles  aient  '  petis  enfans, 
2975        Elles  les  font  crier  et  braire. 

Se  tu  dis  :  «  Fay  ces  enfans  taire  », 

Lors  respont  :  «  Ne  se  tairont  point  ! 

Vouer  les  fault  a  saint  Espoint, 

Pour  ce  qu'ilz  ont  trop  mal  ou  ventre.  » 
2980        Ainsis  au  pelerinaige  entre, 

En  bras  les  porte  et  en  la  main, 

Et  s'en  va  jouer  Tendemain, 

Soubz  l'ombre  du  pelerinaige, 

O  celli  qui  a  son  couraige  ^. 
2985        La  se  déduit,  la  se  déporte,  5og  d 

Ou  au  tart  ses  enfans  rapporte, 

Et  faint  qu'elle  soit  moult  lassée. 

Et  dist  :  «  Ja  femme  beneurée 

N'iert  qui  enfans  porta  souvent; 
2990       Ce  n'est  que  doleur  et  tourment 

De  les  porter,  de  les  nourrir. 

Et  dueil  de  les  veoir  mourir. 

Se  "  ces  juenes  filles  sçavoient 

Que  c'est,  jamais  ne  coucheroient 
2995       Avec  homme,  si  com  j'espoir. 

Pour  tant  de  meschances  avoir. 

Or  les  fault  tetter  *  et  veillier. 

Et  au  naistre  tant  traveillier 


*  Vers  2g'j 3-3 1 38  publiés  par  Tarbé,  Mir.,  p.  52-57, 

I.  Et  elle  ait.  —  2.  Si. 

a.  Cœur.  —  b.  Allaiter. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  101 

C'une  femme  en  est  presque  route  ^ 
De  deux  porter,  lasse  et  desroute  ^  3ooo 

Et  si  leur  fault  gésir  un  mois, 
Et  les  aucunes  plus  de  trois, 
Selon  la  tendreur  <^  qu'elles  ont. 
Mortes  aucune  fois  en  sont, 
Et  finent  plus  tost  que  le  droit  :  3oo5 

S'elles  ont  ou  chaleur  ou  froit, 
L'un  ou  l'autre  les  grieve  fort. 
Enfans  porter  est  desconfort, 
Car  il  les  faut  enmailloler 
Et  tendrement  enveloper,  3oio 

Bercer,  nettoier,  conjouir. 
Porter,  chanter  et  resjouir, 
Et  leur  ordonner  blans  drapeaulx, 
Et  les  couvrir  de  douces  peaulx. 
De  couvertoirs,  de  doulz  liens,  3oi5 

Eulx  couchier  droit,  faire  tous  biens, 
Leur  nombril  estraindre  ^  et  cerchier  *, 
Et  leurs  cuissettes  reverchier/, 
5io  a     Faire  papin  ^,  et  que  l'en  ait 

La  congnoissance  du  bon  lait  3o2o 

Et  du  maintien  ^  de  la  nourrice. 

Qu'elle  ne  soit  sote  ne  nice, 

Mais  ait  bon  pis,  soit  lie  et  gaie, 

Juene,  jolie  et  se  resgaie. 

Que  son  lait  sur  l'ongle  se  tiengne,  3o25 

Et  ne  soit  vert,  et  ja  n'aviengne 

Que  son  lait  ait  un  an  passé, 

Car  l'enfant  en  seroit  cassé  % 

Et  en  vaudroit  pis  durement  ; 

Se  masle  a  eu,  certainement  3o3o 

Mieulx  vault  son  lait  que  de  femelle. 


a.  Rompue.  —  ^.  A  bout.  —  c.  Nature  délicate,  —d.  Nouer.  — 
e.  Visiter.  — /.  Examiner.  —  g.  Bouillie.  —  h.  Service.  —  t.  Affaibli. 


102  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Encor,  se  la  nourrice  est  belle, 

Cointe,  jolie  et  bien  apperte, 

Tant  en  vauldra  mieux  sa  desserte  ^, 
3o35        Et  l'enfant  qu'elle  nourrira 

Assez  mieulx  en  adviendera 

Que  de  vieille,  grosse  et  pesant  : 

Telz  nourrices  font  a  l'enfant 

Moult  de  maulx  par  leur  nourreture, 
3040       Et  suient  souvent  la  nature 

Des  nourrices  bonne  ou  mauvaise. 

Guidez  vous  donc  que  je  soye  ayse 

Que  je  voy  mon  enfant  malade 

Et  qu'il  a  le  ventre  si  rade  ^ 
3045        Que  rien  ne  lui  puet  demourer? 

Et  ancor  me  fait  acourer  ^ 

La  doleur  de  leurs  dens  venir  ; 

De  plourer  ne  me  puis  tenir, 

Quant  je  voy  leur  dueil  et  leur  raige  : 
3o5o       A  bien  petit  que  je  n'enrraige. 

Adonc  leur  fault  du  rycalisse  ^,  5 10  b 

Du  sucre  et  autre  douce  espice. 

Et  souvent  tenir  et  porter, 

Pour  leur  doleur  resconforter  ; 
3o55        Et  quant  on  a  ou  fille  ou  fil, 

Et  il  vient,  lors  est  le  péril 

Pour  Feaue,  le  feu  et  la  terre 

D'eulx  bonne  garde  et  saige  querre^ 

Et  pour  eulx  sevrer  ensement,  , 

3o6o       Et  eulx  gouverner  doucement, 

Aprandre  a  parler  par  usaige 

Et  poursuir  ^  de  beau  langaige. 

Et  qu'ilz  ne  chéent  sur  leur  front, 

Que  leur  cheveulet  soient  blont. 


a.  Service.  —  b.  Relâché.  —  c.  Me  perce  le  cœur.  —  d.  Réglisse. 
—  e.  Enseigner. 


LE   MIROIR   DE  MARIAGE  Io3 

Qu'ilz  ne  voisent  '^  au  feu  veoir  3o65 

Et  qu'ilz  ne  s'i  laissent  cheoir, 
En  eaue,  en  caverne  ou  en  puis, 
Et  qu'ilz  soient  a  honeur  duis, 
Etne  voisent  seulz  par  la  ville, 
Car  de  perilz  y  a  cent  mille,  3070 

De  pourciaux,  de  chevaux,  de  bestes. 
Qui  froissier  pourroient  leurs  testes. 
De  charrettes,  de  charios. 
De  quoy  ce  seroit  grans  rios  * 
Et  courroux,  que  durroit  tous  temps.         SojS 
Il  y  a  jusques  a  .vu.  ans, 
Et  plus  encor,  trop  de  péris; 
Mais  il  n'en  chault  a  noz  maris. 
Et  quant  il  leur  vient  maladie, 
Se  '  je  faiz  tant  que  je  le  die  3o8o 

A  mon  mari,  et  que  je  l'offre 
A  saint  Fulcir  ou  ^  saint  Cristofre 
5io  c      Pour  son  salut  et  guerison, 

Il  me  met  sus  grant  mesprison, 

Et  dit  que  je  ne  fais  qu'aler!  3o85 

Lasse  !  ce  n'est  pas  pour  baler  <^, 

Fors  que  pour  amour  naturele. 

Certes,  nulle  chose  mortele 

De  mère  ne  puet  plus  amer  ; 

Bien  nous  devons  lasses  clamer,  3090 

Car  nous  n'avons  fors  que  la  paine 

Des  enfans.  Or  n'est  qui  nous  plaigne 

Ne  qui  congnoisse  nostre  ennuy. 

Certes  toute  lassée  suy 

D'aller  offrir  ^  par  ces  églises  :  3095 

Il  vaudroit  mieux  traire  falises  « 


I.  Si.  —  2.  ou  a. 

a.  Qu'ils  n'aillent  pas.  —  b.  Disputes.  —  c.  Aller  aux  danses. 
—  d.  Faire  des  offrandes.  —  e.  Pierres. 


104  LE    MIROIR    DE   MxVRIAGE 

De  quarrieres  qu'enfans  porter. 

Bien  se  puelent  reconforter 

Les  maris,  qui  vont  ou  ilz  veulent; 
3 100       Les  costez  et  reins  ne  leur  dueilent 

Des  enfans  :  nous  en  sommes  sas  '^y 

Et  les  gardons  en  grans  debas  ; 

L'ostel  gardons  et  la  maison, 

Et  si  voy  en  toute  saison 
3io5        Que  cilz  qui  meilleur  femme  ara 

Moins  de  compte  de  lui  fera, 

Plus  la  laidange  et  plus  la  voite  ^, 

Et  moins  lui  fet  ce  qu'el  couvoite. 

Mais  assez  d'autres  femmes  voy, 
3 iio        Qui  vont  par  tout  sanz  nul  convoy 

Aux  festes,  aux  champs,  au  théâtre. 

Pour  soulacier  ^  et  pour  esbatre; 

Et  si  sont  bien  de  ^  leurs  maris, 

Et  leur  font  et  festes  et  ris, 
3 1 1 5        Et  si  n'ont  pas  le  quart  de  paine 

Que  j'en  ay  en  une  sepmaine.  » 

Ainsi  l'enchante,  ainsi  l'endort;  5io  d 

Ainsis  a  el  '  droit  et  il  tort  ; 

Ainsis  fait  elle  a  son  mari, 
3 1 20       Et  dit  que  l'enfant  est  guari 

Par  son  veu  et  ""  par  son  voyaige  ; 

Ainsis  va  en  pelerinaige  ; 

Ainsis  puet  prandre  son  déduit; 

Ainsis  femme  a  son  mari  duit 
3x25        En  peu  d'eure  par  sa  parole  ; 

Ainsis  de  ses  maulx  lui  parole; 

Ainsis  a  sa  corde  le  lie  ^ 

Pour  continuer  sa  folie. 

I.  elle.  —  2.  et  manque. 

a.  Chargées  comme  des  sacs.  —  b.  Insulte.  —  c.  Se  réjouir.  — 
d.  Bien  avec.  —  e.  L'enchaîne  à  elle. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  Io5 

Et  tien  pour  vray  que  tant  est  vuide 

Femme  d'amour  et  sens,  qu'el  cuide  3i  3o 

Que  son  mari  soit  le  piour  ^, 

Supposé  qu'el  Tait  le  meillour; 

Et  chascuns  maris  sanz  diffame 

Cuide  qu'il  ait  la  meilleur  famé, 

Tant  sont  les  maris  enchantez  *.  3i35 

Entre  vous,  qui  femmes  hantez, 

Advisez  vous  de  trop  tost  croire  : 

Toute  parole  n'est  pas  voire. 


XXXIV.  —  Des  chastiemens  que  les   mères  donnent 
AUX  maris  de  leurs  filles,  pour  les  duire  a  ce  que 

LEURS  femmes  VOISENT  VILLOTER  ^. 

Se  femme  as,  qui  soit  apparens  *  <', 
Juene  ou  autre,  qui  ait  parens,  3140 

Et  tu  la  veulz  de  près  tenir. 
Lors  te  fera  elle  venir 
Son  oncle,  son  cousin,  son  frère, 
Son  aieul,  sa  taye  *-'  ou  sa  mère, 
Qui  te  diront  par  tresdoulz  mos  :  3 145 

«  Comment  !  Je  croy  vous  soiez  fols, 
Qui  ainsis  tenez  nostre  fille! 
5i  1  a      N'yra  elle  autrement  en  ville  ? 
De  vous  est  durement  tenue, 
Ne  doublez,  que  pas  n'est  venue  3i5o 

De  lieu  qu'elle  doye  mal  faire  : 
Vous  ne  lui  feriez  tant  de  haire/ 
En  dix  ans  comme  nous  ferions 
En  un  jour,  puis  que  nous  sçarions 

*  Vers  3i3g-32o6  publiés  par  Tarbé,  Mir.,p.  57-60. 
a.  Pire.  —  b.  Ensorcelés,  aveuglés.  —  c.  Mener  la  vie  gai  ante.— 
d.  Apparentée.  —  e.  Grand'mère.  —  /.  Peine. 


I06  LE    MIROIR    DE   MARIAGE 

3i55        Qu'elle  fust  de  son  corps  mauvaise. 

Son  pères  n'en  seroit  pas  aise, 

Son  frère,  ne  tuit  si  ami  ; 

Pire  n'y  trouveroit  de  mi 

Qui  l'ay  en  mes  costez  portée  : 
3i6o        De  ma  main  seroit  estranglée 

Et  morte  de  villaine  mort! 

Certes,  beaus  filz,  vous  avez  tort, 

Qui  ainsi  ma  fille  tenez. 

Et  sanz  raison  suspeçonnez  : 
3i65        Ou  pais  n'a  petit  ne  grant 

Ne  soit  de  Fonourer  engrant, 

Qui  a  cousine  ne  la  tiengne 

Ou  de  près  ne  lui  appartiengne. 

Certes  son  père,  vo  seigneur, 
3 1 70        Ne  me  fist  onques  deshonneur, 

Ne  dessur  moy  n'osta  sa  main 

Ne  ne  me  deffendit  a  plain 

D'aler  partout  es  lieux  honnestes, 

Aux  compaignies  et  aux  festes, 
3175       Avec  mes  cousins  et  cousines 

Et  mes  voisins  et  mes  voisines  ; 

Mais  je  me  suy  si  bien  gardée. 

Dieu  merci,  qu'onques  resgardée 

Ne  fu  pour  chose  que  feisse, 
3 180       Et  s'eusse  bien,  se  '  je  voulsisse. 

Trouvé  qui  eust  parlé  a  moy. 

Mais  je  ne  trouvé,  par  ma  foy,  5ii  b 

Onques  ancor  jour  de  ma  vie 

Homme  qui  me  feist  villenie, 
3i85        Ne  me  deist  pis  de  mon  nom  ^. 

Beau  tresdoulz  fils,  bonne  chançon 

Ne  fut  onques  ne  n'yert  chantée 


a.  Ni  ne  me  dît  un  mot  injurieux. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  IO7 

De  femme  qui  soit  enfermée. 

Or  lay  donques  venir  jouer 

Ta  femme,  pour  iuy  esprouver,  3 190 

Avecques  moi  et  ses  amis 

Sanz  paour,  car  on  a  ja  '  mis 

A  mainte  bonne  prode  famé 

Sanz  cause  et  sanz  raison  diffame; 

Mais  pour  ce  drois  ne  se  remue  :  BigS 

Ne  te  chaille,  li  temps  se  mue  : 

Toudis  qui  fait  bien,  le  treuve  il.  » 

Ainsi  va  chastiant  son  fil 

La  mère,  pour  avoir  licence 

Que  sa  fille  par  tout  s'avance.  3  200 

Tele  la  mère  coni  la  fille. 

Soit  bonne,  mauvaise  ou  subtille, 

Car  voulentiers  tient,  par  saint  Père 

Le  chemin  fille  de  sa  mère. 

Si  comme  le  poète  dit  32o5 

Qui  ceste  chose  nous  escript. 


XXXV.   —  Comment  la  mère  moustre  au   mari  de  sa 

FILLE  QUE    PAR    CROPIR  A  l'oSTEL  NE     PUET    SÇAVOIR    BIEN 
NE  HONEUR,  SE  ELLE  NE  FREQUENTE  SES  VOISINES. 

Ancor  lui  moustre  autre  raison  *  : 
«  Se  ta  femme  crout  ^  en  maison 
Et  garde  le  feu  et  les  cendres. 
Elle  en  vault  pis,  tes  noms  est^piendres  ;  32 10 
D'oneur  ne  sçara  tant  ne  quant, 
S'iert  comme  une  chievre  vacant  * 
5i I  c      Qui  ne  scet  que  brouter  et  paistre, 

*    Vers  3207-3330  publiés  par  Tarbé,  Mir.,  p.  60-64. 

I.  ja  manque. 

a.  Croupit,  —b.  Errante. 


I08  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Ou  comme  un  chat  qui  est  en  l'aistre  ^, 
321 5        Qui  brulle  son  poil  et  qui  l'art; 

Tu  aras  un  varlet  coquart  * 

Ou  une  nice  chamberiere, 

Qui  procureront  par  derrière 

A  ta  femme  aucun  mauvais  cas; 
3 220       Ou,  s'il  te  venoit  advocas, 

Conseilliers  ou  gens  de  raison 

Mangier  o  toy  en  ta  maison, 

Dames,  chevaliers,  escuiers, 

Bourgoisou  gens  d'autres  mestiers, 
3225        Ta  femme  seroit  comme  beste. 

Et  n'oseroit  lever  la  teste 

Ne  ne  les  sçaroit  conjouir  ^, 

Festoier  ne  eulx  resjouir, 

Recueillir  ne  faire  grant  chiere, 
323o       Qu'aprins  n'aroit  pas  la  manière. 

Si  se  moqueroient  de  soy 

Par  derrier  et  aussi  de  toy; 

S'en  seroies  li  plus  dolens. 

Les  cuers  ne  sont  pas  si  volens  ^ 
3235        Des  femmes  comme  pluseurs  dient; 

Mestier  est  qu'elles  estudient 

Mainte  foiz  a  garder  le  leur. 

Scez  tu  ou  l'en  aprant  honeur? 

Entre  les  bons,  entre  les  bonnes. 
3240        Pour  ce  vueil  que  congié  lui  donne 

D'aler,  quant  temps  le  requerra, 

Aux  festes,  ou  elle  verra 

Les  hdneurs  et  les  courtoisies, 

Et  celles  qui  seront  proisies  ^ 
3245       De  sens,  de  manière  et  d'amis, 

De  beau  maintien,  de  beaus  habis,  5i  i  d 


a.  L'âtre.  —  b.  Sot.  —  c.  Bien  accueillir.  —  d.  Empressés. 
e.  Estimées. 


LE    MIROIR   DE   iMARIAGE 


109 


Pour  faire  ainsi  qu'elles  feront  ; 

Et  quant  les  dames  revendront, 

Aussi  s'en  départe  et  reviengne  : 

Leurs  sens,  leurs  bonnes  meurs  retiengne,  325o 

Et  ainsi  pourra  moult  aprandre. 

Tu  ne  la  dois  jamais  reprandre, 

S'elle  va  aux  nopces  et  corps  '', 

Car  on  y  fait  de  beaus  recors  ^, 

Et  oit  on  mainte  bonne  chose.  3255 

En  retournant  cucult  ^  une  rose 

Sur  son  parent,  en  un  vergier  : 

Gourcer  ne  t'en  doiz  de  legier, 

Car  roses,  lis,  fleurs  et  chapeaux 

Sont  toudis  sur  femmes  plus  beaux  3260 

Et  leur  duit  mieulx  porter  qu'aux  hommes; 

Et  se  moy  et  ses  parens  sommes 
A  une  grant  feste  au  moustier. 
Elle  me  doit  la  compaignier 
Pour  veoir  qui  fera  la  grande  ^  3265 

Et  qui  doit  aler  a  l'offrande, 
Devant  ou  moien  ou  derrain, 
Comment  on  se  prant  par  la  main, 
Et  comment  d'un  autre  costel  3270 

On  se  flechist  devant  l'autel, 
En  baisant  l'estole  du  prestre, 
Auquel  bout  son  siège  doit  estre, 
Comment  on  s'en  doit  retourner, 
Sa  teste  faire  et  atourner, 
Soy  excuser  d'offrir  devant  :  3275 

«  Passez.  —  Non  feray.  —  Or  avant! 
Certes  si  ferez,  ma  cousine. 
—  Non  feray.  —  Huchez  no  voisine, 
5i2  a      Qu'elle  doit  mieux  devant  offrir. 


a.  Funérailles.  —  b.  Récits.  —  c.  Cueille,  —d.  La  femme  d'im- 
portance. 


MO  LE    MIROIR    DE   MARIAGE 

3280        —  Vous  ne  le  devriez  souffrir  », 

Dist  la  voisine  ;  «  n'appartient 

A  moy  :  offrez,  qu'a  vous  ne  tient 

Que  li  prestres  ne  se  délivre  «. 

Certes,  l'en  me  tendroit  pour  yvre 
3285        Et  aussi  bien  sote  seroye, 

S'en  nul  lieu  devant  vous  offroye.  » 

La  se  tiennent  lieue  et  demie  : 

«  Offrez.  —  Certes  nel  feray  mie.  » 

Et  au  derrain  va  la  plus  grande 
3290        Devant  les  aultres  a  l'offrande, 

Disans  :  «  J'y  vois  pour  délivrer.  » 

Et  quant  vient  a  la  paix  ^  livrer, 

L'une  la  prant,  l'autre  la  saiche  ; 

Mais  je  vueil  bien  que  chascun  saiche 
3295        Qu'om  ne  la  doit  pas  si  tost  prandre 

Que  l'en  ne  s'en  face  reprandre. 

Respondre  doit  la  juene  famé  : 

«  Prenez,  je  ne  prandray  pas,  dame. 

—  Si  ferez,  prenez,  douce  amie. 
33oo       —  Certes,  je  ne  le  prandray  mie; 

L'en  me  tendroit  pour  une  sote. 

—  Baillez  ^,  damoiselle  Marote. 

—  Non  feray,  Jhesucrist  m'en  gart  ! 
Portez  a  ma  dame  Ermagart. 

33o5       —  Dame,  prenez,  saincte  Marie, 
Portez  la  paix  a  la  baillie  ^. 

—  Non,  mais  a  la  gouverneresse.  » 
Lors  prant  et  despiece  la  presse, 
Et  les  autres  prannent  après. 

33 10       La  fait  on  grans  poses  et  très  ^, 

Et  certes  honnie  seroit  5i2  b 

Celle  qui  celle  paix  prandroit 


a.  Ne  finisse.  —  b.  Patène.  —  c.  Prenez.  —  d.  Femme  du  bailli. 
—  e.  Arrêts. 


LE    MIROIR   DE   MARIAGE  I  I  I 

Au  premier  coup  sanz  refuser, 

Et  en  verriez  femme  ruser  ^, 

Et  l'estrangler  trestoute  vive  :  33 1 5 

«  Resgardez  la  meschant  chetive, 

Qui  n'a  pas  vaillant  une  drame  *, 

Et  a  prins  devant  celle  dame 

La  paix  et  celle  damoiselle  : 

Il  n'appartenoit  point  a  elle.  33 20 

Il  pert  bien  ou  elle  a  esté  : 

Elle  a  encore  po  cousté 

Pour  sçavoir  honeur,  bien  le  monstre.  » 

L'autre  dit  :  «  Ce  n'est  c'une  monstre 

Et  ainsis  que  bûche  vestue;  3325 

Or  ne  fait  rien,  et  si  se  tue, 

Fors  soy  par  tout  faire  escharnir  ^  ; 

De  rien  ne  s'i  sçaroit  garnir, 

Certes  elle  ot  foie  nourrice. 

Assez  y  pert  que  trop  est  nice.  »  333o 


XXXVI.  —  Comment  après  la  manière  d'offrir  et  après 

LA  PAIX   PRANDRE,  IL  FAUT   FAIRE    LES    HONEURS  AU  PARTIR 
DU  MOUSTIER. 

«  Apprandre  leur  fault  ce  mestier  *, 

Et  quant  on  ist  hors  du  moustier. 

On  doit  laissier  yssir  devant 

Celles  qui  ont  esté  avant 

Es  honeurs  et  es  grans  estas  :  3335 

«  Passez.  —  Je  ne  passeray  pas. 

—  Vous  passerez,  que  c'est  raison. 

—  Mais  passez,  ma  dame  Alipson. 

—  Non  feray,  vous  estes  ainsnée. 

5i2  c      — Yssiez  hors,  dame  Babelée.  3340 

•  Vers  3331-3488  publiés  par  Tarbé,  Mir.,  p.  64-6g. 
a.  S'éloigner  d'elle.  —  b.  Drachme.  -—  c.  Railler. 


112  LE   MIROIR    DE    MARIAGE 

—  Moy  ?  Non  feray,  Dieu  m'en  deffende  ! 

—  Il  fault  donc  qu'om  le  me  commende. 

—  Passez,  passez  hardiement. 

—  C'est  donques  par  commendement. 
3345       —  Certes  non  est,  mais  courtoisie. 

—  Je  ne  suy  pas  si  envoisie  ^ 
De  passer,  ne  seroit  pas  bel. 

—  Passez,  damoiselle  Ysabel, 
Et  faictes  passer  vostre  fille. 

335o       —  Que  dictes  vous?  Dame  Sebille, 
Qui  est  nostre  plus  ancienne, 
Est  devant  saincte  Julienne, 
Qui  toutes  nous  doit  esmouvoir  ^. 

—  En  vérité,  vous  dictes  voir  ; 
3355       Pas  ne  l'avoie  apperceue 

Au  moustier,  quise  ne  sceue, 

Il  n'a  tenu  qu'a  oubliance. 

Dame  est  d'oneur,  de  conscience  ; 

Il  la  fault  aler  appeller. 
336o       —  Alez  y.  —  G'y  vueil  donc  aler. 

Or  sus  !  dame,  l'en  vous  attent 

Pour  yssir  :  de  femmes  a  tant 

A  l'uis,  mais  nulle  n'en  ystra 

Jusqu'à  tant  qu'elle  vous  verra.  » 
3365       A  son  baston  vient  qu'elle  porte 

Près  de  Fuis,  ore  endroit  la  porte, 

Et  dit  :  «  Yssiez,  je  vous  en  prie  ; 

C'est  mal  fait,  par  saincte  Marie, 

D'attendre  un  tel  dolereux  corps, 
3370       Et  je  vous  suppli,  yssiez  hors! 

—  Non  ferons.  »  Lors  va  hors  de  l'uis  ; 
Les  aultres  yssent,  et  si  truis 

Qu'a  cel  yssir  a  tel  meslée 

Qu'on  aroit  une  lieue  alée  5i2  d 

a.  Désireuse  ardemment.  —  b.  Mettre  en  branle. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  ll3 

Avant  qu'om  soit  hors  de  cel  estre.  SSjS 

Or  recouvient  laissier  a  destre  ^ 

Le  chemin  et  aler  le  hault  * 

Aux  plus  grans  ;  et  celle  qui  fault 

Ou  qui  de  soy  prant  le  desseure, 

De  toutes  sera  couru  seure,  338o 

En  lui  disant  :  «  Prenez  le  bas.  » 

Se  ce  vient  a  passer  un  pas, 

La  fault  faire  pause  et  estai  ^  : 

«  Passez,  dames.  —  Vous  dictes  mal, 

Certes  jamais  ne  passeroye,  3385 

Devant  vous  :  pour  quoy  le  feroye  ? 

—  Pour  ce  qu'il  vous  appartient  bien. 
Or  passez.  —  Je  n'en  ferai  rien. 

—  Si  ferez,  car  je  vous  en  prie. 

—  Passez,  damoiselle  Marie.  3390 

—  Mais  vous,  passez,  dame  Mahaut. 

—  Je  passeray,  faire  le  fault. 
Puis  que  vous  l'avez  ordonné  : 
J'amasse  mieulx  avoir  donné 

Dix  soulz  que  tel  folie  faire.  3395 

Pour  Dieu,  ne  vous  vueille  desplaire  : 
Je  le  faiz  pour  vous  obéir.  » 
La  puet  on  de  beaus  mos  ouir. 
Se  l'en  passe  près  de  l'ostel 
D'aucune,  elle  doit  sur  costel  ^  3400 

Prier  toute  la  compaignie 
D'aler  boire  et  qu'a  chiere  lie 
Les  vouldra  trestoutes  veoir 
Et  festoier  a  son  pouoir 

Mieulx  que  pourra  en  sa  maison,  34o5 

Et  qu'elle  scet  bien,  c'est  raison, 
Que  bonne  chiere  leur  fera 
Si3  a     Ses  maris  et  grant  joie  ara, 

a.  Laisser  la  droite  du  chemin.  —  b.  Le  haut  de  la  chaussée.  ~- 
C.  Arrêt.  —  d.  Sur  le  pas  de  la  porte. 

T.  IX  8 


114  LE  MIROIR   DE  MARIAGE 

Car  tresgrant  honneur  lui  feront. 

3410       Et  les  dames  s'excuseront, 

Et  diront  qu'il  '  ne  se  puet  faire 
A  présent,  car  trop  ont  a  faire, 
Mais  une  aultre  foiz  y  vendront. 
Lors,  quant  elles  se  partiront, 

341 5        Fay  semblant  d'elles  convoier  : 
Celles  le  vourront  devoier  «, 
Tu  diras  :  «  Certes  si  feray, 
A  tout  le  moins  vous  convoiray  ^ 
Jusques  au  chief  de  ceste  rue. 

3420       —  Et  pourquoy  estes  vous  venue 
Si  avant?  Or  sus,  retournez! 
Par  Dieu,  plus  avant  ne  vendrez. 
—  Si  feray.  —  Non  ferés,  par  Dieu. 
Lors  s'en  va  chascune  en  son  ^  lieu, 

3425        Et  fait  ce  que  Dieu  lui  enseingne. 
Filz,  encor  fault  ma  fille  apreingne 
Le  marchié  ou  trestout  se  vent, 
Et  qu'elle  y  aille  bien  souvent 
Au  pain  et  en  la  boucherie, 

3430       Es  halles,  en  la  mercerie. 

L'aler  lui  doiz  bien  commander  : 
Elle  aprandra  a  marchander, 
Des  denrrées  verra  le  pris, 
Et  quant  elle  ara  bien  apris 

3435        Des  ventes  l'us  et  la  manniere, 
Son  valet  ou  sa  chamberiere 
Y  pourra  envoler  après 
Et  au  retour  les  tenir  près  *, 
Et  enquérir  de  leur  couvine  : 

3440       Neis  ^  jusqu'à  une  poitevine  ^ 


I.  quilz.  —  2.  conuoieray.  —  3.  son  manque. 

a.  Détourner  du  chemin.  —  b.  Les  avoir  en  main.  —  c.  Môme. 
—  d.  Petite  monnaie  du  Poitou. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  I  I  5 

Pourra  sçavoir  s'ilz  lui  forcomptent  ^. 

Ainsis  femmes  leurs  servens  domptent, 

Quant  Testât  scevent  du  marchié, 

Et  leur  moustrent  bien  leur  pechié 

Ou  leur  faulte,  quant  elle  y  est,  3445 

Et  tout  sont  les  servens  plus  prest 

De  loyaument  faire  besongne 

Sanz  poiteviner  escalongne  *, 

Et  sanz  penser  ne  hault  ne  bas 

Ainsi  comme  on  bat  le  cabas  ^  345o 

A  ceuls  qui  ne  scevent  le  pris 

Du  marchié,  tant  qu'ilz  ont  apris  : 

S'une  poulaille  ou  un  chapon 

Ou  une  espaule  du  mouton 

Coustent  .1111.  sous  et  demy,  3455 

Les  .VII.  deniers  seront  pour  my, 

Qui  suy  servens,  pour  moy  esbatre. 

Ainsis  seult  on  le  cabas  batre, 

Bat  on  et  a  l'en  souvent  fait 

A  ceuls  qui  ne  scevent  ce  fait.  3460 

Au  bout  de  l'an  y  a  grant  somme 

D'argent  au  regart  d'un  saige  homme 

Et  l'en  fait  denier  a  denier 

Grant  moncel  d'or  et  grant  grenier, 

Et  par  denier  a  denier  traire  3465 

Du  trésor  le  fait  on  detraire 

Et  anéantir  en  po  d'eure  : 

Qui  trop  despent,  il  se  deveure  ^. 

Ta  despense  ne  soit  tenue 

Si  grande  com  ta  revenue,  3470 

Pour  doute  d'aucun  accident. 

Car  lors  seroies  indigent. 

Se  ta  despense  estoit  pareille 


a.  Font  de  mauvais  comptes.  —  h.  Compter  une  échalote  une 
Poitevine  —  c.  Fait  danser  l'anse  du  panier.  —  d.  Il  se  ruine. 


Il6  LE   MIROIR   DE   MARIAGE 

A  revenue  :  si  conseille 
3475        Que  tousjours  soies  diligens 

D'enquérir  Testât  de  tes  gens  5i3  c 

Et  souvent  veoir  tes  besongnes, 

Et  oultrageus  despens  ressongnes  ^. 

Despan  tousjours  moins  de  ta  rente  : 
3480       Trente,  vint  flourins  ou  soixante 

Puisses  avoir  pour  toy  aidier 

En  grief  cas,  s'il  t'estoit  mestier, 

Sanz  l'emprunter  sur  l'autre  année  : 

Ta  terre  en  seroit  mal  menée, 
3485        Et  puet  estre  vendue  en  fin. 

Par  telz  poins  va  terre  a  déclin, 

Et  par  non  son  estât  veoir 

A  l'en  veu  maint  homme  cheoir. 

De  tous  poins,  beau  doulz  filz,  retien  : 
3490       Laisse  le  mal  et  fay  le  bien. 

Mieulx  vault  restraindre  son  estât 

Un  petit  que  cheoir  tout  plat 

En  povreté,  pour  le  tenir 

Trop  grant  ;  vueille  t'en  souvenir; 
3495        Et  se  tu  prans  a  ces  poins  garde. 

Combien  que  je  soie  coquarde  *, 

Je  sçay  bien  que  mieulx  t'en  sera. 

S'enfans  n'as,  on  te  tencera  ; 

Et  pour  en  avoir  a  la  fie  ^, 
35oo       Fault  que  ta  femme  se  confie 

En  quelque  saint,  en  quelque  sainte, 

Afin  qu'elle  puist  estre  ensainte; 

En  divers  lieux  la  fault  vouer 

Pour  les  sains  requerre  et  rouver  ^ 
35o5        Et  y  aler  souvente  foys  : 

Pour  ce  refuser  ne  lui  doys, 


a.  Redoute  les  dépenses  exagérées.  —  b.  Niaise.  —  c.  A  la  fin. 
—  d.  Implorer. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  I  I  7 

Pour  croistre  renom  de  Tymaige, 
5i3  d    Que  ne  voist  en  pelerinaige 

Toutes  les  foiz  qu'il  lui  plaira  ; 

Car  compaignie  se  fera  35 10 

Tousjours  de  bonne  compaignie, 

Et  si  ara  de  ta  mesgnie 

Tousjours  o  luy,  raison  le  donne  : 

Si  ne  trouvera  el  '  personne 

Qui  lui  die  nul  mal  ne  face.  »  35 1 5 


XXXVII.  —  Comment  le  mari  aveuglé  par  les  paroles 

DE    la    MERE    LAISSE   ALER    SA   FEMME    AU   MARCHÉ    ET    PAR 
TOUT  VILOTER  ^. 

Ainsis  fine  lors  sa  préface  *, 

Et  fait  son  fil  entendre  et  croire 

Que  tout  lui  a  dit  chose  voire 

Pour  son  bien,  aussi  pour  sa  fille. 

Lors  a  congié  d'aler  en  ville,  3520 

Au  marchié,  au  corps  et  *  aux  nopces, 

Aux  poys,  aux  fèves  et  aux  cosses, 

Au  moustier,  aux  festes,  aux  champs; 

Or  est  aveuglés  ly  meschans  *  : 

Or  va  sa  femme  ou  elle  veult;  3525 

Or  se  cointoye  ^  et  or  se  deult; 

Or  dit  qu'elle  vient  du  marchié  : 

Or  dit  qu'elle  a  '  par  tout  cerchié 

Pour  avoir  fusiaulx  et  quenouille; 

Or  dit  que  trop  souvent  se  mouille  353o 

Pour  le  proufit  de  sa  maison  ; 

Or  dit  qu'elle  a  lin  de  saison 

Pour  fiUer  et  chanvre  moult  fine  ; 

*  Vers  35  J  6-3643  publiés  par  Tarbé,  Mir.,  p.  69-73. 

1.  il.  —  2.  et  manque.  —  3.  quella. 

a.  Mener  la  vie  galante.  —  b.  Le  malheureux.  —  c.  Se  pare. 


I  1 8  LE   MIROIR   DE   MARIAGE 

Or  a  potaige  pour  cuisine  ; 
3535        Or  a  fille  ^,  or  a  serans  *,  ^_ 

Desvodoirs  et  petiz  et  grans  ; 

Or  a  toile  ;  or  a  bon  cendal  ^  ; 

Or  patenostres  de  coral;  5 14  a 

Or  a  aguilles  d'Antioche; 
3540       Or  a  houel  ^;  or  a  pioche; 

Or  a  fer  a  charrue  ferrer  ; 

Or  a  poinson  pour  enterrer  ! 

Les  cholz,  la  bette  et  la  porée  ^; 

Or  a  des  espingles  denrrée  ; 
3  545        Or  a  cuevrechiefs  /  crespes  s  bons  ; 

Or  a  bourses  et  biaux  boutons, 

Qui  ne  sont  mie  de  grant  pris; 

Or  a  bonne  panne  de  gris, 

De  menu  vair  et  de  cuissettes*; 
355o       Or  a  cousteaulx,  or  a  forcettes; 

Or  a  chaperons  bons  et  beaux  ; 

Or  a  chances  et  blans  trumeaulx  ^  ; 

Or  a  solers  a  la  poulaine 

Et  bons  chauçons,  tissus  de  laine, 
3555       Faiz  a  Taguille  ;  or  a  mentel  ; 

Or  a  grant  pourfil  J  bon  et  bel  ; 

Or  a  robe  et  corset  ^  de  soye  ; 

Or  moustre  son  corps  par  la  voye; 

Or  ayme  Martin,  or  Gautier  ; 
356o       Or  tient  en  sa  main  son  psaultier; 

Or  s'en  va  souvent  a  Teglise; 

Or  s'est  tost  a  la  feste  mise  ; 

Or  va  aux  nopces,  or  au  corps, 

Or  aux  estuves,  puis  '  dehors  ; 
3565       Or  s'en  va  a  la  relevée  ^ 

I.  et  puis. 

a.  Fil.— ^.  Peignesà  chanvre.—  c.  Taffetas.— rf.  Hoyau.  —e.  Les 
poireaux.  — /.  Voiles,  —g'.  Passés  au  fer.  —  /i.  Cuisses  d'agneaux. 
--  z.  Bas.  —y.  Garniture.  —  k.  Corsage.  —  /.  Aux  relevailles. 


LE  MIROIR   DE   MARIAGE  1  I9 

D'une  gisant  ^  nouvel  levée; 
Or  va  aux  souppes,  ore  aux  baings, 
Ore  aux  pastés;  or  oit  les  sains  ^ 
Sonner  en  aucune  chapelle  ; 
Or  va  a  aucun  qui  l'appelle  ;  3570 

Or  se  joue  la  et  déduit  : 
514  b     Ainsi  se  fait,  ainsi  se  duit. 

Que  lui  fault  il  ?  Que  lui  fault  il  ? 

Certes  la  queue  d'un  goupil  ^ 

Afin  que  dedens  son  corps  n'entre  3575 

Chose  qui  mal  lui  face  ou  ventre. 

Elle  demeure  tempre  <^  et  tart  ; 

Elle  marchande,  elle  a  sa  part 

De  tout  ce  qu'om  vent  et  achate  ; 

Elle  est  plus  glote  ^  que  la  chate,  3 5 80 

Qui  boute  par  tout  son  musei. 

Il  n'y  a  bossu  ne  mesel/, 

Se  barguignoit  s  sa  marchandise, 

Qui  n'en  eust  quelque  friandise  : 

Elle  trace  ^  comme  uns  lymiers;  3585 

Plus  grant  marchié  '  a  ly  premiers 

Et  cilz  qui  legierement  offre, 

Que  cilz  qui  tient  fermé  son  cofre. 

Du  marchié  fait  la  bourse  ouvrir 

Et  les  denrées  descouvrir  :  3590 

Il  fault  tressoirs  et  annelès  ; 

Il  fault  frontiaulx  et  jouelès  J  ; 

Il  fault  rubis,  saphirs,  jaconces  *, 

Et  tu  aras  douces  responces, 

Esmeraudes,  perles,  topaces  ;  3595 

Et  si  fault  que  tu  lui  enlaces 

Ton  nom  et  le  sien  bien  brodé 


a.  D'une  accouchée.  —  b.  Cloches.  ~  c.  Renard.  —  d.  Tôt.  — 
e.  Gourmande.  — /.  Lépreux.  ~  g.  Marchandait.  —  h.  Se  met  en 
quête.  —  i.  Meilleur  marché,  —j.  Joyaux.  —  k.  Hyacinthes. 


120  LE   MIROIR   DE   MARIAGE 

En  un  chapelet  bien  ouvré, 

Si  que  nul  ne  s'en  apperçoive. 
36oo        II  fault  que  son  mari  déçoive 

Au  revenir,  qui  longuement 

L'a  attendue;  et  Dieux!  comment 

Il  se  cource  de  la  demeure! 

Et  elle  se  commence  en  l'eure 
36o5       A  plourer  et  a  esmouvoir  : 

«  Lasse!  j'en  doy  bien  tant  avoir,  5 14  c 

Qui  ne  finay  huy  a  journée 

D'aler!  De  maleure  fuy  née! 

J'ay  achaté  ce  qu'il  me  fault 
36x0       Et  dont  j'avoye  grant  default; 

Je  ne  bu  huy  ne  ne  mangay, 

Et  si  m'ose  vanter  que  j'ay 

De  lin,  de  chanvre  et  de  semence, 

Et  de  filé  dont  on  me  tance, 
36 1 5       D'aguilles,  cannoulle  ^  et  fuseaux, 

De  desvoudoirs,  de  bureteaux  * 

Plus  pour  .XX.  soulz  de  parisis, 

Que  n'aroit  femme  de  Paris 

Ne  d'ailleurs  pour  .xl.  solz. 
3620       Je  croy  que  vous  devenez  fols 

Qui  ainsis  m'alez  riotant  <^  : 

Or  en  alez  quérir  autant  ! 

Et  je  croy  que  vous  y  faurrez 

Pour  le  pris  :  vous  estes  fourrez 
3625       Et  vestus  comme  un  droiz  prelas  ! 

Il  ne  me  faulroit  pas  un  las 

Ne  céans  un  morsiau  de  pain 

Que  je  n'achate  soir  et  main  ! 

Mesler  ne  vous  voulez  de  rien. 
363o       Mais  puis|que  femme  fera  bien, 

Son  mari  la  tourmentera 

«.  Quenouille.  —  b.  Cribles.  —  c.  Querellant. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  lil 

Ne  jamès  bien  ne  lui  fera  ; 
Bien  Papperçoy  a  vostre  chiere. 
Demandez  a  vo  chamberiere 
Se  j'ay  en  mauvais  lieu  esté  :  3635 

J'ay  tout  ce  mesnaige  ^  acheté 
A  grant  paine  :  je  m'en  repent.  » 
Puis  le  desvelope  et  l'espent 
Par  l'ostel  devant  son  mary, 
5 14  d     Qui  est  a  la  moite  guari,  3640 

Quant  il  oit  ainsy  sa  deffense, 
Et  bien  en  son  cuer  se  pourpense 
Que  mal  fait  quant  ainsi  la  blâme. 


XXXVIII.  —  Comment  la  femme  revenue  de  viloter 

TANCE  ET  BRAIT,  ET  PUIS,  POUR  MIEULX  DECEVOIR  SON 
MARY,  s'en  va  COUCHIER. 

Lors  '  pour  elle  jetter  de  blâme. 

Fuit  en  sa  chambre  d'un  escueil  *  3645 

Et  se  couche  la  larme  a  l'ueil, 

Pour  plus  son  mary  assoter  <^. 

Et  adonc  la  va  convoier 

Sa  chamberiere,  et  s'en  retourne  : 

Dolente  est  et  fait  chiere  mourne  ;  365o 

Et  ly  maris  la  tient  de  plait  ^, 

Demendans  que  sa  femme  fait. 

Et  la  chamberiere  engigneuse  « 

Respond  :  «  Ma  dame  est  maleureuse, 

Quant  onques  tel  homme  espousa.  3655 

Grant  dommaige  est  qu"'elle  vous  a  : 

Elle  fait  le  mieulx  qu'elle  puet, 

I.  Las. 

a.  Objets  de  ménage.  •—  b.  D'un  élan.  —  c.  Tromper.  —  d.  En- 
gage la  conversation.  —  e.  Trompeuse. 


l^2  LE   MIROIR   DE   MARIAGE 

De  cheminer  le  cuer  lui  duelt, 

Tousjours  fait  elle  sa  besongne  ; 
366o       Et  vous  estes  celluy  qui  grongne 

Au  revenir,  tance  et  menace  ! 

Qui  vous  mettroit  en  une  nasse 

Les  piez  liez  soubz  une  roe 

En  Teaue  ou  le  poisson  se  noe  ^, 
3665       Vous  l'avez  assez  desservi. 

Onques  plus  mal  homme  ne  vi 

Que  vous  devenez  a  ma  dame, 

Qui  est  si  bonne  preude  famé  ! 

Savez  bien  qu'il  en  advenrra  ? 
3670       Je  sçay  bien  qu'elle  se  mourra 

De  dueil,  par  vostre  maie  vie.  5j5  a 

Il  couvient  que  je  le  vous  die. 

Pour  refraindre  vostre  manière. 

—  Certes,  tu  diz  voir,  chamberiere; 
3675        Comment  la  pourray  je  appaisier  ? 

—  Je  ne  sçay  :  alez  la  baisier 
Et  reconforter  sur  son  lit  ; 
Soiez  avec  elle  ou  délit  : 
Criez  mercy  de  la  besongne, 

368o       Priez  lui  qu'elle  vous  pardongne 
Et  ne  vous  adviengne  jamais  : 
Soiez  toudis  en  bonne  pais, 
Promettez  lui  joye  et  amour. 

—  Voluntiers,  mais  en  grant  cremour  * 
3685       Suy  qu'elle  ne  m'y  laisse  aler. 

—  Si  fera  :  a  lui  vois  parler. 

—  Or  va  donc,  et  je  t'attendray. 

—  G'y  vois,  et  après  revendray.  » 
Or  vient  au  lit  de  sa  maistresse  : 

3690       «  Comment  va  ?  —  En  si  grant  destresse  ^ 

I.  destroisse. 

a.  Nage.  -—  b.  Crainte. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  123 

L'ay  mis  qu'il  venrra  tantost  cy 

Pour  vous  crier  de  tout  mercy. 

Faictes  bien  la  cate  catie  ^, 

Et  que  vous  estes  deshaitie  *; 

Et  souspirez  parfondement  :  3695 

Nous  ferons  le  villain  dolent 

Tant  qu'il  souffera  no  voloir 

Et  le  ferons  souvent  doloir. 

Je  lui  vois  dire  qu'il  s'en  viengne. 

Or  sus!  maux  meschief  vous  aviengne!    3700 

Ma  dame  tremble  membre  a  membre  : 

Alez,  boutez  vous  en  la  chambre, 

Et  ne  vous  chaille  qu'elle  die, 

Considéré  sa  maladie.  » 
5i5  b     Lors  se  boute  enz.  Elle  souspire  ;  3705 

«  Et  que  me  voulez  vous,  beau  sire? 
Me  voulez  vous  céans  tuer? 
Sur  ^  ma  mère  m'en  vueil  aler  ; 
On  ne  scet  pas  comment  il  m'est  : 
Elle  venrroit  ja  sanz  arrest  3710 

Parler  a  vous  atout  les  dens  ^. 
Pour  Dieu,  boutez  vous  la  dedens! 
Mal  fumes  assemblez  ensemble  : 
Quant  je  vous  voy,  le  cuer  me  tremble  : 
En  l'oneur  Dieu,  fuiez  de  cy.  37 1 5 

—  Ha!  ma  tresdouce  suer,  mercy  : 
Jamais  n'arez  de  moy  reprouche.  » 
Par  le  menton  et  par  la  bouche 
La  prant,  estraint,  acole  et  baise. 
Mais  ce  n'est  pas  bien  a  son  aise,  3720 

Car  elle  se  plaint  et  guermente. 
Lors  li  promet,  jure  et  crehante 
Que,  s'elle  lui  veult  pardonner, 


a.  Chatte  blottie.  —  6.  Malheureuse.  —  c.  Chez.  —  d.  En  mon- 
trant  les  dents. 


124  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Du  tout  la  laira  ordonner 
3725        A  son  désir,  a  son  vouloir; 

N'il  ne  désire  fors  c'un  hoir 

Avoir,  et  pour  ce  se  tourmente 

Que  fille  ou  fil  ne  lui  enfante  : 

«  Pour  ce  »,  dist  elle,  «  ay  je  l'usaige 
3730       De  vouer  maint  pelerinaige. 

Afin  que  Dieux  m'en  donnast  un  ; 

Mais  s'il  estoit  aussys  enfrun  ^ 

Comme  vous,  j'aroie  plus  chier 

Que  je  le  veisse  escorchier; 
3735        Si  je  ne  vous  aime,  et  vous  moy, 

Ja  n'avérons  enfans,  par  foy. 

XXXIX.  —  Comment  le  povre  dolereus  envelopé  de 

PAROLES  PROMET  A   SA  FEMME    QU'iL    LUI  LAISSERA  FAIRE  A 
son  gré  ET  LUI  CRIE  MERCY. 

—  Certes,  de  grant  amour  vous  aim  !  »    5i5  c 

Lors  la  prant  li  homs  prins  a  l'ain  *, 

Li  cornebaux  ^,  li  coquehus  ^ 
3740        Et  a  force  monte  dessus, 

El  a  grant  paine  a  celle  place, 

Afin  que  bonne  paix  se  face, 

Gist  a  elle  li  bons  eurez, 

Li  cornuz  empeliçonnez  ^ 
3745        Dont  li  déduis  ne  plaist  c'un  po.  "^■ 

Lors  commence  a  crier  haro, 

Et  dit  pour  ce  qu'elle  se  doubte/ 

D'un  autre  qui  souvent  la  boute  : 

«  Ha  !  sire,  Dieux  bon  gré  en  ait! 
3750       Hui  m'avez  vous  un  enfant  fait; 

Certes,  je  croy  que  suys  ensainte. 

a.  Avare.  —  ^.  A  l'hameçon.  —  c.  Cornard.  —  d.   Cocu.  — 
e.  Aveuglé,  ayant  un  pelisson  sur  la  tête.  —  /.  Se  défie. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  125 

Louez  soit  le  saint  et  la  saincte 
Ou  j'ay  tant  esté  pèlerine, 
Amen!  et  saincte  Katerine! 
—  S'enfant  avez,  que  requerray?  »  3755 

Dist  li  chetis  ;  «  quant  vous  verray 
Ençainte  aler  par  my  la  voye, 
Tous  li  cuers  me  rira  de  joye  !  » 
Or  doit  bien  rire  et  festoier, 
Car  elle  estoit  grosse  dès  hier  :  3760 

La  beste  ara  et  le  poulain  ; 
Ainsi  doit  on  servir  vilain. 
Or  se  lieve  ly  maleureux, 
Quant  ilz  ont  joué  entr'eulx  deux. 
Ainsis  le  tient,  ainsis  l'essaye,      «  3765 

Ainsi  les  yeulx  d'une  flossaye  '^ 
Li  cuevre  par  son  piteux  plour  ; 
Ainsis  li  monstre  sa  folour. 
5i5  d      On  l'a  fait  souper  a  grant  paine; 

En  brief  temps  a  la  pance  plaine.  3770 

Or  est  grosse,  nel  '  puet  celer  : 

A  cellui  le  va  révéler. 

Qui  est  drois  pères  de  l'enfant. 

Or  vient  son  mari  et  deffent 

Que  l'en  ne  face  nulle  noise  3775 

A  sa  femme,  comment  qu'il  voise, 

Et  qu'om  seuffre  sa  voulenté 

Jusques  ara  elle  enfenté, 

Car  son  courroux  seroit  péril 

De  perdre  faire  fille  ou  fil.  3780 

Descoulourée  est,  tainte  et  pale  *, 

Et  devient  ennuieuse  et  maie  : 

Une  fois  veult  piez  de  mouton; 

*  Vers  3781-3856  publiés  par  Tarbé,  Mir.,  p.  73-76. 

1.  ne  le. 

a.  Couverture  de  laine. 


126  LE   MIROIR   DE  MARIAGE 

Or  veult  manger  cendre  ou  charbon  ; 
3785       Or  veult  frommaige,  or  veult  letue; 

Or  veult  que  son  mari  li  tue 

Un  pourcel,  pour  manger  la  rate  ; 

Or  veult  de  l'oison  une  pâte  ; 

Or  veult  vinaigre,  or  veult  du  lait  : 
3790       Or  couvient  autre  fois  qu'elle  ait 

De  la  porée  de  chardons; 

Or  la  fault  aler  aux  pardons  ; 

Or  la  fault  retourner  a  ville  ; 

Or  li  fault  dire  l'euvangille 
3795        Saint  Jehan  ',  au  couchier  sur  le  tart  ; 

Or  lui  fault  d'un  pasté  de  lart  ; 

Or  lui  fault  avoir  d'une  pomme  ; 

Or  ne  veult  vir  femme  ne  homme; 

Or  veult  aler  en  compaignie  ; 
38oo       Or  chante,  or  rit,  or  s'esbanie  ^; 

Or  veult  plourer,  or  faire  dueil  ; 

Du  fenoil  veult  et  du  serfueil,  5 16  a 

Du  cresson  veult  et  des  prunelles, 

Des  civos  *,  boutons  <^  et  cenelles, 
38o5        Des  eufs  en  paste  et  des  eufs  fris, 

Des  *  mésanges,  des  cochevis  ^, 

Des  arondes  et  des  linettes, 

Chardonneriaux  et  alouettes. 

Tarins,  pinçons  et  estourneaulx  ; 
38 10       Or  veult  des  pastés  de  chevreaulx, 

De  cerf,  de  biche  et  de  cengler  ; 

Or  veult  tout  le  monde  aveugler  ; 

Or  veult  lièvres,  or  ^  veult  connins  ^  ; 

Or  lui  refault  de  pluseurs  vins  ; 
38 1 5       Vin  de  saint  Jehan  et  vin  d'Espaigne, 

:l 

I.  Saint  je.  —  2.  De.  —  3.  ou.  \ 

a.  S'amuse.  —  b.  Petits  oignons.  —  c.  Bourgeons.  —  d.  Alouettes 
crêtées.  —  e.  Lapins. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  12^7 

Vin  de  Ryn  et  vin  d'Alemaigne, 
Vin  d'Aucerre  et  vin  de  Bourgongne, 
Vin  de  Beaune  et  vin  '  de  Gascongne, 
Vin  de  Chabloix,  vins  de  Givry, 
Vins  de  Vertus,  vins  d'Irancy,  3820 

Vins  d'Orliens  et  de  saint  Poursain, 
{Avoir  tel  femme  n'est  pas  sain), 
Vin  d'Ay,  vin  de  La  Rochelle, 
Garnache  ^  fault  et  ganachelle  *, 
Vin  grec  et  du  vin  muscade,  3825 

Marvoisie  elle  a  demandé  ; 
Vergus  veult  avoir,  vins  *  gouès  <^, 
Et  si  veult  de  divers  brouès  ; 
Pain  d'orge  veult  et  pain  de  soille  <', 
Pain  de  froment  ;  et  si  veult  oille  383o 

De  chenevis,  d'olie  et  de  nois  ; 
Or  veult  des  fèves  et  des  pois  ; 
Or  veult  ris,  or  veult  avenas  «, 
5i6  b      Boirre  au  voirre,  puis  aux  henas, 

Aux  escuelles,  au  ^  platel  ;  3835 

Or  veult  de  l'eaue  d'un  putel/. 

Ou  de  l'eaue  de  la  fontaine. 

Du  puis,  de  Marne,  eaue  de  Saine, 

De  Loire,  de  Dordonne  et  d'Oyse 

Et  d'Esne,  et  convient  qu'on  y  voise  ;        3840 

Or  la  boit  au  hanap  d'argent, 

Et  aux  tasses,  entre  la  gent, 

A  part,  a  la  pinte  et  au  pot. 

Qui  femme  prant,  plus  est  que  sot. 

Il  est  a  moitié  hors  du  sens  ;  3845 

Trouvé  n'a  pas  les  innocens. 

Mais  une  langour  tressoutive  s, 

1.  vin  manque.  —  2.  vin.  —  3.  a  un. 

a.  Vin  de  grenache.  —  b.  Diminutif  de  garnache.  —  c.  De  raisin 
médiocre.  —  d.  Seigle.  —  e.  Farine  d'avoine.  — /.  D'une  mare. 
—  g.  Dangereuse. 


128  LE   MIROIR   DE   MARIAGE 

Dont  il  ne  puet  tant  com  l'un  vive 
Estre  jusqu'à  la  mort  guaris, 

385o        Car  il  n'est  nul  plus  grans  péris 

Au  monde  que  de  femme  prandre, 
Neis  ^  pas  d'aler  noier  ou  pandre. 
Des  dormirs  ',  des  divers  mangiers 
Me  tais  et  des  menus  dangiers 

3855        De  femme  grosse  et  de  son  istre  *, 
Car  trop  seroit  long  ce  chapitre. 


XL.  —  Du  DANGIER  EN  QUOY  s'eST  MIS  LY  POVRES  MARIS 
QUI  DEFFENT  A  SA   FEMME  TANT  VILLOTER. 

Et  aussi  de  l'enfantement 

Me  tais  et  du  gouvernement 

De  l'enfant  depuis  qu'il  est  nez, 
386o       Des  souppes,  des  baings,  des  pastez, 

Du  baptesme,  et  la  relevée, 

Comment  celle  femme  est  grevée, 

Des  robes  neuves  qu'il  lui  fault 

Au  relever,  et  se  '  deffault 
3865        A  en  son  mari  tout  ce  temps,  5i6  c 

Tousjours  ara  noise  et  contemps; 

Et  si  bien  lui  en  souvenra 

Que  jamais  ne  l'oubliera, 

Mais  lui  reprouchera  toudis 
3870       Le  default,  et  encor  vous  dis 

Que  se  son  mari  la  laidange  ^, 

Pour  ce  qu'il  se  doubte  qu'au  change 

Ne  voit  trop  souvent  ou  dehors, 

Et  pour  ce  qu'il  oit  les  rappors 
3875        Qui  ne  lui  sont  pas  agréable 

I.  dormis.  —  2.  si. 

a.  Même.  —  b.  De  sa  façon  d'être.  —  c.  Insulte. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  I  29 

De  sa  femme,  mais  reprouchable, 
Et  que  trop  souvent  va  en  ville, 
Elle  respont  :  «  Li  cent  et  mille 
Dyables  d'enfer  y  aient  part  ! 
N'oseray  je  aler  tempre  et  tart  388o 

Sur  ma  mère  et  sur  mon  cousin? 
J'ay  esté  sur  nostre  voisin 
Dès  huy  main,  qu'il  m'envoya  querre. 
Je  sçay  mainte  femme  qui  erre 
Et  demeure  un  jour  tout  entier,  3885 

Qui  ne  lui  seroit  pas  mestier 
Que  son  mari  la  riotast 
Pour  néant,  et  qu'elle  doubtast 
D'aler  pour  ses  besongnes  faire. 
Vous  ne  me  voiez  riens  meffaire  :  3890 

Dieux  mercy!  je  suis  prode  famé 
Du  corps.  Ou  est  qui  me  diffame? 
Faictes  le  devant  moy  venir  : 
Se  '  je  le  puis  aux  poings  tenir, 
Et  il  m'amet^  foleur  n'oultraige,  3895 

Je  lui  romperay  le  visaige, 
Et  telement  me  deffendray 
j6  d     Qu'il  ara  tort,  et  droit  aray. 

Mais  certes  contreuve  ^  avez  faicte 

De  moy  pluseurs  foiz  :  je  suy  nette,  3900 

On  ne  me  puet  riens  reprouchier  ; 

Ne  '  suy  pas  alée  couchier 

Hors  de  mon  hostel,quoy  qu'om  die  ; 

Pas  n'ay  mené  mauvese  vie 

Com  vous,  qui  si  me  malmenez,  3905 

Pour  les  putains  que  vous  tenez. 

Qui  ceste  riote  me  font. 

A  po  que  li  cuers  ne  me  font  ; 

1.  Si.  —  2.  Je  ne. 

tf.  M'impute.  —  b.  Mensonge. 

T.  IX  Q 


l3o  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Mais  par  tous  sains  qu'om  puet  jurer, 
3910       De  vous  me  feray  dessevrer  ^^ 
N'avec  vous  ne  seray  jamais  : 

Meschant  *  suy,  quant  je  ne  vous  lais, 

Qui  ainsis  me  tenez  pour  foie. 

Taisez  vous!  car,  se  '  je  parole, 
391 5       Je  vous  feray  ennuy  et  honte, 

Et  puis  qu'il  fault  que  je  vous  compte 

Vos  faiz,  riens  n'y  espargneray  ; 

Avec  vous  jamais  bien  n'aray, 

Ainsois  me  faictes  laide  chiere. 
3920        Vous  avez  nostre  chamberiere 

Requis  d'amour  .11.  foiz  ou  trois  ; 

Vous  estes  alez  pluseurs  fois 

Veoir  Helot  et  Eudeline, 

Ysabel,  Margot,  Kateline 
3925       Et  couché  aux  femmes  communes  ^ . 

De  la  me  viennent  les  rancunes  ^, 

Car  lerres  le  larron  mescroit  ^, 

Ne  ly  mauves  le  bon  ne  croit, 

Ains  cuide  que  chascuns  soit  lerres  : 
3930       On  ne  verroit  en  nulles  terres  5ij 

Plus  mescreant  de  vous  sanz  failles  ; 

Tousjours  avons  plaiz  et  batailles. 

J'ay  long  temps  souffert  vo  pechié  : 

Comment  m'avez  vous  reprouchié 
3935        Que  j'estoie  trop  villotiere/? 

Meilleur  vous  suy  et  plus  entière  s 

Que  vous  ne  m'estes,  par  ma  foy  ! 

Lasse  !  vous  doubtez  vous  de  moy  ? 

Je  ne  suy  pas  du  lieu  venue 


i 


a.  Séparer  judiciairement.  —  b.  Je  n'ai  pas  de  chance.  —  c. 
Femmes  publiques.  —  d.  Contre  moi  les  mauvais  soupçons.  — 
e.  N'a  pas  confiance  en.  —  /.  Débauchée.  --  g.  Fidèle. 


i 


LE    MIROIR    DE    MARIAGE  1 :5  I 

Que  pour  foie  soye  tenue  ;  3940 

En  mon  linaige  n'a  putain  : 

Prenez  les  vostres  par  la  main 

Et  celles  de  vostre  linaige.  » 

Et  lors  fait  semblant  qu'elle  enrraige, 

Et  crie  si  horriblement,  3946 

Et  ploure  si  parfondement 

Qu'il  samble  qu'elle  soit  dervée  <^  : 

«  Hé  lasse  '  !  »  fait  elle,  «  il  me  vée 

Neis  que  je  voise  au  moustier  ! 

Si  n'ay  je  Robin  ou  Gautier  3960 

Ne  homme,  dont  je  soie  acointe!  » 

Ainsis  ly  ment,  ainsis  l'apointe  *, 

Ainsis  le  déçoit  et  confont, 

Ainsis  pluseurs  femmes  le  font. 


XLI.  —  Exemple  contre  ceuls  qui  se  fient 

EN   AMOUR   de   FEMME. 

Uns  prodoms  et  sa  femme  estoient  *,         395  5 
Qui  par  semblant  moult  s'entr'amoient  ; 
Et  quant  li  prodoms  deffina, 
Sa  femme  tel  dueil  en  mena 
Que  nulz  ne  la  puet  conforter 
5ij  b     N'onques  ne  se  voult  déporter  3960 

De  faire  grant  dueil  et  grant  plaint. 
Dessus  la  tombe  au  mort  se  plaint 
Sanz  repos  nul  et  sanz  séjour, 


Vers  3g55--4o 26  publiés  par  Crapelet,  p.  23o-232.  Cette  rédaction  de 
la  Matrone  d'Éphèse  a  été  empruntée  telle  quelle  par  Deschamps  à  un  Y\o- 
pet  du  XIV"  siècle  ;  elle  a  été  déjà  publiée  par  Robert  (Fables  inédites,  t.  II, 
p.  431-433)  d'après  le  7ns.fr.  /5g5  de  la  Bibliothèque  nationale. 

I.  las. 

a.  Folle.  —  b.  Dispose. 


l32  LE   MIROIR    DE    MARIAGE 

Et  ne  s'en  part  ne  nuit  ne  jour  ; 
3965        Pour  prière  ne  pour  menace 

Ne  se  veult  partir  de  la  place, 

Et  dit  qu'elle  ne  se  mouvra 

Jamais  d'illec,  mais  y  mourra. 

Adonc  fut  uns  lerres  pandus, 
3970        Et,  que  il  ne  fust  despandus, 

Fut  la  garde  baillée  et  mise 

Sur  un  chevalier,  en  tel  guise 

Que,  se  il  le  larron  perdoit, 

Il  seroit  pandus  la  endroit. 
3975        Cilz  au  larron  garder  veilla  ; 

Tant  se  pena  et  traveilla 

Qu'il  ot  soif,  mais  aler  ne  sçot 

Fors  la  ou  les  complaintes  ot 

De  celle  qui  crie  et  brait  la. 
3980       Pour  le  feu  celle  part  ala, 

Boire  quiert.  A  boire  a  eu  : 

Moult  lui  plaist  ce  qu'il  a  veu  ; 

Au  départ  lui  dist  :  «  Doulce  amie, 

Si  grant  plours  ne  vous  affiert  mie  ; 
3985        Laissiez  vostre  plourer  ester  : 

Vous  n'y  pouez  riens  conquester.  « 

Au  pandu  rêva  que  il  garde. 

Quant  il  le  voit  et  le  resgarde, 

Lors  le  laisse,  si  s'en  revient 
3990       A  celle  dont  au  cuer  lui  tient. 

De  belles  paroles  la  pest 

Tant  que  luy  et  s'amour  lui  plest  ; 

Et  puis  au  larron  s'en  retourne. 

Quant  il  le  voit,  pas  ne  séjourne,  5/ 

3995       Ains  retourne,  et  acole  et  baise 

Celle  qui  semble  qui  lui  plaise, 

Gom  cilz  qui  s'amour  lui  promet. 

Mais  quant  il  au  retour  se  met 

Pour  cellui  que  garder  devoit, 


LE    MIROIR    DE   MARIAGE  l33 

Sanz  le  larron  les  fourches  voit  4000 

Qui  avoit  esté  despandus. 

Pasmez  cheit,  tous  estendus, 

Si  ne  fut  mie  de  merveille; 

Puis  vint  arrier  et  se  conseille 

Du  fait,  et  dist  a  celle  femme  4oo5 

Que  le  roy  sur  corps  et  sur  ame 

Lui  avoit  ce  larron  livré  : 

Si  n'en  puet  estre  délivré 

Que  li  roys  ne  le  face  pandre, 

S'il  ne  s'enfuit  sanz  plus  attendre.  4010 

Celle  qui  s'amour  ot  lié 

En  lui  et  ot  l'autre  oublié 

Qu'elle  a  baron  souloit  avoir, 

Lui  a  dit  :  «  J'ay  trouvé  pour  voir 

Engin  par  quoy  serés  guaris.  401 5 

Ne  gist  ci  endroit  mes  maris  ? 

Nous  le  deffourrons  et  prendrons 

En  lieu  de  l'autre,  et  le  pendrons.  » 

Cilz  '  le  deffouit  et  pandi  ; 

Onques  autres  n'y  attendi  ;  4020 

Et  cilz  qui  vit  et  resgarda 

Qu'elle  ainsi  de  mort  le  garda, 

Si  la  print  puis  par  mariage. 

Or  ne  sçay  je  s'il  fist  que  saige  : 

Autant  pot  il  de  soy  attendre  4025 

Com  du  premier  qu'elle  fist  pandre. 

XLII.  —  Comment  aler  aux  festes  et  aux  places  com- 
munes    FUT    INTRODUIT     POUR    TRAICTIER    d'aMOURS,     ET 


5iy  d     Ovides,  qui  traicta  d'amours  *, 

*  Vers  402--4101  publiés  par  Tarbé,  Mir.,  p.  77-7.9. 
I.  Celle. 


l34  LE    MIROIR   DE   MARIAGE 

Dit  que  l'en  treuve  trop  de  tours 

Pour  acomplir  sa  volunté, 
4o3o       Et  recite  et  a  raconté 

Que  premièrement  au  théâtre 

S'aioient  les  dames  esbatre. 

La  commença  Prophilias 

De  Romme,  s'Ovide  leu  as, 
4o35        Amer  son  compaingnon  Athis 

D'Athènes  ;  les  ducs  et  '  marchis, 

Les  sénateurs,  les  damoisiaux, 

Les  gens  communs,  les  jouvenciaux, 

Les  vierges,  femmes  et  puccUes, 
4040       Les  dames  et  les  damoiselles 

Aloient  en  ce  lieu  commun, 

Chascune  pour  veoir  chascun, 

Et  en  celle  place  commune 

Advisoit  chascun  sa  chascune. 
4045        La  estoit  li  commencemens 

Des  regars  et  des  parlemens, 

Des  amours,  de  joliveté  ^  ; 

Car,  se  ja  n'eussent  la  esté 

Ou  entreveuz,  ja  ne  s'amassent. 
4o5o        Pour  ce  en  telz  lieux  femmes  s'amassent, 

Et  quierent  voye  d'y  aler  : 

A  la  feste  et  au  caroler 

Puelent  parler  tout  a  leur  aise 

Ceuls  qui  aiment,  par  saint  Nichaisc, 
4055        Ou  faire  signes  qui  le  valent 

A  celles  qui  dancent  et  baient. 

Hz  leur  gettent  de  doulz  resgars  ; 

De  lieu  a  autre  sont  respars  *  5 18  a 

Tant  qu'ilz  viennent  a  leur  pouoir 
4060        Lez  celles  ou  tout  leur  vouloir 

I.  et  les. 

a.  Coquetterie.  —  b.  Se  répandent. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  l35 

Est  mis  ;  la  leur  voulenté  dient 
En  dancent,  font  semblant  qu'ilz  rient, 
Afin  que  nulz  ne  s'en  perçoivent, 
Et  pour  ce  que  mieulx  la  déçoivent, 
Ly  estraint  les  dois  et  la  main  4o65 

Et  sur  le  piet  lui  monte  a  plain  ; 
Et  la,  soubz  umbre  de  la  feste. 
Est  bien  souvent  prinse  la  beste. 
Le  masle  y  prant  le  femenin, 
La  femelle  le  masculin,  4070 

Et,  saichiez,  les  femmes  y  vont 
Pour  ce  que  les  hommes  y  sont. 
Et  les  hommes  pour  vir  les  femmes, 
Les  damoiselles  et  les  dames 
Qui  voluntiers  les  hommes  voient  4075 

Com  les  hommes  qui  les  conjoient  ; 
Et  s'ordonnent  mieulx  qu'elles  puent 
De  leurs  habis,  et  la  se  juent 
Aussi  les  laides  com  les  belles, 
Et  scevent  bien  parler  entr'elles,  4080 

Et  aux  hommes  dire  et  moustrer 
Que  l'en  ne  les  doit  eschuer  ^, 
Pour  ce  qu'elz  ont  '  noire  coulour, 
Et  qu'il  ist  bien  bonne  savour 
De  poivre  plus  que  du  blanc  pois.  4085 

Et  par  ce  point  entendre  dois 
Que  les  noires  pour  soy  déduire, 
Si  comme  elles  veulent  conduire, 
Valent  plus  que  blanches  ne  font. 
D'autre  part  aucuns  hommes  sont  4090 

Qui  ^  pour  honte  ou  honeur  garder 
5i8  b      N'osent  leur  dame  resgarder  : 
A  la  feste  treuvent  chansons 


I.  quellont.  —  2.  Quant. 
a.  Éviter. 


l36  LE    MIROIR    DE   MARIAGE 

Qu'ilz  chantent  et  par  piteus  sons 
4095        Font  bien  '  a  leurz  damez  entendre 
Leur  fait,  et  en  ont  le  cuer  tendre, 
Et  n'y  puet  en  nul  mal  penser  : 
Soutivement  "*  le  scet  dicter, 
Ne  nulz  ce  doulz  chant  n'entendra 
4100    .  Fors  la  dame  a  qui  il  vendra, 

Qui  sent  bien  que  tel  note  vault. 


XLIII.  —  Gomment  femmes  procurent  «  aler  aux  par- 
dons, NON   pas   pour  devocion  qu'elles   aient,  mais 

POUR  VEOIR   et  ESTRE    VEUES. 

Au  temple  et  es  moustiers  les  fault 

Souvent  aler  pour  les  pardons. 

Et  la  en  sont  pluseurs  par  dons, 
4105        Par  resgars,  par  mos,  par  promesses 

Prinses  aux  moustiers  et  aux  messes, 

Com  dame  Helaine  y  fut  ravie, 

Dont  je  t'ay  raconté  la  vie 

Cy  dessus  en  briefve  substance. 
41 10       Aises  est  qui  ^  famé  a  qui  dance 

Et  qui  ainsi  se  va  esbatre 

Aux  festes,  au  temple,  au  théâtre, 

Tant  que  par  leurs  esbatemens 

Leur  fault  nourrir  autruy  enfens 
41 1 5        Et  déshériter  leurs  amis, 

Qui  en  mariage  sont  mis 

Pour  avoir  enfans  et  lignée. 

Or  t'est  d'autrui  semence  née  : 

Parrastre  es,  pères  vocatis  *, 
4120       Et  li  pères  suppellatis  ^ 

I.  bien  manque.  —  2.  Car  s.  —  3.  cilz  qui. 

a.  S'occupent  à.  —  b.  De  nom.  —  c.  Au  premier  chef. 


LE    MIROIR    DE    MARIAGE  iSy 

N'est  pères  clamez  ne  parrastre  '  ; 
5i8  c      Et  ainsi  te  fault  en  ton  astre 
Enfans  estranges  soustenir. 
On  a  veu  ce  fait  advenir 

En  mains  lieux,  et  souvent  advient,  4125 

Helas!  et  ainsis  te  couvient 
Frauder  tes  hoirs  et  ton  linaige. 
Dure  chose  est  de  mariage 
A  clerc  qui  veult  estudier 

Et  a  un  errant  chevalier  :  41 3o 

Le  clerc  en  laisse  son  estude, 
Et  en  devient  chetif  et  rude, 
Et  lui  fault  a  sa  femme  entendre. 
Qui  lui  scet  bien  response  rendre 
Et  ramentevoir  son  estât,  41 35 

En  li  mouvant  souvent  débat  : 
Robe  li  demande  et  joyaulx; 
S'elle  en  a,  si  en  veult  sur  ^  ceaulx. 
L'espitre  saint  Bernart  conferme 
Que  tele  femme  n'est  pas  ferme,  4140 

Qu'il  fist  a  messire  Raymon 
Du  gouvernement  de  maison, 
De  son  mesnaige  gouverner 
Et  de  tous  les  faiz  ordonner 
Qui  au  commun  gouvernement  4145 

De  maison  sont  appartenent. 
Et  dit  qu'on  doit  plaire  par  meurs, 
Non  pas  par  robes  de  couleurs; 
Et  dit  oultre,  si  com  j'entens, 
Que  riche  vesteure  est  pou  sens  41 5o 

Et  gendre  *  a  ses  voisins  envie  : 
On  doit  plaire  par  bonne  envie, 
Non  par  robes  ne  par  orgueil. 

I.  parrastres. 

a.  En  outre  de,  ~  b.   Engendre. 


l38  LE    MIROIR    DE   MARIAGE 

Je  conseil  bien  et  si  le  vueil,  5i8  d 

4155        Et  le  phillosophe  ensement, 

Que  nettement,  honnestement 

Tout  homme  en  ce  monde  se  vive  ; 

De  quelconque  estât  qu'il  estrive, 

Du  plus  petit  jusqu'au  plus  grant, 
4160       Li  loist  et  en  doit  estre  engrant  : 

Soit  riche,  moien,  povre  ou  nu, 

Est  de  droit  et  raison  tenu 

A  vivre  selon  ces  deux  poins 

Nettement,  que  hors  près  ne  loings 
4165        Ne  face  a  nulle  créature 

Dommaige,  deshonneur,  injure, 

Ne  qu'il  ne  mefface  a  autruy 

Ne  qu'il  vouldroit  qu'om  feist  a  luy, 

Et  fuie  tout  criminel  vice 
4170        Tant  qu'il  ne  soit  nulle  justice 

Ne  juge  mondain  ne  d'église 

Qui  le  puist  en  aucune  guise 

Gondempner  de  corps  ne  d'avoir 

Par  raison,  et  si  dois  sçavoir 
4175        Qu'il  doit  Dieu  amer  et  servir 

Et  soy  par  sa  rente  chevir 

Ou  son  labour,  et  qu'il  labeure. 

L'autre  point,  qu'honnestement  cuevre 

Son  corps,  ses  jambes  et  ses  piez, 
4180        Et  se  ses  habis  estoit  viez, 

Qu'il  ne  soit  ors  ne  descousus, 

Taichiez,  soilliez  ne  desrompus  : 

Se  povre  '  est,  ait  de  gros  drap  cotte, 

Et  quant  il  doit  porter  la  hôte 
4185        Ou  faire  aucun  labour  de  bras, 

Ait  ung  surpeliz  de  bourras  ^ 


I.  poures. 

a.  Grosse  laine. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  I  Sg 

Qui  sa  robe  honneste  ^  lui  tiengne  ; 
5ig  a     En  sa  povreté  se  maintiengne, 
Aux  festes  qu'om  va  entre  gent 
D'un  simple  habit  honneste  et  gent,  4190 

Long  et  large  comme  un  ouvrier, 
Et  ne  face  pas  Tescuier; 
Car  li  homs  qui  se  contrefait, 
S'onneur  et  son  estât  deffait; 
On  le  het,  on  dit  qu'il  est  lays.  4195 

Mais  se  '  tel  com  tu  es  te  vays, 
Et  chascuns  selon  son  office, 
Il  en  semblera  plus  propice  ; 
Car  c'est  laide  chose  en  nature 
Que  de  toute  contrefaicture,  4200 

Et  les  bestes  qui  nul  sens  n'ont 
Quant  a  ce  ne  se  contrefont  : 
A  chascune  souffist  sa  forme. 
La  feille  souffist  a  son  ourme 
Et  la  cerise  au  cerisier;  42o5 

Pas  ne  veult  devenir  pommier 
Ne  le  pommier  devenir  pin, 
Ne  l'aubespine  grant  sapin  ; 
Li  chiens  ne  veult  pas  estre  chievre, 
Ne  le  connin  devenir  lièvre  ;  42 1  o 

Le  cerf  ne  veult  estre  sangler; 
Le  cinge  ne  veult  ressembler 
Le  renart  a  tout  sa  grant  queue, 
Ne  le  heriçon,  qui  se  neue  ^ 
Et  se  fait  ront  comme  pelote,  421 5 

Ne  veult  pas  changier  a  la  cotte  <= 
Du  chevrel  ses  poingnans  espines  ; 
Changier  ne  veulent  les  gelines 
Leurs  plumes  aux  grues  volans  ; 


a.  Propre.  —  b.  Se  met  en  boule.  —  c.  Robe  {en  parlant  d'un 
animal). 


140  LE    MIROIR    DE   MARIAGE 

4220        Aussi  ne  font  les  cogsmarans  ^ 

Aux  sigoignes  noires  et  blanches; 

Les  suettes  *,  qui  vont  es  granches,         5ig  b 

Ne  veulent  leurs  oiseaulx  changier 

A  l'ostoir  ne  a  l'esprevier; 
4225        Les  tarins  et  les  frionceaulx  (^ 

Ne  veulent  pas  aux  estourneaulx 

Estre  semblans,  mais  leur  souffit 

D'estre  telz  comme  Dieu  les  fit. 

Pour  quoy  veult  estre  un  paisant 
423o       A  un  noble  homme  ressemblant? 

Pour  quoy  se  veult  il  contrefaire? 

Autres  qu'il  n'est  son  habit  faire, 

Semblant  a  cil  d'un  chevalier? 

Pour  quoy  fait  garçons  l'escuier? 
4235        Pour  quoy  fait  le  clerc  uns  chetis 

Qui  n'est  pas  a  lettre  apprentis  ? 

Pour  quoy  se  fait  moines  mondain  ? 

Pour  quoy  se  fait  nobles  villain? 

Pour  quoy  se  fait  phisicien 
4240       Uns  maleureus  qui  n'en  scet  rien  ? 
*     Pour  quoy  se  fait  fevre  masson  ? 

Pour  quoy  se  fait  un  fruiteron  <^ 

Vendeur  d'oint  ^  et  d'espicerie? 

Et  uns  bouchiers  de  boucherie, 
4245        Pour  quoy  se  fait  il  charpentier? 

Souffise  a  chascun  son  mestier, 

Sanz  vouloir  estre  ce  qu'il  n'est; 

Et  saiges  sera,  s'il  se  vest 

Selon  ce  qu'a  lui  appartient. 
425o       A  homme  ne  sçay  dont  il  vient 

Tel  orgueil,  tele  oultrecuidance, 

Tel  foleur,  tel  desordonnance 


a.  Cormorans.  —  b.  Chouettes.  —  c.  Sortes  de  bruants.  —  d. 
Marchand  de  fruits.  —  e.  Pommade. 


LE    MIROIR    DE   MARIAGE  141 

D'entrechangier  leurs  bénéfices, 
Comme  il  soit  vray  que  sanz  offices 
Et  sanz  genz  de  divers  estas  4255 

5igc      Ne  puist  '  de  cemonde  li  cas 
Estre  promptement  soustenuz 
Quant  aux  gens  ne  estre  tenuz 
En  estât,  pour  vivre  et  régner 
Et  pour  les  vivens  gouverner,  4260 

Sanz  le  moien  d'iceulx  estas. 


XLIV.  —  Des  chevaliers  errans  ayant  jeusnes  femmes, 

ET   DE  l'eFFECT    QUI    s'eN  ENSUIT. 

Se  chevaliers  yes  et  tu  vas  * 

Par  le  monde,  et  as  juene  famé. 

Tu  la  pourras  laissier  en  blâme. 

Car,  en  faisant  aucun  voyage,  4265 

S'elle  brise  son  mariage 

Pour  ton  voiage  d'oultre  mer, 

Jamais  ne  la  pourras  amer  : 

Tu  demourras  trop  longuement. 

Si  ara  puet  estre  un  enfant  4270 

D'un  varlet  ou  d'un  classelier  «. 

Pour  ce  se  vouloit  marier 

Que  tu  lui  rendisses  son  deu  : 

Or  a  par  mainte  foiz  veu 

Que  trop  souvent  en  es  aie,  4^75 

Et  si  scet  que  tu  as  balé. 

Et  avec  autre  femme  qu'elle. 

Et  si  est  juene,  douce  et  belle, 

Bien  vestue  et  bien  gouvernée  : 

Si  est  plus  tost  entalentée,  4280 

*  Vers  4262-4337  publiés  par  Tarbé,  Mir.,  p.  79-82.  \ 

I.  puis. 

a-  Sommelier. 


142  LE    MIROIR    DE    MARIAGE 

Pour  oiseuse  ^,  des  maulx  d'amours 

Que  celles  qui  vont  es  labours 

Mondains,  car  la  char  mal  peue 

Labourant  ne  sera  ja  veue 
4285        Quant  a  pechié  si  vicieuse 

Gomme  de  la  personne  oiseuse. 

Et  se  tu  es  juene  mari,  ^^9  <^ 

Et  tu  demeures  delez  li, 

Sanz  quérir  honneur  et  vaillance, 
4290        On  dira  :  «  C'est  par  recreance  ^ 

Que  cilz  n'ose  aler  nulle  part  ! 

Il  en  est  dit,  c'est  un  cornart  <^, 

Un  maleureux,  par  Nostre  Dame, 

Qui  toudis  crout  ^  delez  sa  femme  !  » 
4295       Ainsis  par  jeune  femme  prandre 

Ne  puez  tu  vacquer  ne  entendre 

A  chevalerie  n'a  elle. 

Vez  cy  une  dure  nouvelle. 

Que  feras  tu  donques  et  quoy  ? 
4300       Ne  prans  juene  femme,  et  me  croy, 

Pour  convoitise  de  ton  corps, 

Jusques  tu  aies  esté  hors 

Et  poursuy  en  pluseurs  terres 

Joustes,  tournois,  voyages,  guerres, 
43o5       Et  que  tu  soies  par  tes  fais 

Tenuz  uns  chevaliers  parfais 

En  poursuiant,  si  com  j'ay  dit 

Des  chevaliers  et  plus  escript 

La  manière  de  leur  poursuite 
43 1  o        Cy  dessus.  Et  quant  tele  suite 

Yert  par  toy  faicte  bel  et  bien. 

Lors  en  ton  pais  t'en  revien  : 

En  l'aage  moien  te  marie. 

Lors  sera  ta  chevalerie 

a.  Par  oisiveté.  —  b.  Lâcheté.  —  c.  Niais.  —  d.  Croupit. 


LE    MIROIR    DE    MARIAGE  148 

Congnue  et  ton  nom  exaucié,  43 1 5 

Et  la  seras  tu  advancié 
A  ung  seul  coup  et  en  une  heure 
Plus  que  le  riche  qui  demeure 
Cent  mille  fois,  et  c'est  raison. 
Ne  te  pars  plus  de  ta  maison,  4320 

520  a      Se  '  ce  n'est  pour  ton  grant  honeur, 

Quant  ton  maistre  et  ton  droit  seigneur 

Chevauchera  :  la  yras  tu, 

La  verra  "*  toy  et  ton  escu. 

Quant  il  s'en  vendra,  t'en  revien  ;  4325 

Ou  tu  seras,  fay  tousjours  bien  ; 

Aime  ta  femme,  se  tu  l'as; 

De  moien  eage  la  prandras. 

Et  tu  seras  d'eage  moien  : 

Lors  sera  plus  doulz  le  lien  43  3o 

Entre  vous  deux  de  mariage, 

Et  pourrez  terre  et  heritaige 

Acquester,  et  yir  voz  enfans 

En  bon  estât  encores  grans, 

Ne  nulz  ne  te  reprouchera  4335 

Ta  demeure  ^^  car  l'en  sçara 

Que  tu  aras  par  tout  esté. 


XLV.  —  A  QUELZ  NOBLES  MARIAGE  EST  PERMIS 
ET  EN  QUELZ  CAS. 

Et  s'en  juenesse  as  povreté, 

Et  tu  ne  puez  ton  fait  chevir 

Pour  ta  povreté  ne  suir,  4^40 

Et  tu  ne  treuves  bon  servise. 

Aucune  riche  vieille  advise 


I.  Si.  —  2.  verras. 
a.  Ton  inaction, 


144  LE    MIROIR    DE    MARIAGE 

Qui  ait  terre  et  gouvernement 
Et  grant  finance  promptement, 

4345        Mais  que  du  corps  ne  soit  blâmée, 
Et  fay  d'elle  ton  espousée  : 
Pran  lors  argent,  or  et  finance, 
Et  ton  corps  en  honeur  advance. 
Honoure  la  selon  son  temps  ; 

4350       Elle  fera  petis  dépens. 

Quant  d'un  voyage  revendras, 
Finance  preste  trouveras. 
Tiens  la  en  amour,  se  tele  est  ; 
Remonte  toy,  soies  tout  prest 

4355        D'enquérir,  d'encerchier  et  querre 
Joustes,  tournoisou  une  guerre, 
Et  y  va  sanz  faire  demour. 
Ainsis  pourras  tu  sanz  cremour 
Estre  fais  par  la  vieille  famé, 

4360       Et  si  n'as  garde  que  diffame 
Te  puisse  par  elle  venir  : 
Celle  sçara  trop  bien  tenir 
Le  tien,  garder  et  gouverner, 
Et  si  aras  au  retourner 

4365        Toudis  or  et  nouvel  argent, 
Et  ne  seras  ja  indigent; 
Grant  honeur  de  ton  bien  ara, 

Et  pour  ce  tousjours  t'amera. 

Et  s'elle  muert,  pour  hériter  ^ 
4370       Te  pues  a  femme  marier, 

Qui  avra  des  enfans  de  toy. 

Or  advise,  or  pense  et  si  voy 

Se  '  c'est  le  mieulx  que  je  te  dy; 

Onques  ma  bouche  ne  vendi 
4375       Ne  ma  parole,  mais  le  vray 

I.  Si. 

a.  Assurer  ta  succession. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  l^^ 

Si  com  je  truis  descouvreray 
Et  diray  selon  l'Escripture 
A  toy,  a  '  toute  créature 
A  mon  pouoir  en  gênerai, 
Sanz  parler  en  especial.  438o 

Si  te  pri  qu'il  ne  t'en  desplaise, 
Car  mieulx  vault  que  li  homs  se  taise 
Que  se  qu'il  mente  par  faveur 
52  0  c     Ne  qu'il  donne  cause  ou  couleur 

A  ceuls  qui  après  lui  venrront  4385 

De  mentir  par  ce  qu'ilz  verront 

Es  escrips  que  ceuls  avront  fais 

Qui  tendroient  pour  vrais  leurs  fais. 

Dont  li  acteur  blâmé  seroient 

Qui  tel  mensonge  escript  avroient.  4390 

Veritez  vint  de  paradis. 

Et  les  bons  la  veulent  toudis, 

Et  les  mauvais  la  menterie  : 

Ailleurs  va  qu'en  courraterie  ^^ 

Et  monte  sur  les  haulz  degrez  439^ 

Es  clercs,  es  chaperons  fourrez 

Qui  fait  en  ont  dieu  et  dieuesse. 

Et  l'orde  vieille  manteresse 

Sousiiennent  contre  vérité. 


XLVI.  —   Exemple    que    vérité   et   loyaulté    vaint, 

PROUVÉ  PAR  SUSANNE  ET  LES  FAULX  PRESTRES  QUI  FAUS- 
SEMENT l'accusèrent. 

Mais  vray  est  que  l'iniquité  4400 

Qui  les  grans  clers  et  vieilars  dampne. 
Si  comme  il  est  leu  de  Suzanne, 
Vint  des  vieilz  juges  ordonnez, 

i.eta. 

a.  Métier  de  courtier. 

T.  IX  10 


Ï46  LE   MIROIR   DE   MARIAGE 

Dont  li  peuples  fut  gouvernez 
4405        En  Babiloine  long  temps  a; 

Dont  leur  faulx  conseil  condempna, 

Ardens  en  la  concupiscence 

De  Suzanne  et  son  innocence  : 

Icelle  qui  de  leur  pechié 
4410       Ne  voult  son  corps  estre  entechié, 

Traiteusement  et  a  tort 

La  jugierent  digne  de  mort. 

Ce  fut  sentence  trop  amere 

De  lui  sus  mettre  un  '  adultère  52o  d 

4415        Et  la  mander  lors  pour  ardoir. 

La  saincte  femme  usa  de  voir  : 

Dieu  reclama  et  ot  plus  chier 

Son  corps  ardoir  ou  escorchier 

Que  sa  char  polir  ^  et  corrumpre 
4420       Ne  que  son  mariage  rompre 

Au  consentement  des  veillars  ; 

Car  se  ses  povres  corps  fust  ars 

Sanz  cause,  po  y  encomptoit, 

Mais  son  ame  perdre  doubtoit. 
4425        S'ot  plus  chier  celle  saincte  dame 

Périr  le  corps  et  sauver  Tame 

Que  l'ame  dampner  pour  le  corps, 

Et  encor  dist,  je  m'en  recors  : 

«  J'ay  plus  chier  mourir  en  tristour 
4430       Que  mon  Dieu  et  mon  creatour 

Offendre  ne  la  loy  brisier.  » 

Ainsis  que  Ten  l'aloit  jugier. 

Et  la  mener  a  son  tourment. 

Estes  vous  un  petit  enfent, 
4435        Dont  Dieux  l'esperit  suscita, 

De  .III.  ans,  ou  corps  lui  bouta 


I.  un  manque, 
a.  Souiller. 


LE    MIROIR    DE   MARIAGE  I47 

Vérité,  qui  puis  fut  saint  homme 
(Daniel  prophète  le  nomme 
L'Escripture  saincte  et  appelle) 
Et  cria  :  «  Ne  touchés  a  elle  !  4440 

Retournez,  peuple  et  vous,  jugent!  » 
Lors  fut  esbahie  la  gent 
De  si  jeune  enfant  qui  parloit, 
Qui  a  paines  encores  aloit  : 
Lors  fut  apportez  en  la  place.  4445 

Quant  les  vieillars  ^  vit  en  la  face  : 
«  Faulx  juges,  »  dist  lors  Daniel, 
'21a      «  Pour  quoy  la  fille  d'Israël, 
Semence  de  Canaan  née, 

Avez  vous  a  tort  condempnée?  »  445o 

Hz  respondent  :  «  Pour  l'advoultire 
Qu'elle  a  fait.  »  Lors  prinst  il  a  dire  : 
«  Vous  mentez  !  Séparez  les  moi.  » 
Lors  dist  a  l'un  :  «  Parole,  toi, 
Vieillars  de  maulx  jours  envieillis  !  44^5 

Au  jour  d'ui  seront  espannis  ^ 
Les  grans  péchiez,  dont  vous  ouvriez. 
Quant  vous  ce  grant  peuple  jugiez. 
Di  soubz  quel  arbre  ou  arbrisel 
Tu  vis  parler  le  jouvencel  4460 

En  la  pommeroie  o  Suzanne.  » 
Lors  dist  li  faulx,  qui  se  condampne  : 
«  Je  les  vi  soubz  le  cerisier.  » 
Daniel  commence  a  crier  : 
«  Faulx  desloiaulx,  tu  as  menti  !  44^5 

La  sentence  est  faicte  sur  ti 
Et  donnée  par  l'ange  Dieu  % 
Qui  te  couppe  par  le  milieu  !  » 
Oster  le  fait,  et  l'autre  appelle  ; 


I.  li  vieillart.  —  2.  de  dieu, 
a.  Mis  au  jour. 


148  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

4470        De  Chanaam  lui  renouvelle 

La  semence,  non  de  Juda  : 

«  La  biauté  te  déçut,  dy,  va; 

Péchiez  de  char  te  nuit  yci. 

Vous,  faulx  juges,  faisiez  ainsi 
4475       Aux  femmes  d'Israël  et  filles, 

Faisens  jugemens  inutiles 

Contre  droit  et  les  innocens, 

Les  maulx  des  pécheurs  allevens  ^, 

Sanz  pugnir,  contre  l'Escripture 
4480       Qui  dit  :  «  L'ignocent  créature 

Ne  le  juste  aussi  n'occiras.  » 

«  Certes  la  fille  de  Judas  52 1  b 

Ne  fist  pas  vostre  voulenté, 

Mais  soustint  vostre  iniquité, 
4485        Qu'elle  ot  le  cuer  plus  froit  que  marbre. 

Or  me  di  donques  soubz  quel  arbre 

A  ton  advis,  et  qu'il  te  samble. 

Tu  les  veis  parler  ensemble. 

—  Soubz  un  pommier,  »  a  respondu. 
4490        Quant  Daniel  l'a  entendu 

Qui  vit  de  la  chose  le  chief  : 

«  Tu  as  menti  par  mi  ton  chief,  » 

Dit  il,  «  faulx  homs,  plain  de  dolour  : 

Li  angles  de  Nostre  Seignour 
4495        O  son  espée  qui  bien  tranche 

Viengne,  et  d'ambedeux  vous  '  se  vanche  !  » 

Lors  dist  le  peuple  a  haulte  vois  : 

«  Li  Dieux  d'Israël  soit  benois. 

Qui  sauve  par  juste  sentence 
4500        Ceuls  qui  ont  en  lui  espérance  !  » 

Lors  li  peuples  et  près  et  loings 

Encontre  les  deulx  faulx  tesmoings, 

I.  de  vous  ambedeux. 
a.  Protégeant. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  149 

Condempnez  par  bouche  d'enfent. 

De  Daniel,  les  tesmoings  prent  : 

Pour  leur  fausseté  les  occient  ;  45o5 

Entr'eulx  voient,  jugent  et  dient 

Que  ilz  ont  fait  faulx  jugement, 

Si  les  font  mourir  ensement 

Comme  ilz  vouldrent  faire  périr 

Suzanne  et  a  honte  mourir  45 10 

Sanz  nul  respit  et  sanz  faintise, 

Et  selon  la  loy  de  Moyse. 

Ainsi  fut  le  sang  innocent 
Sauvé  ce  jour,  Dieu  congnoiscent, 
Qui  nul  temps  ne  laist  ses  amis,  45 1 5 

52  1  c      Et  les  faulx  juges  a  mort  mis. 

Helcheel  adonc  et  sa  famé, 

Père  et  mère  aussi  de  Suzanne, 

Les  parens  d'elle  et  si  voisin, 

Et  son  vray  baron  Joachin,  4520 

Et  tous  li  peuples  qui  la  yere  «, 

Loent  Dieu  de  sa  grant  lumière, 

Qui  la  fut  briefment  espandue 

De  sa  grâce  et  qui  fut  rendue 

Par  l'esperit  de  Daniel  4525 

A  Suzanne,  fille  Israël. 

Dont  chascuns  le  loe  et  gracie, 

Car  en  nul  temps  les  siens  n'oublie. 

Veoir  puez  que  la  manterie 

Fut  en  ces  deux  '  juges  perie,  453o 

Et  que  vérité  au  derrain 

Par  le  vray  juge  souverain 

Obtint  *  encontre  le  mentir. 

Juges,  vueillez  ci  advertir  *  ^  : 

*  Vers  4534-4544  publiés  par  Tarbé,  Mir.,  p.  SI2. 

I.  deux  manque. 

a.  Etait.  —  b.  Obtint  gain  de  cause.  —  c.  Faire  attention. 


i5o 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE 


4535       Ne  faictes  mie  com  l'yraingne  ^ 

Qui  ses  fix  tent,  afin  que  praingne 
Mouches  pour  soûler  son  venin  : 
Les  petis  mouches  met  a  fin 
Si  tost  qu'ilz  viennent  en  sa  toile, 

4540       Mais,  quant  gros  mouche  hurte  au  voile, 
Tost  a  toute  sa  toile  route  : 
Adonc  en  son  trou  se  reboute 
L'yraingne  :  pas  n'iert  si  hardie 
Qu'elle  au  gros  mouche  contredie. 


XLVIL  —  Comment  ceuls  qui  ont  l'administracion  de 

JUSTICE    contre    VERITE    OPPRIMENT  LES    POVRES,    ET   LES 
RICHES  LAISSENT  SANZ  PUNICION. 


4545        Ainsi  est  il,  si  com  je  luy  *  ^, 

De  justice  au  monde  au  jour  d'ui  : 
Justice  pugnist  petis  cas  ; 
Petites  gens  prant  a  ses  las, 
Qui  emblent  par  force  de  rage 

4550       Un  pain,  un  pot  ou  un  frommage, 
Ou  vivres  pour  la  faim  qu'ilz  ont. 
Et  puis  tantost  pandre  les  vont. 
Mais,  quant  il  vient  une  fort  mouche 
A  la  toile,  cil  fait  le  louche  ^ 

4555        Qui  la  deust  prandre  et  happer  ; 
Et  li  laist  sa  toile  acraper  ^, 
Emporter,  froissier  et  desrompre. 
Ainsis  n'est  justice  c'un  ombre, 
Qui  ne  pugnit  les  grans  larrons 

4560        Qui  font  les  povres  pais  rons  ^, 


521  d 


*  Vers  4545-4578  publiés  par  Tarbé,  Mir.,  p.  83-84. 
a.  Araignée.  —  b.  Je  lus.  —  c.  Regarde  ailleurs.  —  d.  S'accro- 
cher à.  —  e.  Ruinés. 


LE    MIROIR    DE   MARIAGE  l5l 

Qui  emblent,  pillent  et  destruisent, 
Qui  a  Dieu  et  au  monde  nuisent, 
Et  qui  font  vivre  en  grant  durté 
Les  bons  et  en  grant  cruauté  ; 
Et  pour  ce  qu'ilz  le  font  a  force,  4565 

Chascuns  met  paine  et  si  s'efforce 
D'eulx  honourer  comme  seigneurs  ; 
On  donne  aux  mauves  les  honeurs 
Et  aux  bons  la  pugnicion. 
Et  scés  tu  la  conclusion  4^70 

Qui  de  ceste  chose  advendra  ? 
Si  tost  que  justice  fauldra, 
Qui  ja  fault  en  greigneur  partie, 
Adonc  verras  la  seignourie 
Du  lieu  partir,  et  par  justice,  4^75 

Par  contumelie,  par  vice 
De  rios  et  baras  couvers, 
Qui  sont  souvent  trop  descouvers. 
Ce  dit  Salemon  en  son  livre 
Qui  ceste  sentence  nous  livre  4580 

522  a     Des  diverses  mutacions 
Des  pais  et  des  régions. 
Ou  ces  trois  choses  sont  touchées 
D'estre  seignouries  muées 
De  gent  en  gent  en  autre  lieu.  4585 

Or  y  advisons  donc,  pour  Dieu  ; 
Faisons  droit  aux  bons  et  mauvais. 
Et  ne  laissons  passer  jamais 
Justice,  que  ne  soit  gardée 
Sanz  estre  ainsi  dissimulée  ;  4^90 

Ne  soions  pas  des  vieillars  faulx, 
Qui  donnèrent  les  durs  consaulx 
Contre  Suzanne  l'innocente  ; 
Tenons  de  justice  la  sente; 
Mourons  de  soif,  mourons  de  faim,  4^95 

Pour  la  faire  régner  a  plain. 


l52 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE 


Selon  le  dit  de  l'euvangille  : 

Benois  serons,  a  Dieu  habille  ^. 

«  Aussi  »,  dit  David,  «  en  tous  temps  * 

4600       Fay  justice,  et  ce  sera  sens 

Et  vray  jugement  et  entier.  » 
Ces  mos  verras  tu  ou  psaultier, 
Mais  chascuns  n'y  est  pas  ydoine: 
Aux  deux  vieillars  de  Babiloine 

4605        Ressemblent  pluseurs  au  jour  d'ui, 
Car  ilz  tolent  l'avoir  d'autrui 
Par  leurs  sentences  favorables 
Et  par  leurs  langues  decevables, 
Et  le  plaidier  des  advocas 

4610       Qui  soustiennent  icy  un  cas. 

Demain  soustendront  le  contraire, 
Pour  l'argent  si  le  seulent  faire, 
De  ce  qu'ilz  aront  soustenu 
Le  jour  devant  et  maintenu 

4615       En  un  cas  et  chose  pareille, 

Dont  l'en  doit  avoir  grant  merveille. 
Et  n'y  a  nulle  différence 
Fors  que  cil  d'hier  '  avoit  nom  Sance, 
Et  cil  d'ui  a  a  nom  Martin. 

4620       Nulz  d'eulx  ne  lieve  si  matin. 

Qui  vueille  fin  en  cause  mettre  : 
Donner  leur  fault,  paier,  promettre, 
Que  la  cause  ne  voise  mal  ; 
On  laisse  tout  le  principal 

4625       Pour  venir  a  une  accessoire 

Le  droit  du  povre  est  abbaissié, 
Le  tort  du  riche  est  soubhaussié  ^, 


522  h 


*  Vers  45gg-4664  publiés  par  Tarbé,  Mir.,  p.  84-86. 

I.  cel  de  hier, 

a.  Dignes  de.  —  è.  Élevé. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  l53 

Car  au  povre  tout  perdre  fault 
Pour  faire  un  trespovre  default  463o 

Ou  une  povre  négligence, 
Qui  est  faicte  par  indigence 
De  non  pouoir  venir  a  jour. 
Ou  monde  n'a  péril  majour 
Que  de  plaidier  au  temps  qui  est  :  4635 

Li  riches  a  pour  lui  arrest; 
Or  est  li  povres  confundus, 
Lerres  sauvez,  preudoms  pandus, 
Et  voluntez  règne  pour  droit  ; 
Povres  paie  et  riches  acroit  :  4640 

Ainsis  est  il  entre  la  gent. 
On  ne  tent  qu'a  avoir  argent, 
Du  plus  juene  jusqu'au  plus  vieil, 
Règne  couvoitise  et  son  fieil, 
Ne  je  ne  voy  fille  ne  fil  4^45 

Qui  ne  soit  au  jour  d'ui  subtil 
Entre  les  princes  et  les  roys 
De  demender  la  Saincte  Crois  «  ; 
Neis  ceulx  qui  n'ont  pas  .xiiii.  ans 
522  c     Sont  de  demander  plus  engrans  4650 

Et  d'amasser  argent  en  somme, 
Que  ne  font  encor  li  vieil  homme. 
Quant  li  homs  larges  a  esté 
Et  il  vient  en  escharseté  *, 
L'en  dit  que  c'est  signe  de  mort,  4655 

Et  le  monde  a  ce  point  s'amort 
Qu'il  ne  veult  qu'argent  et  or  fin. 
Si  puet  on  jugier  que  la  fin 
De  ce  monde  vient  et  approuche  ; 
Mais  ceuls  qui  en  tiennent  la  broche  4660 

Ne  veulent  leur  or  desbrochier; 
Ne  on  n'ose  ceuls  approuchier 

a.  Jeu  de  mots  sur  la  cxo'w  figurée  sur  les  monnaies.  —  b.  Avarice. 


l54  LH   MIROIR    DE   MARIAGE 

Qui  ont  mains  d'or,  langues  d'argent  : 
L'en  ne  tient  compte  d'autre  gent. 


XLVIII.  —  Contre  les  prelas  d'au  jour  d'uy  qui  trop 
sont  curiaux  et  mondains  sanz  servir  dieu  et 
l'Eglise. 

4665        Mais  j'ay  trop  fort  mal  en  ma  teste  * 

De  ce  qu'evesque  et  archevesque, 

Qui  ont  si  nobles  bénéfices, 

Atrapent  les  mondains  offices, 

Car,  pour  le  couvoiteus  pechié 
4670       D'avoir  gaiges,  leur  eveschié 

Laissent,  et  sont  entre  les  princes, 

Gouvernens  l'argent  des  provinces. 

Plus  tyramps,  plus  particulers  ^ 

Que  ne  soient  les  seculers. 
4675        Ceuls  font  leurs  moes  *  et  leurs  fronces  ^ 

Et  les  griefs  et  dures  responses 

Aux  gens  d'armes,  aux  souldoiers 

Et  aux  povres  officiers  ; 

La  scet  Dieux  ou  veritez  est  ; 
4680       La  scet  dont  manterie  nest; 

La  fault  double  respons  entendre  ;  52  2  d 

La  fault  deux  ou  trois  mois  attendre 

Ainçois  qu'om  puist  avoir  denier, 

Et  quant  ce  vient  au  derrenier 
4685        Qu'ilz  aront  le  leur  despandu, 

Adonc  leur  sera  respondu 

Tout  a  plain  :  «  Vous  n'en  arez  rien  !  » 

Helas!  s'eust  esté  tresgrant  bien 

De  le  dire  au  commencement, 

*.  Vers  466  5-4']  5  4  publiés  par  Tarbé,  Mir.,  p  87-gi. 

a.  Persécuteurs.  —  b.  Grimaces,  mauvaises  figures.  —  c.  Fron- 
cements. 


LE   MIROIR    DE   MARJAGE  l55 

Sanz  les  tenir  si  longuement  4690 

N'avoir  a  poursuir  gasté 
Ce  qu'ilz  avoient  emprunté 
En  espérance  de  leur  paye. 
Et  n'est  nulle  chose  plus  vraye 
Que  telz  prelas  moult  se  resjoient,  4695 

Quant  grosses  tourbes  de  gens  voient 
Après  eulx  :  la  moustrent  leur  roe  ^, 
Et  font  aux  povres  gens  la  moe, 
Pays  perdre  et  roys  déserter 
Par  leurs  durs  respons  demoustrer,  47^0 

Car  ilz  tolent  les  cuers  des  gens, 
Nobles  chevaliers  et  sergens. 
Mais  or  n'argent  en  grosses  sommes 
Ne  vault  tant  que  les  cuers  des  hommes, 
Car  chascuns  puet  et  doit  sçavoir  47^5 

Qui  a  les  cuers,  il  a  l'avoir, 
Mais  qui  a  l'avoir  sanz  les  corps, 
Ce  n'est  pas  li  plus  sains  trésors. 
Se  les  princes  y  advisoient, 
Jamais  gaiges  ne  leur  donrroient  4710 

Que  ilz  prannent  si  excessis, 
Et  si  seroient  tous  jolis  ^ 
De  venir,  se  on  les  mandoit 
Sanz  argent,  et  ce  seroit  droit. 
523  a      Hz  ont  cent  ou  quatre  vins  mille,  471 5 

Pour  eulx  croupir  en  une  ville  : 
Ainsis  est  l'argent  despendu, 
Par  ma  foy,  c'est  argent  perdu  ; 
Mieulx  vaulsist  que  paie  en  fust  fecte 
En  acquitant  aucune  debte  4720 

Aux  bons  chevaliers  de  la  terre, 
Pour  la  frontière  et  pour  la  guerre 
Ou  pour  le  prince  du  pays, 

a.  Se  pavanent.  —  b.  Réjouis. 


l56  LE   MIROIR    DE    MARIAGE 

Qu'a  telz  chaperons  esbahys, 
4725        Quant  ilz  voient  œuvre  de  fait. 

Uns  princes  pluseurs  prelas  fait 

A  ses  despens  :  d'un  secrétaire 

Ou  d'un  simple  clerc  le  fait  faire, 

Un  autre  abbé,  l'autre  archediacre, 
4730       Et  l'autre  prieur  de  Saint  Fiacre; 

Et  sont  si  subgect  naturel, 

De  lui  tiennent  leur  temporel 

Et  ont  .XII  ^.  a  despendre 

Par  son  pourchas,  et  veulent  vendre 
47.35        Leur  corps  a  leur  lige  seigneur  ! 

Par  ma  foy,  c'est  grant  deshoneur. 

N'ont  ilz  pas  assez  pour  eulx  vivre  ? 

Fault  il  que  le  prince  leur  livre 

En  leur  pais  et  en  leur  terre 
4740       Gaiges  pour  les  chasteauls  acquerre 

Des  nobles  et  gens  du  pais 

Pour  leurs  parens,  qui  sont  hais 

Comme  gens  nez  de  povre  lieu? 

Advisez  y,  princes,  pour  Dieu  : 
4745       Hz  espargnent  leurs  bénéfices 

Pour  prandre  argent  sur  vos  offices. 

Et  laissent  au  lieu  un  vicaire. 

Mais  l'en  ne  verra  ja  tant  faire 

D'abus,  d'excès,  d'extorcions  523  b 

4750       Es  layes  juridicions 

Comme  l'en  fait  aux  cours  d'églises. 

La  sont  trestoutes  gens  de  prises, 

Abbez,  prieurs,  prestres,  nonhains 

(De  ceuls  prant  on  a  toutes  mains), 
4755        Curez,  chapellains  et  chanoines. 

Doyens  ruraulx,  maregliers,  moynes, 

Caloiers  '  ^,  clercs,  gens  mariez 

I.  Cabuiers. 

a.  Moines  âgés 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  lOy 

Y  sont  chascun  jour  tariez  ^  : 
Ceuls  qui  jurent  villainnement, 
Femmes  qui  brisent  sacrement  4760 

De  leur  lit  ou  leur  mariaige  ; 
Et  homme  de  félon  couraige, 
Qui  amble,  tue  ou  qui  mourdrit 
Clerc  se  fait,  sanz  sçavoir  escript  : 
On  le  requiert,  il  est  rendus  *,  4765 

Ou  il  n'est  clercs  fors  que  tondus. 
Chargié  de  ses  griefs  faiz  le  pranncnt, 
S'il  a  argent,  ne  le  condempnent; 
Mais  qu'il  soit  baillié  trestout  secs, 
Adonc  lui  fait  on  son  procès.  4770 

Les  faiz  nye  du  promoteur  : 
Accuseresse  n'accuseur 
Ne  lui  font  pas  trop  grant  dommaige, 
Puis  qu'il  a  or,  argent  ou  gaige  ; 
On  lui  eslargit  ses  prinsons  ;  477^ 

On  fait  ses  proclamacions 
Aux  lieux  ou  sont  faiz  les  deliz  : 
L'official  est  amoliz, 
Et  l'accusé  n'est  pas  si  beste 
Qu'il  ne  s'offre  et  mecte  en  l'enqueste        4780 
Du  promoteur,  car  il  scet  bien 
Que  du  fait  vray  n'enquerra  rien 
5-23  c      Fors  aux  estrangiers  et  absens. 
Qui  l'a  pincé,  il  fait  grant  sens, 
Car  dès  le  jour  qu'on  est  en  fosse  <^,  47^5 

Gomposicion  se  fait  grosse 
Selon  le  cas  et  la  personne  ; 
Tout  veu,  sentence  se  donne 
En  la  fin  qu'om  n'a  riens  trouvé 
Ne  contre  le  mourdreur  prouvé.  4790 

Ainsis  est  absoulz  le  larron, 

a.  Poursuivis.  —  b.  Il  est  cloîtré.  —  c.  Prison. 


58 


LE   MIROIR    DE    MARIAGE 


Et  ne  lui  fault  aultre  pardon  : 
Et  si  est  le  fait  tout  notoire. 
Lors  ne  sont  plus  en  inventoire 

4795        Ses  biens,  on  lui  délivre  a  plain, 
On  lieve  de  son  corps  la  main 
Et  s'en  va  du  fait  non  pugnis, 
Vraiz  coupable  '  absolz  :  trop  honnis 
Seroit  un  juge  seculer, 

4800       S'il  vouloit  ce  chemin  aler  : 

Il  est  tout  certain,  par  saint  George, 
Qu'om  le  panderoit  par  la  gorge. 
Eaue  triste  et  pain  de  doleur 
Leur  est  converti  en  douceur, 

4805        Et  l'argent  porte  ^  le  péril 

De  leur  fosse  et  de  leur  exil  ; 
Et  ce  qui  en  piteus  usaiges 
Tant  de  ce  com  des  mariages 
Deust  par  eulx  estre  converti 

4810       Et  aux  povres  Dieu  départi 

Des  paines  par  pluseurs  commises 
Sont  en  leur  propre  bourse  mises 
En  telz  usaiges  que  Dieux  scet. 
Qui  est  povres,  la  cour  le  het  ; 

4815        Se  leurs  registre  "*  ^  assez  ne  vauh, 
Un  nouvel  registreur  leur  fault 
Qui  le  saiche  faire  valoir, 
Et  s'ilz  en  puelent  un  avoir 
Lymosin,  c'est  bien  leur  besongne, 

4820        Qui  jamais  sentence  ne  dongne, 
Mais  les  vende  bien  chierement. 
Entredit,  escommuniement 
Y  sont  faiz,  inhibicions  ^, 
Procès  de  grandes  missions; 


523  di 


1.  coupables.  —  2.  registres. 

a.  Emporte.  —  b.  Rôle  de  greffe.  —  c.  Défenses. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  169 

Les  prestres  y  sont  suspendus.  4825 

Et  civilement  sont  pandus 
Aux  bourses  des  officiauix, 
Et  s'en  y  a  pluseurs  de  ciaulx 
Qui  tiennent  bien  en  leur  maison 
Femmes  com  vaiches  a  moison  ^,  483o 

Et  scevent  qu'ilz  en  doivent  rendre  : 
Pour  ce  s'enhardissent  du  prandre. 
Mais  s'ilz  fussent  de  tel  pechié 
Bien  pugni,  jamais  entechié 
N'en  fussent,  ainçois,  ce  me  semble,  4835 

Eulx  et  autres,  par  cest  exemple, 
Et  pour  la  grant  correpcion  *, 
Laissassent  dissolucion  ; 
Et  li  peuples,  qui  par  eulx  erre, 
Quant  il  leur  voit  tel  voie  querre,  4840 

S'amendast  et  devenist  bon. 
De  cellui  vault  pou  le  sermon 
Qui  reprant  les  vices  d'autrui 
Et  refraindre  ne  veult  en  lui 
Les  propres  péchiez  que  il  blâme  :  4845 

Trop  laidement  acroist  son  blâme, 
Et  '  son  corps  et  autrui  empesche, 
Quant  il  ne  fait  tout  ce  qu'il  presche  ; 
Et  dient  :  «  Veez  nostre  curé, 
Nostre  prélat  et  nostre  abbé,  4850 

524  a      Qui  nous  font  jeûner  les  vigiles  ! 
Hz  manguent,  ilz  ont  les  filles, 
Hz  ont  tous  les  deliz  mondains  ! 
Se  ce  fussent  peschiez  villains. 
Certes  ne  s'i  voulsissent  traire.  4855 

Pas  ne  fais  mal,  se  ^  je  vueil  faire 
Autel  comme  mon  curé  fait.  » 

1.  Souuent.  —  2.  si. 

a.  Vaches  laitières.  —  b.  Punition. 


l6o  LE   MIROIR    DE    MARIAGE 

A  l'exemple  ainsi  se  meffait 

De  son  curé  ou  de  son  prestre, 
4860       Mais  il  ne  doit  pas  ainsis  estre', 

Car  nulz  pour  exemple  mauvais 

Ne  doit  delessier  ses  bons  fais 

Ne  la  saincte  voie  ordonnée, 

Pour  la  vye  desordonnée 
4865        Du  ministre  ou  du  souverain. 

Chascuns  doit  aler  droicte  main, 

Et  obéir  a  l'Escripture  ; 

Dieux  mesmes  dit  a  créature 

Par  les  docteurs  euvangelistres, 
4870       Ou  il  parole  des  ministres  : 

«  Faictes  ce  que  ilz  vous  diront^, 

Mais  ne  faictes  ce  qu'ilz  feront.  » 

Pour  ce  devons  nous  obéir 

%  eulx  et  leur  parole  oir 
4875        Es  commendemens  de  la  loy  ; 

Et  s'ilz  sont  de  petit  aloy, 

Ne  doubtez,  que  Dieu  congnoit  tout 

Et  les  paiera  tout  sec  au  bout; 

Et  saichez  que  le  doulz  aignel 
4880       Suscitera  un  Daniel 

Contre  les  faulx  et  hors  du  sens, 

Qui  accusent  les  innocens, 

Jugent  et  laissent  les  coupables. 

Vraiz  juges  est  et  véritables, 
4885        Qui  rendra  par  la  loy  escripte  524  b 

A  chascun  selon  sa  mérite, 

Aux  bons  bien,  et  aux  mauves  perte. 

Et  '  c'est  clere  chose  et  apperte 

Que  cellui  qui  le  bien  fera, 
4890       Que  Dieu  lui  guerredonnera, 

Et  les  mauvais  seront  pugnis. 

I.  Et  manque. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  l6l 

Se  ces  deux  estoient  unis 
Et  pesez  a  une  balance, 
Et  fussent  en  equipolence 
Bien  et  mal  en  un  mesme  point,  4895 

Puis  qu'il  seroient  si  conjoint 
Qu'ilz  aroient  un  mesme  port  *', 
Un  mérite  sans  droit  ne  tort. 
Autant  vauldroit  mal  com  le  bien. 
Autrement  va,  ce  saichiez  bien,  4900 

Car  Dieu  rendra,  comme  dit  est, 
Sur  mal  et  bien  son  droit  arrest 
Et  sa  droituriere  sentence, 
Car  il  a  réservé  vengence, 
Et  a  chascun  rétribuera  49^5 

Bien  ou  mal,  se  desservi  l'a, 
Aux  clercs,  aux  prestres  et  aux  lays 
Et  aux  grans  princes  des  palays, 
Aux  chevaliers  et  aux  sergens. 
Aux  peuples  et  a  toutes  gens  :  4910 

La  ne  vauldront  nulz  subterfuges 
Aux  rois,  aux  prelas  ne  aux  juges 
Terriens,  car  jugez  seront. 
Selon  ce  qu'ilz  desserviront. 
D'une  sentence  sanz  rappel;  49^5 

Au  derrien  *,  le  corps  et  la  pel 
O  l'ame  des  juges  mauvais 
Seront  dampnez  a  tousjours  mais, 
524  c      Et  les  justes  par  leur  victoire 

Aront  la  couronne  de  gloire.  4920 

a.  Valeur.  —  b.  Finalement. 


T.  IX 


l62  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 


XLIX.  —  Comment  les  sains  prelas  du  temps   passé 
n'aquistrent    pas    paradis    par   faire   ainsi    que  les 

PRELAS    DE    maintenant. 

Advisez  vous,  seigneurs  prelas, 

Li  evesques  saint  Nicolas 

N'usoit  pas  au  temps  qu'il  vivoit 

De  telz  péchiez  ;  cure  n'avoit 
4925        Saint  Martins  aussi  ne  saint  Brices 

De  telz  estas  ne  de  telz  vices 

Gomme  il  court  en  ce  monde  cy  : 

Pitié  avoient  et  mercy 

Du  peuple  qui  commis  leur  yere, 
4930        Et  leur  moustroient  la  lumière 

De  vérité,  car  ilz  faisoient 

Mieulx  encor  qu'ilz  ne  leur  preschoient, 

Et  donnoient  par  leur  saincté 

Aux  malades  toute  santé, 
4935        Et  suscitèrent  pluseurs  corps 

De  terre,  puis  qu'ilz  furent  mors. 

Dieu  fist  pour  eulx  mains  granz  miracles 

Et  pour  autres,  qu'a  leurs  signacles  ^ 

S'en  fuioient  les  ennemis  * 
4940        Des  corps  ou  ilz  s'estoient  mis. 

Leur  vie  fut  saincte  et  peneuse  <^, 

Et  après  leur  mort  glorieuse 

A  leurs  tombeaux  fist  Dieu  pour  eulx 

Mains  miracles  aux  langoreux  ^, 
4945        Qui  la  furent  de  leurs  langours 

Guaris  et  obtindrent  vigours. 

Les  aucuns  confesseurs  moururent  ; 

a.  Exorcismes.  —  b.  Les  démons.  —  c.  Pénible.  —  d.  Malades. 


LE  MIROIR   DE   MARIAGE  l63 

Martiriez  les  autres  furent 
Pour  la  saincte  foy  soustenir. 
524  d      Mais  je  ne  voy  mais  devenir  49^0 

Evesque  martir  en  ce  monde  : 
Aussi  chier  ont  que  la  loy  fonde  ^ 
Que  ilz  fussent  décapitez  ; 
En  petit  point  est  veritez, 
Que  pluseurs  ne  veulent  pas  dire  *  4955 

Pour  paour  d'encourre  martire, 
Que  Giezy  deffent  et  Simon. 
Cil  duy  truant  ont  le  renon 
De  gouverner  la  cour  de  Romme, 
Et  si  ne  sont  ilz  pas  prodomme  :  4960 

L'un  achate  et  li  autres  vent  ; 
Tout  ont  emputé  *  le  couvent 
Et  mis  si  grant  discencion 
Par  leur  fausse  vendicion 
En  tous  les  lieus  qui  s'en  despendent,       4966 
Que  tous  a  ceste  hart  se  pandent, 
Et  ont  poilu  le  sainctuaire 
De  Dieu,  dont  je  ne  me  puis  taire, 
En  vandent,  comme  il  est  escript, 
La  grâce  du  sainct  Esperit,  497© 

Car  ja  prodoms,  bons  clers  ne  sains 
N'ara  qui  vaille  .11.  messains  <^ 
En  l'église  de  bénéfices, 
Ne  aussi  seculers  offices 

Ne  seront  ja  aux  bons  donnez.  497 5 

Est  ly  mondes  bien  ordonnez? 
Nennil  \  se  bien  y  advisés  : 
Destructes  sont  pluseurs  églises 


*  Vers  4g55-4g70  publiés  par   Tarbé,  Œuvres  inéd.  d'Eustache   Des- 
champs, t.  II,  p.  747. 

I.  Nennil  pas. 

a.  S'anéantisse.  —  b.  Empesté.  —  c.  [Deniers]  de  Metz. 


164  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Par  les  souvencions  ^  nouvelles, 
4980        Par  services  et  par  gabelles 

Et  par  autres  exactions  ; 

Plus  n'ont  nulles  élections 

Les  abbayes,  les  collèges  ; 

Abatu  sont  les  previlleges  ;  525  a 

4985        La  grant  court  a  tout  réservé. 

Par  tout  courent  comme  dervé 

Aux  priourez  couventuaulx 

Et  aux  dignitez  cathedraulx, 

Aux  patronnaiges  des  pays, 
4990       Et  font  jouer  aux  esbahis  * 

Pluseurs  moines,  prieurs  et  clers. 

Ce  qui  jadis  fut  franc  est  sers  ; 

Les  cardinaulx  evesques  sont, 

Et  chascun  jour  prieur  se  font, 
4995        Voire  chanoines,  trésoriers. 

Certes  il  est  pluseurs  moustiers, 

Ou  l'en  ne  chante  ne  ne  lit. 

Car  religion  ne  habit 

Ne  moines  n'y  puet  demourer; 
5ooo       La  grant  court  veult  tout  devourer 

Et  baille  a  loyer  ou  a  censé 

Pour  son  estât,  pour  sa  despense. 

Aux  gens  lais  \  c'est  grant  maleurté, 

Ou  patronnaige  ou  prieurté 
5oo5       A  pris  d'argent  ou  a  censive. 

Ne  leur  chault  dont  le  prieur  vive. 

Ne  comment  Dieux  y  soit  servis. 

Mais  que  leur  cuer  soit  assevis  <^ 

D'estat,  de  mesgnie  et  de  pompe, 
5oio       Et  que  leur  fait  ne  s'entrerompe. 


I  lois. 

a.  Impositions  par  quote  part.  —  b.  Provoquent  l'ébahissement 
de  {allusion  au  jeu  de  Z'esbahi).  —  c.  Assouvi. 


LE   MIROIR    DE    MARIAGE  l65 

Si  fault  que  les  moines  s'en  fuient, 
Et  le  prieur;  genz  laiz  les  huient  ^ 
Et  moquent,  quant  tout  voient  fondre. 
Une  foiz  les  fauldra  respondre. 
Se,  pour  rouge  chapel  avoir,  5oi5 

Leur  fault  ainsi  Dieu  decepvoir 
Et  frauder  la  fondacion 
525  b      Des  fondeurs  et  l'entencion 
Qu'ilz  orent  du  divin  service 
Et  des  mors  ;  c'est  trop  cruel  vice  5o2o 

De  tant  vouloir  mangier  a  deux, 
Qu'ilz  en  font  mille  fameilleux 
Et  gouvernent  en  leur  servise 
Leurs  servens  des  biens  de  l'église. 
Dont  les  povres  religions  5o25 

Deussent  avoir  réfections, 
En  chantant  et  en  sarmonnant. 
Mais  je  m'en  débat  pour  noyant, 
Qu'autre  chose  ne  s'en  fera 
Jusqu'à  tant  qu'un  '  pappe  sera,  5o3o 

Que  Dieux  a  préservé,  saint  homme, 
Qui  son  trosne  mettra  a  Romme  : 
Preudoms  sera,  povres,  pénibles  ^  : 
Ses  cardinaulx  et  ses  disciples. 
Par  les  bonnes  meurs  qu'il  ara,  5o35 

A  droicte  voye  ramenrra, 
Et  leur  plessera  <^  si  le  col, 
Que  puis  saint  Pierre  ne  saint  Pol 
Ne  furent  mis  a  meilleur  voie. 
Or  vueille  Dieux  que  je  le  voie  !  5040 

Car  tant  a  veir  le  désire 
Que  je  ne  le  pourroie  dire. 
Mais  encor  ne  sera  ce  pas  : 


I.  qun. 

a.  Huent.  —  b.  Dur  à  la  peine.  —  e.  Fera  courber. 


i66 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE 


Avant  seront  plus  mis  au  bas 

5045       Les  piliers  qui  pas  ne  soustiennent 
L'Eglise,  ainçois  se  maintiennent 
Envers  lui  com  frains  et  fendus  ; 
Tant  font  que  leurs  sons  entendus 
Est  et  sera  par  toutes  terres, 

5o5o       Semens  erreurs,  contens  et  guerres, 
Et  en  la  fin  yert  entendue 
Des  terres  leur  descouvenue. 
Geuls  de  l'église  preterite  ^, 
Pierres  et  Polz  furent  plus  rite  ^, 

5o55        Et  ne  troverent  onques  tour  * 

Qu'ilz  eussent  fors  un  seul  pastour; 
Et  li  seus  qui  d'eulx  .xii.  yssi 
Ne  fut  pas  telz  comme  est  cest  ci, 
Ainçois  fut  plus  doulz  et  meilleur 

5o6o       Ou  resgart  de  Nostre  Seigneur. 
Damps  Giezy  et  sires  Symons 
Furent  chaciez  de  leurs  ramons  <^, 
Et  si  déboutez  qu'a  leurs  temps 
Ne  firent  noise  ne  contens  ; 

5o65        Les  grans  provinces  conquesterent, 
Martirs  pour  Jhesucrist  régnèrent, 
Vérité  preschierent  et  foy, 
Mourens  de  faim,  mourrans  de  soy, 
Nuz  piez,  deschaux  et  mal  vestus 

5070       Alerent,  et  maintes  vertus 

Fit  Dieux  pour  eulx  et  leurs  sergens. 
Hz  ne  doubterent  nulles  gens. 
Mais  en  tous  lieux  ou  ilz  venoient, 
L'erreur  des  princes  reprenoient; 
5075        Hz  les  en  firent  advertir, 


525  c 


*  Vers  5o55-5o64  publiés  par  Tarbê,  Œuvres  inêd.  de  Deschamps,  t.  II, 
p.  147- 
a.  Passée,  d'autrefois.  —  b.  Réguliers.  —  c.  Balais. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  1 67 

Pluseurs  grans  peuples  convertir 
Firent  a  la  loy  chrestianne, 
Et  reprindrent  le  loy  payenne 
De  l'erreur  qu'elle  maintenoit; 
Pour  paour  nulz  ne  se  tenoit  5o8o 

D'eulx  .XII.  que  n'alast  preschier 
Et  les  provinces  despeschier 
Des  diables  et  des  ennemis. 
Ceulx  furent  bien  de  Dieu  amis, 
Qui  par  parole  et  par  signacles  5o85 

525  d      Firent  adonc  tant  de  miracles 
Que  tout  en  est  la  terre  plaine. 
Mais  au  jour  d'ui  n'ont  pas  tel  paine 
Ceuls  de  ceste  Eglise  présente  : 
Hz  veulent  bien  qu'om  leur  présente  6090 

Fins  draps,  pannes  '»,  toiles  de  lin, 
Gras  bestaulx,  garnisons  de  vin, 
Vaisselle,  pos  d'argent  et  d'or, 
Dont  chascun  veult  faire  trésor, 
Grans  chevaulx,  mules  et  mules,  6095 

Paons,  chapons,  oes  et  poules, 
Ostoirs,  faucons,  gerfaulx,  lanniers, 
Chiens  de  chasse,  alans  ^  et  lévriers, 
Anneaulx  a  pierres  précieuses  ; 
D'abbez,  moynes,  prieurs,  prieuses,  5  100 

Ont  fines  touailles  et  nappes. 
Des  evesques  ont  riches  chapes, 
Pour  soustenir  leur  fait  a  court, 
A  vuide  main  fait  on  le  sourt  ; 
Nulz  n'a  ce  qu'il  a  demandé  5io5 

Qu'om  ne  lui  die  :  «  Ostende  !  » 
Lors  vient  do  das  ^  de  son  esconse  "^i 
Cilz  fait  avoir  bonne  response, 
Car  il  est  de  la  court  amis  ; 

a.  Fourrures. —  b.  Dogues. —  c.  Donnant  donnant- —  d.  Cachette, 


l68  LE   MIROIR    DE    MARIAGE 

5i  10       Maint  foui  et  maint  coquart  a  mis 

Et  met  chascun  jour  en  office, 

Et  fait  tenir  maint  bénéfice 

A  pluseurs  qui  ne  scevent  pas 

A  la  lettre  que  c'est  do  das^ 
5 1 1 5        Car  décliner  ^  ne  le  sçaroient, 

Mais  a  la  pratique  s'arroient  ^, 

Pour  ce  que  qui  de  do  das  sert 

Une  grant  eveschié  dessert, 

Qui  le  scet  faire  a  l'examen  ; 
5 1 20       Mais  qu'il  saiche  après  dire  amen^  526  a 

Passer  doit,  estre  '  archediacre, 

Acolite,  prestre  ou  dyacre, 

Doyan,  trésorier  ou  chanoine, 

Cathedral  :  c'est  bien  sa  besoigne 
5 125        Que  de  ce  mot  interpréter 

Pour  grant  bénéfice  impetrer. 

Ne  sçay  comment  le  scevent  tant, 

Car  je  ne  voy  nul  impétrant. 

S'il  a  bénéfice  obtenu, 
5i3o       Qui  n'ait  bien  ce  mot  retenu  : 

Mieulx  vault  a  court  que  fort  latin. 

Au  temps  du  pappe  Celestin, 

Ce  mot  n'estoit  pas  si  commun  : 

Or  l'ont  tant  aprins  un  a  un 
5 1  35        Ceuls  qui  en  avoient  mestier  ; 

Dignes  sont  d'avoir  un  moustier 

Et  de  faire  la  beneiçon. 

D'avoir  annel  et  peliçon. 

Mitre,  croix  et  crosse  en  ses  bras, 
5  140       Qui  se  scet  aidier  de  do  das. 

Mais  qui  veult  fort  latin  parler, 

Ne  doit  pas  a  la  court  aler, 

I.  et  estre. 

a.  Conjuguer.  —  b.  Se  mettent. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  169 

Ne  qu'il  soit  emflez  de  clergie. 
Car  ly  maistre  en  tlieologie, 
Li  juriste,  li  clerc  lettré  5 145 

Y  ont  trop  petit  impetré  ; 
Logicien  decretalistre  ^ 
N'aroient  jamais  a  ce  titre 
Pour  leur  seule  '  altercacion  * 
Sanz  do  das  impetracion  :  5 1 5o 

Hz  ont  bien  avec  eulx  rogo^ 
Qui  du  stile  scet  par  '  trop  po. 
526  b      Et  aussi  petit  gouverneur 

Sont  grans  clers,  bacheler,  docteur 

Et  maistre,  ce  dient  a  court  ;  5 1 55 

On  les  en  renvoie  ^  tout  court  : 

Hz  ne  sçaroient  gouverner 

Un  monastère  n'ordonner. 

Lors  pour  le  bien  de  leur  science 

Les  retient  en  sa  proveance  5 160 

La  court  in  diebus  nullis. 

Heu  !  heu  !  autem  et  ve  illis 

Qui  les  cuers  ostent  de  l'estude. 

Qui  donnent  a  ung  homme  rude 

Ce  que  les  clers  dcussent  avoir,  5i65 

Pour  les  bons  engins  esmouvoir 

A  deffendre  la  loy  divine, 

Qui  chascun  jour  fault  et  décline  ! 

Par  deffault  de  vraiz  défendeurs 

Et  par  la  coulpe  des  pasteurs,  5170 

Sont  les  ouailles  en  péril 

D'aler  a  perte  et  a  essil, 

Pour  ce  qu'elles  n'ont  point  de  garde. 

Pour  Dieu,  vueillent  cy  prandre  garde 

Geuls  qui  sont  commis  au  tropel  5175 


I.  seule  manque.  —  2.  par  manque.  —  3.  reuoie. 

a.  Docteurs  en  droit  canon.  —  h.  Soutenance  de  thèse. 


lyO  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Garder,  ne  ressoingnent  Papel 

Pour  le  soustenir  et  deffendre  ! 

Vueillent  a  Andrieu  garde  prandre. 

Que  l'en  fist  tout  vif  escorchier  : 
5  i8o        II  le  souffrit  et  ot  plus  chier 

Mourir  pour  la  loy  soustenir 

Que  vivre  et  vie  retenir, 

Pour  dissimuler  vérité; 

Et  de  tant  que  Tauctorité 
5x85        Estoit  plus  grant  en  sa  personne, 

Son  exemple  et  sa  vertu  sonne  526  c 

Que  ceuls  qui  sont  présentement, 

Peulent,  et  a  moins  de  tourment 

Garder  leur  tropel,  s'ilz  vouloient, 
5190        Qu'au  commencement  ne  faisoient 

Les  apostres,  considéré 

Que  le  tourment  est  modéré 

En  tant  que  les  âmes  conquises 

Et  les  gens  subgez  des  églises 
5195        Sont  plus  qu'ilz  n'estoient  adonc. 


L.  —  Comment  les  prelas  d'au  jour  d'ui  en  leur  vie 

DESORDONNÉE    VEULENT  ESTRE    APPELLEZ    TRESSAINS. 

Sains,  tressains  appeler  se  font  ; 

Mais  dont  ceste  sainctité  vient, 

Quant  a  présent,  ne  me  souvient  : 

Je  ne  voy  miracle  qu'ilz  facent 
5200        Ne  maladie  qu'ilz  effacent. 

Ne  nul  vray  signe  qui  les  suye  ; 

Leurs  faiz  sont  plus  amer  que  suye. 

Leur  miroir  est  trouble  et  pâli 

Tant  que  nul  ne  se  mire  en  li, 
52o5        Qui  ne  se  hée  et  desconforte 


I 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  I7I 

Et  trouble  face  n'en  apporte. 
Or  ne  puet  ce  miroir  curer 
Les  aultres,  sanz  soy  escurer  ^^ 
Que  par  son  obscurté  obscure  52 10 

Mainte  abbaye  et  mainte  cure  / 

Et  mains  autres  vont  obscurant, 
Par  ce  que  d'eulx  ne  sont  curant 
Les  griefs  taiches  de  ce  miroir, 
Qui  fort  nous  empesche  a  veoir, 
C'est  assavoir  femmes  et  hommes,  52 1 5 

Au  jour  d'ui  quele  et  quelz  nous  sommes. 
526^  d     Et  si  est  tout  vray  et  certains 
Que  li  homs  qui  a  ordes  mains 
Ne  puet  aultruy  bien  nettoier  ; 
Ainçois  ne  le  fait  qu'ordoier  ^  5220 

Nettoyons  nostre  conscience, 
Amons  dotrine,  amons  science, 
Donnons  bon  exemple  de  vivre, 
Ne  soyons  couvoiteus  ne  yvre 
De  convoiter  d'avoir  estât  ;  522  5 

Soyons  bon  et  juste  prélat, 
Et  n'alaictons  plus  la  nourice 
Qui  porte  le  laict  d'avarice 
Faulx,  desloial,  vert  ^  et  pourry, 
Dont  nous  avons  esté  nourry,  52  3o 

Et  qui  tant  nous  a  diffamé 
Et  corrompu  et  affamé. 
Chassons  la,  prenons  autre  mère. 
Car  trop  nous  a  esté  amere  ; 
Alaittons  par  bénignité  52  35 

Les  mamelles  de  Charité, 
Qui  tant  est  loée  en  escript, 
Criens  mercy  a  Jhesucrist; 
Tenons  vérité  à  la  ligne  ^  ; 

a.  Nettoyer.  ■-  b.  Salir.  —  c.  Gâté.  -   d.  Tout  droit. 


172  LE    MIROIR    DE    MARIAGE 

5240        Donnons  a  celle  qui  est  digne 
Les  estas  de  prelacion; 
Ostons  prevaricacion  ; 
Laissons,  laissons  a  promouvoir 
Ceuls  qui  ne  sont  dignes  d'avoir 

5245        Les  dignitez  de  saincte  Eglise  ; 
Alons  faire  nostre  servise, 
Noz  ordres  et  noz  sacremens 
Es  lieux  ou  nous  sommes  prenens 
Les  biens  de  Dieu,  les  bénéfices; 

525o       Laissons  aux  laiz  mondains  offices  ; 
Reformons  le  temple  de  Dieu  ; 
Soit  chascuns  content  de  son  lieu  ; 
A  preschier  nous  alons  esbatre  ; 
Ne  tiengne  l'un  le  lieu  de  quatre, 

5255        II  ne  pourroit  pour  tant  mangier  ; 
Giezi,  Symon  vueillons  changier 
A  pité  et  miséricorde  ; 
Nourrissons  paix,  ostons  discorde, 
Laissons  noz  grans  estas  hautains, 

5260       Donnons  vray  exemple  aux  mondains 
De  vivre  par  humilité  ; 
Fuions  toute  chetiveté  ^  ; 
Faisons  comme  nostre  ancien 
Pierres,  Polz  et  saint  Julian, 

5265        Saint  Andrieu,  saint  Rémi,  Nicaise, 
Tant  que  li  doulz  Dieu  se  rapaise 
Et  nous  soit  si  larges  et  doulz  ' 
Que  sa  fille  n'ait  qu'un  espoux, 
Qui  tant  est  a  déclin  alée, 

5270        Sique  qu'adultère  clamée 

Ne  soit  de  ce  jour  en  avant, 
Mais  soit  en  Testât  de  devant 


I.  si  d. 

a.  Bassesse. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  l'j'i 

Vraie  fille  Dieu  et  espouse  ; 

Et  que  chascun  de  nous  arrouse 

Son  front  de  larmes  et  de  plours  5275 

En  regehissant  ^  noz  errours 

De  cuer  contrict,  d'amere  bouche, 

Et  que  tel  pechié  ne  nous  touche, 

Que  ne  soions  jour  de  no  vie 

En  tel  doleur  n'en  tel  envie  5280 

Comme  nous  avons  tant  esté  ! 

Car  vray  est  comme  auctorité 

Que  qui  n'a  la  paix  temporelle, 

A  paine  a  l'espirituelle  ; 

Et  l'une  et  l'autre  de  Dieu  vient.  5285 

Pour  ce  traveillier  nous  convient, 

Par  sainctes  euvres  Dieu  '  requerre 

Qu'il  l'envoie  du  ciel  en  terre 

Et  nous  remette  *  en  union, 

Et  la  saincte  religion  5290 

Vueille  flourir  et  par  tout  croistre 

En  la  court,  ou  secle  et  ou  cloistre  ; 

Et  soyons  de  lui  servir  prest, 

Ainsis  comme  mestier  nous  est  ; 

Et  nous  doint  tel  jugement  faire  5295 

Au  monde,  qui  lui  doye  plaire, 

Et  soyons  de  tel  heure  né 

Que  nous  ne  soyons  condempné 

Par  nos  meffais,  comme  ceuls  furent 

Qui  pour  Suzanne  se  déçurent,  53oo 

Les  faulx  vieillars,  juges  meffais, 

Que  li  peuples  pour  leurs  meffais 

Et  leur  fausse  accusacion 

Mistrent  en  condempnacion, 

De  mort  par  Daniel  l'enfant,  53o5 


I.  et  dieu.  —  2.  remettre. 
a.  Confessant. 


174  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Qui  pour  leur  mauvais  jugement 
Les  convainquit  et  sépara 
Et  tous  deux  menteurs  les  prouva  ! 
Certes  ^  ainsi  pugnis  seront, 
53 lo        Ou  plus  fort,  ceuls  qui  jugeront 
Les  innocens  contre  raison, 
Et  ceuls  qui  feront  desraison. 


LI.  —  Ci  est  prouvé    par    anciens   philosophes    que 

BEAUTÉ   DE    FEMME    EST    COMMENCEMENT    DE  TOUTE   RAIGE 
ET  PERVERTISSEMENT  d'oMME. 


La  forme  et  beauté  de  Suzanne  *, 
Qui  fut  fille  du  viel  Helcanne, 

53 1 5        Print  et  deceut  les  deux  vieillars. 
Je  treuve  aussi  entre  les  ars 
De  Seneque  avec  d'Aristote, 
Ou  ilz  ont  fait  de  la  riote 
Livres  parlans  de  mariage, 

5320        Que  beauté  de  femme  est  de  rage 
Le  principe  et  commencement. 
Et  desvoie  l'entendement 
Des  saiges  et  le  conseil  fraint  ; 
Les  haulx  engins  art  et  estaint, 

5325        Et  leur  fait  laissier  la  pensée 
De  la  science  désirée  ; 
Les  fors  et  les  puissans  desvoye 
Et  les  met  a  dolente  voye  ; 
Les  iracondes,  les  hureux, 

533o       Les  diligens,  les  pareceux. 

Les  doulz,  les  beaux,  les  amiables, 


52  7  c] 


*  Vers  53 13-5358  publiés  par  Tarbé,  Mir.,  p.  91-92. 
i.Etc. 


LE   MIROIR   DE    MARIAGE  l'jb 

Les  soutils  et  les  decevables, 
Les  roys,  les  princes,  les  barons, 
Les  grans,  les  petis,  les  félons, 
Clers,  nobles,  bourgois,  chevaliers  5333 

Et  personnes  de  touz  mestiers 
Sont  tuit  fraint  par  beauté  de  femme, 
Et  maint  en  ont  esté  infâme, 
Mutilés  ',  mors  et  affolez, 
Detranchiez,  batuz,  decolez  5340 

Et  mis  en  mains  aultres  perilz. 
Perdu  corps,  dampnez  esperiz, 
Abregié  le  cours  de  leur  vie. 
Beauté  est  merveilleuse  envie 
De  convoiter  en  convoitant,  5345 

C'est  ou  le  couvoiteus  s'attant, 
Qui  ne  descroist,  mais  croist  toudis, 
Dont  les  cuers  sont  moult  affadis, 
Jaloux,  envieux,  complaingnans. 
52 y  d      La  poursuite  d'amour  est  grans,  535o 

Ce  dist  Platon  et  Lysias, 
Qui  en  ses  escrips  sur  ce  cas 
Termine  et  met  les  grans  dommaiges 
Venens  de  ces  amours  sauvaiges  : 
Tel  amour  par  vray  jugement  5355 

Ne  se  maine,  mais  autrement 
Par  fureur  ;  et  ancor  a  pis 
Qui  est  de  sa  femme  entrepris. 

I.  Inutiles. 


176  LE   MIROIR   DE   MARIAGE 


LU.  —  Exemple  que  par  sa  femme  en  pert  tout  sens  et 

ENTENDEMENT,    JA    SOIT    CE    QUE   LA    CAUSE   d'aMOUR    SOIT 
HONNESTE. 

Et  pour  ce  Seneque  raconte  * 
536o       Qu'il  congnut  un  grant  fil  de  conte, 

Aourné  de  beaus  vestemens, 

Qui  n'avoit  ses  entendemens 

Fors  a  sa  femme,  et  en  publique 

Avoit  en  lui  telle  pratique  ^ 
5365        Que  partout  ou  il  la  trouvoit, 

Sa  face  en  '  son  sain  lui  tenoit. 

Et  ne  pouoit  une  seule  heure 

Sanz  sa  femme  faire  demeure, 

Tant  estoit  plains  d'ardant  amour; 
5370        Et  sa  femme  faire  demour 

Ne  pouoit  que  cuer  n'eust  marri, 

Se  n'estoit  delés  son  mari. 

Et  tant  s'amerent  d'ardant  raige 

Que  l'un  devant  l'autre  buvraige 
5375        Ne  preist,  que  chascune  bouche 

N'eust  au  vessel  chascun  sa  touche. 

Aussi  tost  l'autre  comme  Tune  : 

Leur  sote  amour  estoit  si  une, 

Improveue  *  et  d'ardant  désir, 
5380       Gomme  vous  pouez  cy  ouir. 

Jherome  de  ce  mesme  exemple,  52S  a 

Contre  Juvenel,  ce  me  semble, 

Dit  :  «  La  naiscence  de  Famour 
Fut  honneste,  mais  la  grandour 
5385        Estoit  assez  plus  dissolue.  » 

*  Vers  535g-54i g  publiés  par  Tarbé,  Mir.,  p.  gS-gS. 

I.  et. 

a.  Habitude.  —  b.  Extraordinaire. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  I77 

Et  dit  par  parole  absolue, 
Qu'il  ne  loist  ^  pour  la  cause  honneste 
A  nul  faire  la  deshonneste. 
Ancor  dit  par  sentence  clere 
Que  le  mari  est  adultère,  5390 

Quant  il  de  trop  grant  ardour  aime 
Sa  femme,  et  pour  ce  ainsi  le  claime. 
Et  en  toute  autre  femme  estrange 
Est  encor  plus  mauves  le  change 
Et  l'amour  plus  laide  et  plus  dure,  SSgS 

Descendent  de  mauvaise  ordure  ', 
Et  encor  y  a  plus  diffame  * 
Qu'en  celle  de  ta  propre  famé. 
Saiges  homs  doit  sa  femme  amer 
Pour  avoir  hoirs,  non  pour  errer  5400 

Es  delis  de  la  char  mauvaise, 
Pour  délecter  et  quérir  aise  ^  : 
Nulle  chose  n'est  plus  amere 
Que  ta  femme  comme  adultère 
Amer  desordonnéement  *.  54o5 

On  prant  femme  communément 
Pour  avoir  hoirs,  et  c'est  raison, 
Et  pour  gouverner  sa  maison 
Et  les  choses  qui  s'y  affierent  : 
Maleureux  sont  ceuls  qui  se  fièrent  5410 

A  leurs  femmes,  comme  les  bestes. 
Par  nulles  voies  deshonnestes. 
Toutevoies  les  bestes  ont 
Que,  depuis  ce  qu'empraintes  ^  sont, 
528  b      Elles  n'aront  de  mascle  cure;  5415 

Mais  femmes  ont  autre  nature  : 
Plus  sont  grosses,'  et  plus  désirent 


I.  odurc.  —  2.  desordonnement. 

a.  Qu'il  n'est  permis.      b.  Honte.  —  c.  Plaisir.  —  d.  Pleines. 
T.  IX  13 


178  LE   MIROIR    DE    MARIAGE 

Les  hommes  qui  enfans  leur  firent  ; 
Plus  veulent  ce  chetif  mestier 

5420       Et  la  compaignie  traictier 

De  leur  mari  ou  leur  amant. 
Et  tien  que  ce  naturelment 
Leur  vient  aveuc  leur  volunté, 
De  quoy  eulx  ont  le  cuer  tempté 

5425        Et  principal  entencion. 

Non  pas  pour  fornicacion 
Eschuer,  prannent  pluseurs  famé 
Au  jour  d'ui,  mais  que  pour  le  blâme 
De  luxure  et  de  leur  désir 

5430       Traicter  et  aveuc  eulx  gésir. 
Encores  prant  aucuns  aucune 
Plus  pour  argent  et  pour  pecune 
Qu'il  ne  fait  pour  lignée  avoir  ; 
Ce  nous  fait  Marcia  sçavoir. 


LUI.  —  Exemple  comment  au  jour  d'uy  en  mariage  l'en 

QUIERT    plus    l'avoir    PAR     AVARICE    QUE     LE    BON    CORPS 
DE   FEMME. 

5435        Marcia,  la  fille  Cathon  *, 

Puis  qu'elle  ot  perdu  son  baron 

Et  elle  fut  admonestée  * 

D'autre  fois  estre  mariée 

Comme  fille  de  jeune  eage, 
5440       Elle  dist  :  «  Me  marieray  ge, 

Comme  tout  mari,  par  mon  ame, 

Quiere  plus  l'avoir  que  la  famé  ? 

Et,  puis  que  je  voy  et  advise 

• 

*  Vers  5435-5  5  og  publiés  par  Tarbé,  Mir.,  p.  g5-Qj. 

a.  Mais  rien  que  pour  faire  l'acte  blâmable.  —  b.  Exhortée. 


I 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  1 79 

Que  ma  chevance  est  plus  requise 
Que  mon  corps,  ma  conclusion  ^445 

528  c      Est,  et  aussi  m'entencion, 

Que  jamais  mary  ne  prandray, 

Mais  a  marier  me  tendray.  » 

Et  par  ce  moustra  clerement 

Que  l'en  requiert  présentement  5430 

Plus  l'avoir,  quant  on  se  marie, 

Que  l'en  ne  fait  Jehanne  ou  Marie; 

Qu'elle  soit  preude  femme  ou  chaste, 

Borgne,  boiteuse,  nette  ou  gaste  ^, 

Fors  a  l'avoir  y  regarde  on.  5455 

De  ce  regart  ci  nous  gardon, 

Car  c'est  saine  chose  et  propice 

D'estre  non  lié  d'avarice 

En  mariage  et  chose  sure 

Qu'on  ne  quiere  ce  pour  luxure.  5460 

Economiques,  qui  traicta 

Et  qui  moult  sçavoir  couvoita 

Des  livres  sur  tous  mariaiges. 

Dit  que  sur  les  communs  ouvraiges 

Homme  et  famé  ont  labour  pareil  :  5465 

Dehors  fait  l'omme  l'appareil 

Des  charrues  et  des  labours 

Aux  champs,  aux  vignes  et  aux  bours  ; 

Femme  doit  dedans  ordonner 

La  maison,  bestail  gouverner,  ^470 

Les  chamberieres,  les  sergens, 

Restraindre,  reslargir  *  ses  gens 

Selon  les  temps,  selon  leur  paine; 

Femme  a  ce  doit  pener  et  paine. 

Ainsis  fut  anciennement,  54/5 

Mais  il  va  trestout  autrement, 

Qu'elles  veulent  oiseuses  estre 

a.  De  mauvaise  santé.  —  b.  Diminuer,  augmenter  les  gages  de. 


l8o  LE   MIROIR   DE   MARIAGE 

Et  dominier  en  leur  estre  '^. 

Columelle  de  ce  tesmoingne 
5480       Que  plus  ne  leur  plaist  la  besoingne        528  d 

De  prandre  cure  de  maison  ; 

Tendres  ^  sont  en  toute  saison 

Pour  leur  plour  et  port  des  enfans  ; 

Les  estas  veulent  avoir  grans 
5485        De  draps  de  robe  et  d'aultre  chose  ; 

Il  n'est  nulz  qui  parler  leur  ose 

D'avoir  de  la  charrue  cure; 

Ort  office  ne  leur  procure 

Nulz  homs  qui  vueille  vivre  en  paix, 
5490       Car  ne  l'ameroient  jamais, 

De  tourtrer  <^  pain  blanc  ne  pain  bis 

Ne  d'avoir  cure  des  brebis, 

Des  gelines  ne  des  pourciaux, 

De  mettre  le  fiens  par  monciaux, 
5495        De  faire  maton  ^  ne  frommaige 

Ne  de  penser  du  labouraige  ; 

A  chose  nulle  soir  ne  main 

Qui  leur  puist  ordoier  ^  la  main. 

N'ont  au  jour  d'ui  talent /d'entendre, 
55oo        Pour  ce  que  chascune  est  trop  tendre. 

Pou  veulent  estre  en  une  ville  s' 

Champestre,  pas  n'est  ce  '  le  stille  ''  : 

Elles  désirent  les  citez. 

Les  doulz  mos  a  eulx  recitez, 
55o5        Pestes,  marchiez  et  le  théâtre. 

Lieux  de  deliz  pour  eulx  esbatre, 
Et  qu'elles  y  voisent  souvent, 
Si  comme  il  est  dit  cy  devant 
Ailleurs,  en  un  autre  chapitre. 


I.  ce  manque. 

a.  Maison.  —  b.  Délicates.  —  c.  Pétrir.  —  d.  Lait  caillé  en  gru- 
meaux. —  e.  Salir.—/.  Volonté,  —g-.  Ferme.  —  h.  Le  bon  ton. 


LE    MIROIR    DE   MARIAGE  l8l 

Or  VOUS  mariez  a  ce  tiltre  :  5  5  i  o 

Elles  voient  et,  qu'om  les  voie, 
Veulent  toudis  aler  par  voie. 
D'oiseuse  femme  l'apresure  ^ 
52q  a      Est  engendrement  de  luxure; 

Et  aussi  est  li  homs  oiseux  55  i  5 

Plains  de  vices  et  orgueilleux, 

Et  quant  telz  péchiez  les  sousprannent, 

Tous  deux  en  telz  vices  se  dampnent. 

Mais  trop  plus  est  li  homs  affliz  ^ 

En  ces  doleurs,  en  ces  confliz  552o 

Assez  que  la  femme  ne  soit, 

Car  des  labours  prant  et  reçoit 

La  cure  et  le  gouvernement 

De  Tostel,  et  semblablement 

Les  souspirs,  les  dangiers  ^,  les  plains  -    5525 

De  sa  femme  et  les  griefs  complains 

Qu'elle  fait  pour  estât  avoir. 


LI  V.  —  Conclusion  par  manière  de  conseil  de  rebottter 

MARIAGE,  PROUVÉE  PAR   LES  SAIGES  ANCIENS  QUI  FRAIN  n'y 
SCEURENT  METTRE. 

Filz,  vueilles  cy  appercevoir  : 

Tu  n'es  pas  plus  fort  de  Sanson 

Ne  plus  saiges  de  Salemon,  553o 

De  Theofastre  plus  expers, 

Du  roy  Philippe  plus  appers, 

Qui  de  Macédoine  fut  roys. 

Es  tu  d'Erculès  plus  adrois? 

Es  tu  plus  grans  clers  d'Aristote,  5535 


a.  Le  commerce  habituel.  —  b.  Atteint.  —  c.  Les  résistances. 
-  d.  Les  plaintes. 


l82  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

De  Seneque  ne  d'Auréole? 

Es  tu  plus  saiges  de  Platon? 

Es  tu  de  Socrate  '  et  Cathon 

Plus  constans  ?  Non  "*  certes,  nenil. 
5540       N'es  tu  pas  en  autel  péril 

Comme  Agamenon  se  bouta? 

David  par  femme  se  doubta 

De  perdre  de  son  Dieu  la  grâce  : 

Foie  femme  toult  et  ^  efface 
5545        Honneur,  sens  et  chevalerie,  52g  b 

Puissance  de  corps  et  clergie. 

Juveniaux,  Cathulus,  Ovides 

Ne  li  phillosophes  Virgiles 

Ne  autres,  pour  eulx  esprouver, 
555o       Ne  sceurent  onques  frain  trouver 

Ne  estre  par  leurs  sens  si  gais  ^ 

Qu'ilz  ne  fussent  par  les  agais  * 

Des  femmes  prins,  mors  ou  desers  <^. 

Et  quant  rois,  chevaliers  et  clers, 
5555        Dont  je  t'ay  recité  les  dis, 

Sont  par  femme  ainsi  affadis  ^, 

Destruis,  mors  ou  persécutez. 

Et  que  par  leurs  auctoritez 

Et  les  exemples  de  leurs  livres, 
556o        Conseillent  que  tu  ne  te  livres 

A  telz  maulx,  puis  que  tu  les  sens. 

Tu  seroies  plus  hors  du  sens 

Que  ceuls  qu'on  maine  a  saint  Acaire, 

Se  tu  veulz  ouvrer  du  contraire, 
5565        Car  les  exemples  anciens 

Nous  sont  et  cordes  et  liens 

De  nous  garder  des  grans  perilz, 

I.  socrates.  —  2.  non  manque.  —  3.  bien  et. 

a.  Capables  de  résistance.  —  b.   Ruses.   —   c.  Ruinés.  —  d. 
Amollis. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  l83 

Que  nous  trouvons  par  leurs  escrips 
Et  que  nous  veons  clerement, 
Qui  nous  puelent  mettre  a  tourment  5570 

Du  corps  et  de  Tame  en  la  fin. 
Or  enten,  mon  tresdoulz  affin, 
Ancor  te  vueil  je  par  droicture 
Et  selon  la  saincte  Escripture 
Moustrer  ce  qui  pourroit  par  femme  5 57 5 

Corps  périr  et  destruire  l'ame  : 
Clerement  te  le  moustreray, 
Et,  se  Dieux  plaist,  te  retrairay 
S2q  c      De  Tentencion  périlleuse 

De  marier,  qui  trop  doubteuse  ^  558o 

Est  plus  a  l'un  que  n'est  a  l'autre. 

Autant  comme  un  chapiau  de  fautre 

Vault  moins  d'un  de  perles,  je  trui, 

Qu'autretant  vault  pis  au  jour  d'hui 

Marier  clerc  ou  chevalier  5585 

Encontre  un  autre  séculier, 

Bourgois,  marchant,  ouvrier  de  bras 

Qu'autre,  et  te  '  moustreray  les  cas 

En  Tepistre  que  je  t'envoye: 

A  quelz  gens  l'escripture  avoye  *  5590 

Eulx  marier,  et  aultres  non, 

Et  a  quelz  princes  de  renon 

Il  chiet  de  prandre  femme  et  querre 

Pour  avoir  en  chascune  terre 

Vray  seigneur  par  ligne  héritier,  5595 

Car  a  tous  peuples  fait  mestier 

De  l'avoir  par  succession 

Pour  leur  deffence  et  tuicion  <^ 

Plus  que  de  l'avoir  par  eslire; 

Et  la  pourras  mes  raisons  lire  56oo 


I.  te  manque. 

a.  Redoutable.  —  b.  Conseille  de.  —  c.  Protection. 


184  I^E    MIROIR    DE    MARIAGE 

Que  sur  ce  chapitre  mettray, 
Quant  plus  a  plain  le  t'esclorray  ^. 


LV.  —  Autres  exemples  de  ce  mesmes  et  que  le  plus 

SEUR  est  fuir  femme,  SOIT  PROPRE  OU  ESTRANGE. 

Treschier  filz,  le  commencement 

De  pechié  et  le  dampnement 
56o5        Fut  par  maie  femme  jadis  : 

Eve  et  Adam  de  paradis 

Par  elle  furent  gettez  hors, 

Par  elle  fumes  nous  tous  mors  : 

Le  juste  femme  subverti  ^ 
56 10       Le  saige  et  le  fort  départi  <^  52()  d 

De  Dieu  par  sa  decepcion. 

David,  qui  l'ours  et  le  lion 

N'espargna  et  au  Philistien 

Par  sa  fonde  et  par  son  engien 
56 1 5        Le  front  et  le  chief  minua  ^ 

Et  qui  saiges  continua 

Le  service  Nostre  Seignour, 

Par  le  regart  et  foie  amour 

De  Bersabéefut  sousprins, 
5620        Par  Gad  le  prophète  reprins 

Et  en  péril,  pour  celle  femme, 

De  perdre  corps,  honneur  et  ame, 

Se  Dieux  ne  lui  eust  secouru. 

Qu'a  a  Sanson  force  valu 
5625        N'a  Salemon  sa  sapience? 

Si  com  li  feux  la  bûche  avance 

Et  la  couvoite  pour  ardoir, 

Et  avarice  quiert  l'avoir, 

a.  Exposerai.  —  b.  Mit  à  mal.  —  c.  Sépara.      d.  Coupa. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  l85 

Et  n'en  puelent  estre  assovis. 
Par  ce  semblable  et  plus  envis  563o 

Ne  sera  du  vice  de  vie 
A  nul  jour  la  femme  assevie  ^, 
Ne  délit  ne  lui  souffira, 
Mais  toujours  plus  le  desirra. 
Propre  ^  femme  est  fastidieuse;  5635 

Femme  estrange  est  tresperilleuse 
Et  ne  la  puet  on  pas  dombter  : 
Par  paroules  fait  ahonter 
Homme  l'une,  l'autre  rendir  <^; 
Par  doulz  sermons  et  par  blandir  5640 

Séduit  souvent  le  cuer  de  l'omme. 
Et  pour  ce  dit  Salemon,  comme 
Il  soit  escript  que  chascun  fuie 
53o  a      Estrange  femme  comme  pluie, 

Pour  son  blandir  et  sa  malice,  5645 

Que  sa  maison  maine  par  vice 

Et  encline  jusqu'à  la  mort, 

Et  aux  enfers  met  et  amort 

Ses  semences  par  ses  meffais, 

Dit  que  nulz  demours  ne  soit  fais  565o 

Avec  elle  par  quelque  voie, 

Et  dit  aultre  nulz  ne  s'avoie 

En  tel  lieu,  car  cilz  qui  yra, 

Du  chemin  ne  revertira 

Ne  n'ara  de  vie  semence.  5655 

«  Encor  »,  dit  il,  «  regarde  et  pense 

Que  leurs  bouches  samblent  le  miel 

En  douçour,  mais  c'est  piz  que  hel, 

Ains  que  soit  au  département; 

Doulz  samble  le  commencement,  566o 

Quant  tu  commences  a  l'amer, 

Mais  tu  y  trouveras  l'amer 

Cl.  Assouvie.        b.  Légitime.  —  c.  Etre  anblé. 


l86  LE    MIROIR    DE   MARIAGE 

Et  au  derrain  le  glaive  agu, 
Et  y  perdras  toute  vertu  : 
5665        Les  piez  d'elles  en  mort  descendent, 
Leurs  alers  en  enfer  les  rendent, 
Leurs  péchiez  sont  innumerables 
Et  leurs  voies  non  enserchables  ^.  » 


LVI. — Comment  Répertoire  de  Science  amoneste  Franc 
Vouloir,  son  disciple,  de  fuir  souverainement  le  délit 

DE  femme  ESTRANGE. 

Treschier  filz,  donques  je  te  prie 
5670        Que  de  ce  que  ma  bouche  escrie 

Départir  ne  te  vueilles  pas ,: 

Foie  femme  plus  que  le  pas 

Eslonge  ^,  fuy  et  te  transporte 

Plus  loing  que  tu  puez  de  sa  porte, 
5675        Et  ne  la  vueilles  approuchier.  53o  b 

Ton  eur,  que  dois  avoir  chier, 

Ne  tes  ans  a  doleur  ne  met; 

De  telz  labeurs  ne  t'entremet 

De  ta  force  et  de  ta  louenge 
568o       Destruire  en  la  maison  estrange, 

Car,  se  tu  le  fais,  tu  diras. 

Quant  ton  corps  exillié  verras  : 

«  Pour  quoi  n'ay  je  crut  discipline? 

Pour  quoy  laissa  mon  cuer  dotrine, 
5685        Qu'il  n'obéit  et  qu'il  ne  crut 

Celle  dotrine  qu'il  reçut? 

Que  n'obey  je  aux  enseignans. 

Aux  maistres  dotrine  donnans? 

Que  n'enclinay  je  a  eulx  m'oreille  ? 

a.  Mauvaises  à  suivre.  —  b.  Évite. 


I 


LE    MIROIR    DE    MARIAGE  187 

Foulz  suy,  foulz  est  qui  se  conseille  5690 

Et  neveult  bon  conseil  tenir; 
Conseillier  et  non  retenir 
Bon  conseil  est  soy  exillier, 
Et  honte  de  soy  conseillier, 
Quant  on  ne  veult  croire  conseil.  56c)S 

Tresdoulz  filz,  pour  ce  te  conseil 
Qu'a  bon  conseil  jamais  n'opposes. 
Ou  '  fait  des  ées  a  deux  choses, 
Cire  et  miel  :  si  sont  "'  en  la  face 
De  la  femme  beauté  ^  et  grâce;  5700 

L'une  ^  est  beauté  dont  je  parole, 
L'autre  est  douceur  de  sa  parole  ; 
La  cire  fait  le  feu  ardoir 
Et  le  miel  la  douceur  avoir  ; 
Aussi  la  beauté  de  la  femme  SjoS 

De  luxure  art  et  si  enflame 
Le  corps  de  l'omme,  et  sa  pensée 
Est  par  le  blandir  trop  cassée 
3o  c      De  la  femme,  qui  le  déçoit 

Par  son  doulz  parler  qu'il  reçoit.  Sjio 

Or  vient  lors  de  cire  le  miel, 

Quant  femme,  en  doulz  parlant,  son  fiel 

Boute  en  l'omme  et  blandissement, 

Qui  est  cause  de  son  tourment 

Temporel  et  perpétuel  57 1  5 

Par  le  vice  et  fait  actuel 

Du  '  délit  de  la  char  mal  saine, 

Qui  a  dampnacion  le  maine. 

Or  vueilles  donques  ^  garder  t'ame 

De  maie  et  de  blandissant  famé,  5720 

Ne  couvoitier  ;  ne  ne  resgarde 

Sa  beauté,  mais  de  lui  te  garde. 

Ne  soies  laciez  de  ses  las 

I.  On.    -  2.  si  sont  manqnent.  —  3.  de  beauté.  —  4.  Bouche.  —  5.   De. 
-  0.  donc. 


l88  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Qu'en  la  fin  n'en  dies  helas! 
5725       Femme  aime  afin  qu'elle  déçoive, 

Et  déçoit  pour  ce  que  reçoive 

Le  tien,  qu'elle  aime,  et  non  pas  toy. 

Salemon  met  aultre  chastoy 

Et  dit  dolent  au  jouvencel, 
5730       Auquel  foie  femme  mortel 

Fait  de  divers  adournemens  ^, 

De  baisiers  et  d'embracemens, 

De  doulz  regars,  de  plains  piteux. 

De  doulz  parlers  trescouvoiteux, 
5735        De  soy  moustrer  en  mainte  place 

Et  de  faire  paroir  sa  face, 

Resgardans,  pensans  pour  sçavoir 

Qui  elle  pourra  decepvoir; 

Lors  dit  a  cellui  qu'elle  treuve, 
5740       En  faingnant  nouvelle  contreuve  *  : 

«  Au  jour  d'ui  suy  alée  orer, 

Afin  que  te  peusse  trouver; 

J'ay  fait  veu  et  donné  offrande,  53o  d 

A  celle  fin  que  Dieux  me  rende 
5745        Ton  encontre,  que  j'ay  trouvée. 

M'orison  a  esté  levée  ^ 

Et  receue,  Dieux  le  me  monstre. 

Quant  je  te  voy  en  mon  encontre  : 

Mon  lit  tissu  est  ordonné 
5750       Et  pour  ton  amour  aourné 

De  tapis  d'Egipte  bien  pains; 

Chambre  tendue  y  a  de  poins 

De  fin  or,  d'argent  et  de  soye. 

Cordes,  courtines,  belle  toye  ^ 
5755        De  cendal  et  de  blanc  choton, 

Carriaux  fins  de  belle  façon, 

D'or  fin  d'ouvraige  de  Damas  ; 

a.  Parures.  —  b.  Mensonge.  —  c.  Acceptée.  —  d.  Taie  d'oreiller. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  lS[) 

En  ma  chambre  a  bon  aromas 

De  cynamon,  mirre,  alloé, 

Qu'espandu  ay,  et  alloé  5760 

Sur  mon  lit  escarlatte  ^  dTpre, 

Balme  et  encens,  oyseaulx  *  de  Chipprc  : 

Vien  au  lit  de  nouvel  paré 

Que  je  t'ay  ainsi  préparé; 

Enyvrons  illec  nos  mamelles  5jôb 

D'embraciers  et  des  baisiers  d'elles  ; 

Usons  des  delis  et  douçours 

Du  corps  jusqu'à  ce  que  li  jours 

Luira  clers,  n'ayons  achoison 

De  paour,  hors  est  de  maison  ^77^ 

Mon  seigneur  a  tout  sa  pecune  : 

Jusques  au  decours  de  la  lune, 

Ne  revendra,  je  le  sçay  bien. 

Or  te  délivre,  et  si  t'en  vien.  » 

Ainsi  par  son  chant  la  seraine  5775 

De  mort  a  son  hostel  le  maine; 

Par  son  parler,  par  sa  blandice  <^, 

Le  treuve  si  mol  et  si  nice 

Qu'elle  le  rouille  ^  comme  un  œuf  ; 

Prins  et  lié  comme  '  le  beut  3780 

La  suist  c'om  maine  au  sacriiice. 

Ou  comme  la  povre  genice 

Que  l'en  maine  au  bersault  '^  pour  traire. 

Mais  li  las  ne  s'en  scet  retraire 

Qui  est  plus  liez  qu'il  ne  cuide;  5785 

.Jusqu'au  juisier/se  gaste  et  vuide, 

Et  se  boute  la  hart  ou  coul 

Plus  que  l'oisel  qu'om  prant  au  voul  &, 


I.  com. 


a.  Drap  fin  de  couleur  écarlate.  —  b.  Pâtes  parfumées  en  forme 
d'oiseaux.  —  c.  Caresse.  —  d.  Fait  rouler.  —  e.  Tir.  — /.  Gésier. 
—  g.  Avec  des  oiseaux  de  proie. 


190  LE    MIROIR    DE    MARIAGE 

Et  fait  tant  o  ce,  qu'il  se  gaste, 
5790       Que  finant  a  la  mort  se  haste 
Et  ne  scet  que  l'ame  fera, 
Qui  en  grant  péril  demourra. 


LVII.  —  Gomment   beauté   de  femme   est  comparée  a 

LA     rose    qui    incontinent    PASSE,    SEICHE    ET    PERT    SON 
ODOUR,    BEAUTÉ,    ET    AMORTIST. 

Treschiers  filz,  je  te  pri  pour  Dieu  *, 

Ne  va  en  ce  perilleus  lieu  ; 
5795        Fuy  de  tele  femme  la  voye, 

Et  fay  que  ton  œil  ne  la  voye  : 

Elle  degette  les  foulez  ^ 

Et  n'a  cure  des  affolez  ; 

Sains  les  prant  et  rent  inhabiles. 
58oo       Telz  poursuites  sont  inutiles 

Destructions  d'ame  et  de  corps  : 

Par  femme  sont  les  puissans  mors  ; 

Sa  maison  est  voie  d'enfer^ 

Plus  aspre  qu'aguillons  de  fer. 
58o5        Pour  quoy  amons  nous  la  douçour 

De  femme  plus  que  de  la  flour. 

Gomme  il  soit  que  flour  et  la  femme 

Soit  une  honeur  et  un  diffame  ?  53 1  b 

En  la  flour  seult  couleur  avoir, 
58 10        En  femme  puez  beauté  sçavoir. 

Dont  de  l'une  et  l'autre  j'entens 

Beauté  passer  en  po  de  temps. 

La  rose  rouge  est  espanie 

En  un  jour,  douce  et  raplanie 
58 1 5        D'odeur,  et  la  blanche  autressi; 

*   Vers  5'jg3-5865  publiés  par  Tarbé,  Mir.,p.  gy-ioo. 
a.  Maltraités. 


LE   MIROIR    DE    MxVRIAGE  I9I 

La  violette  donne  aussi 

Douce  odour;  si  fait  la  soussie, 

La  marguerite,  l'angorie  ^, 

Le  glay,  la  douce  flour  de  lis  : 

En  ces  flours  a  moult  de  delis,  582o 

De  déduit,  de  joliveté  ; 

Au  mieulx  venir,  n'ont  c'un  esté  ; 

Et  encor  la  rose  du  main 

Est  flétrie  d'ui  a  demain, 

Et  pert  ses  fueilles  de  legier,  5825 

Que  le  vent  fait  par  le  vergier 

Amatir  *,  perdre  et  mettre  a  Hn. 

Et  quant  vient  vers  la  Saint  Martin, 

Fueille  et  flour  et  toute  verdure 

Convient  tourner  en  pourreture  583o 

Pour  le  froit  et  les  temps  divers 

Qui  s'approuchent,  pour  les  yvers 

Qui  trenchent  d'arbres  et  de  prée 

Tout  le  vert  a  leur  froide  espée, 

Et  se  boute  Tumeur  en  terre  :  5835 

On  ne  scet  lors  la  flour  ou  querre, 

Tant  est  sec,  perdu  et  desmis. 

Et  certes,  beaux  tresdoulz  amis, 

Ainsis  que  l'esté  enlumine 

Le  rosier  et  de  sa  racine  5840 

Fait  fueilles,  flour  et  rose  '  yssir, 

Ainsis  est  juenesse  en  désir 

Aux  hommes  des  femmes  adont. 

Qui  beauté  comme  la  rose  ont. 

Par  jeunesse  sont  coulourées;  5845 

Mais  si  que  les  fleurs  sont  brûlées 

Par  geler  ou  qu'elles  matissent  '  ^, 

Ainsis  les  femmes  se  flétrissent 


I.  roses.  —  2.  martissent. 

a.  L'ancolie.  —  b.  Se  tiétrir.  —  c.  Se  flétrissent. 


i^2  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Par  vieillesse  ou  par  accident 
5  85o        D'avoir  porté  un  seul  enfent, 
•  Ou  par  trop  eulx  habandonner 

Aux  deliz  de  char  et  donner 

A  leur  corps  trop  paine  et  traveil, 

Ou  par  autre  cas  non  pareil, 
5855        D'avoir  po  a  boire  et  mangier, 

Ou  par  leur  calité  '  changier, 

Estre  malades  longuement, 

Ou  par  mourir  soudainement 

Est  leur  beauté  perie  et  casse  ^, 
586o        Qui  en  aussi  po  d'eure  passe 

Que  la  rose  fresche  et  nouvelle 

Qui  est  en  une  saison  belle, 

Et  l'autre  après  sa  beauté  pert  : 

Trop  moins  est  femme,  et  bien  y  pert, 
5865        Ou  aussi  po  comme  est  la  rose. 

Et  si  a  ancor  autre  chose  : 

Se  femme  muert,  et  tu  l'amas, 

Tu  en  seras  tristes  et  mas, 

Et  se  tu  attens  sa  vieillesse, 
5870        C'est  desplaisir  que  trop  te  blesse, 

Et  dont  chascuns  a  cuer  amer 

En  ce  cas,  de  vieillesse  amer. 

Donques  ne  doit  on  pas  quérir 

Vieillesse,  ou  nulz  homs  n'a  plesir 
5875        Et  qui  est  de  legier  haye, 

Ne  l'en  ne  doit  quérir  aye  53 1  d 

Fors  tourment  en  juene  qui  muert; 

Qui  ces  chemins  prant,  il  se  tuert  * 

Et  desvoie  de  bonne  sente. 
5 880       Advise  ci  chascuns  et  sente 

De  celle  qui  ses  crins  divise 


I.  calice. 

a.  Brisée.  —  b.  Détourne. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  IQS 

A  aguille  d'or  qu'ell'  a  prinse, 
Et  fait  de  pierre  ses  tresoirs  ^ 
Et  de  perles,  et  ses  '  miroirs 
D'yvoire,  et  espingles  dorées,  5885 

Frontiaux  et  coifes  bien  ouvrées, 
Qui  sa  face  paint  et  couleure  ; 
Et  que  devendra  elle  en  Teure? 
Viande  a  vers  et  a  serpens, 
Et  pis  ancor,  si  com  je  pens  :  SSgo 

Les  couleuvres  son  coul  prandront, 
Et  les  serpens  l'alaitteront; 
Plus  ara  esté  tendre  et  aise, 
Plus  sera  pourrie  et  punaise 
Sa  charoingne,  et  plus  corrumpue,  5895 

Et  lors  couvendra  que  plus  pue  : 
Elle  souffrira  en  la  terre. 
Or  va  a  Ysaie  enquerre 
Qu'elle  fera  aux  infernaulx  : 
Elle  y  ara  durs  apparaulx,  5900 

Selon  les  filles  de  Syon. 
Or  oy  la  declaracion  : 
«  Les  coulz  orent  moult  estendus 
Et  de  leurs  yeulx  les  las  tendus 
Et  les  piez  a  aler  par  gré.  5905 

Ghascune  selon  leur  degré 
Eslevées  furent  forment 
En  orgueil,  en  atournement.  » 
Ysaie  lors  s'escria  : 
'32  a     «  Nostre  Sires  chauves  fera  5910 

Les  testes  des  filles  Syon, 
Et  mettra  en  dispersion 
Leurs  cheveulx,  car  nulz  crins  n'aront; 
Leur  chaucemente  *  deffauldront  ; 

I.  ses  manque. 

a.  Ornements  de  coiffure.  —  b.  Chaussures. 

T.  IX  ,3 


194  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

5915        Leurs  tressoirs,  leurs  aournemens 

Et  tous  leurs  riches  garnemens, 

Leurs  bobans  ^  et  leurs  cuevrechiefs, 

Leurs  mittes  ^,  et  dessoubz  leurs  chiefs 

Leur  osteray  de  leurs  oreilles 
5920       Les  biaus  anneaulx,  et  les  armeilles  ^, 

Les  persides  ^,  discriminables  ^ 

Et  les  muremiles  /  flairables  ^ 

Qu'elles  portent  en  leurs  narines, 

Les  pierres  pendans  aux  poitrines 
5925        Et  es  frontiaux  sur  leurs  sourcis, 

Mutatoires  ^,  pailles  ^aussis; 

Leurs  aguilles  et  leurs  miroirs 

Seront  convertiz  en  plouroirs  ; 

Je  leur  donrray,  n'en  doubtez  mie, 
5930       Pour  douce  odeur  grant  punesie  J  ; 

Pour  la  belle  zone  ^  averont 

Or  funicle  ^  et  s'en  couverront; 

Pour  la  cheveuleure  crispine  "^ 

Avront  chauve  teste  sanz  crine; 
5935        Pour  la  face  et  pour  le  beau  pis 

Aront  cendre  et  encores  pis  ; 

Elles  aront  et  feu  et  vers, 

Puours,  autres  tourmens  divers 

A  tousjours,  sanz  terme  et  sanz  lin.  » 
5940        Ly  vers  qui  ne  va  a  déclin, 

Qui  s'appelle  de  conscience, 

Nourris  es  deliz  de  l'enfance 

De  char,  en  desespoir  menrra 

Ces  filles,  et  les  livrera  532  b 

5945       A  doleur  perpetuelment. 

a.  Habits  luxueux.  —  b.  Mitaines.  —  c.  Bracelets.  —  d.  Garni- 
tures de  manches.  —  e.  Ornements  d'or  dans  les  cheveux.  — 
/.  Flacons  d'odeur.  —  g.  Sentant  bon.  —  h.  Robes  précieuses.— 
i.  Bandelettes  de  soie.  —j.  Grande  puanteur.  —  k.  Ceinture.  — 
/.  Corde.  —  m.  Frisée. 


LE    MIROIR   DE   MARIAGE  IQS 

Regarde  quoy  et  voy  comment, 
Et  par  quel  tour  tu  as  amé. 
Ainsis  seras  tu  diffamé  : 
Tu  es  cendre  et  un  po  de  pourre  ^ 
Que  li  vens  fait  lever  et  courre  SgSo 

Par  orgueil  dont  li  vent  t'eslieve, 
Qui  en  la  fin  te  nuit  et  grieve. 
De  femme  nuist  prochienneté  ^  : 
Qui  trop  prouchains  en  a  esté, 
Encheus  en  est  en  grief  crime.  SqSS 

Pour  ce  saint  Grégoire  reprime 
La  voix  qui  blandist  par  Toye, 
Et  la  face  des  yeulx  moillie 
De  femme,  qui  nuisit  '  jadis 
A  son  baron  en  paradis,  5960 

En  terre  nuist  :  le  chief  estoupe. 
Sage,  pourvoy  ci,  ne  t'assoupe  ^\ 
En  my  les  femmes  ne  demeure, 
Car  ainsi  que  tigne  '^  deveure 
Les  vestemens  et  les  mangue,  SgôS 

Ainsis  femme,  qui  ne  se  jue, 
Destruit  les  hommes  et  sousprent 
Par  iniquité  qui  la  prent 
A  ymaginer  et  sçavoir. 

Pour  homme  prandre  et  decepvoir.  5970 

Es  proverbes  dit  Salemon 
Gomment  ne  puet  prandre  11  hom 
En  son  sain  feu,  et  qu'il  ne  s'arde 
Et  sa  robe;  or  pran  a  ce  garde  : 
«  Puet  il  sur  vif  charbon  aler  5975 

Sanz  la  plante  du  piet  casser? 
Aussi  ne  puet  aler  en  fin 
532  c      Sur  la  femme  de  son  ahn 


I.  nuisa. 

a.  Poussière.  —  6.  Accoirftance.  —  c.  Ne  bronche  pas. —ff.  Teigne. 


196  LE   MIROIR   DE   MARIAGE 

Li  homs  ne  a  elle  atouchier 
5980        Que  trop  ne  le  faille  pechier  : 

Lors  ne  sera  ne  net  ne  monde.  « 


LVIII.  —  Exemple  par  la  femme  Job,  que  l'en  ne  doit 

POINT  POUR  DELIT  CHARNEL  PRANDRE  PROPRE  FEMME. 

Quant  Job  souffrit  tant  en  ce  monde 

De  dommaige  et  de  pouvreté, 

Qui  fut  sur  le  fiens  porté 
5985        Malades  et  plains  de  grevence, 

Qu'il  perdit  toute  sa  substance 

Et  pour  la  mort  de  ses  enfans 

Fut  moult  afflix  ^  et  fut  souffrans 

De  sa  char  grief  affliction, 
5990        Plus  lui  fist  de  dérision  * 

Sa  femme  crueuse  et  perverse, 

Et  plus  son  couraige  reverse  ^ 

Que  chose  qu'il  eust  a  souffrir  : 

Reprouches  lui  venoit  offrir, 
5995        En  lui  disant  :  «  Ton  cuer  radresse  '^, 

Qui  encor  mains  '  ^  en  ta  simplesse  ; 

Bénis  Dieu,  afin  que  tu  muires.  » 

Maintes  autres  paroules  dures 

Lui  dist,  pour  ce  qu'il  amoit  Dieu 
6000       Qui  l'avoit  versé  de  son  lieu 

Pour  esprouver  sa  pacience 

Et  congnoistre  sa  conscience, 

Ainsi  que  s'elle  voulsist  dire  : 

((  Tu  sers  Dieu  qui  te  veult  despire  /; 
6oo5        Tu  l'as  servi  et  redoubté, 


I.  moins. 

a.  Affligé.  —   b.  Moquerie.  —  c.  Abat.  —  d.  Corrige.  —  e.  De- 
meures. —  /.  Faire  du  mal. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  I97 

Et  au  derrain  t'a  tout  osté, 
Et  encor  ne  te  puez  tenir 
De  sa  louange  maintenir. 
532  d      Or  pran  ce  qu'il  t'en  advendra, 

Car  jamais  bien  ne  te  rendra.  »  6010 

Ainsi  l'arguoit  celle  foie, 

Et  irritoit  par  sa  parole 

Celle  qui  plus  maulx  lui  offry 

En  ramponnant  qu'il  ne  soutfry 

De  ses  grans  persecucions.  601 5 

De  paradis  ja  dit  avons, 

Comment  femme  y  nuit  et  le  cas; 

Sur  le  fiens,  n'en  doubtez  pas, 

Nuisit  a  Job  ceste  ensement. 

Ou  prétoire  semblablement  6020 

Greva  fort  saint  Père  l'aucelle 

Qui  le  congnut,  et  fut  par  elle 

Qu'il  '  fut  meus  de  Dieu  regnier; 

Et  si  ne  puet  on  pas  nier 

Qu'en  palais  Herodiadine  6o25 

D'Erode,  mauvaise  et  indigne, 

N'empetrast  par  son  caroler  ^ 

Le  chief  saint  Jehan  decoler  : 

Par  son  dancer  a  celle  feste 

Fist  que  du  Baptiste  ot  la  teste,  6o3o 

Si  comme  il  est  ailleurs  escript 

En  ce  livre  et  plus  a  plain  dit. 

Et  encore  ^  dit  Salemon 

Qu'o  le  serpent  et  le  dragon 

Demourer  a  milleur  pratique  6o35 

Qu'avec  maie  femme  et  inique  : 

L'iniquité  de  femme  maie 

Son  visaige  fronce  et  avale  ^, 

I.  Qui.  —  2.  encor. 

a.  Sa  danse.  —  b.  Fait  baisser. 


igS  LE  MIROIR   DE   MARIAGE 

Comme  Tours  et  la  lyonesse  ; 
6040       Lors  tent  son  sac  la  felonnesse 
Et  Testent  entre  ses  prochains, 

Et  tousjours  souspeçonne  au  mains  ' 

Qu'elle  a  autruy  quelque  grief  face.         533  a 

Oste  donc  de  femme  ta  face, 
6045        Qui  est  couteuze  et  si  festrange  ^ 

En  regart  de  la  femme  estrange, 

Car,  par  le  resgart  de  la  femme. 

Ont  maint  perdu  et  corps  et  ame 

En  Tardent  convoitent  amour. 
6o5o       D'un  resgart  Amon  sa  serour 

Thamar  congnut,  filz  de  David, 

Maugré  elle  ;  quant  il  la  vit. 

Et  en  sa  chambre  fut  venue. 

De  lui  fut  prinse  et  corrumpue, 
6o55        Et  en  la  fin  en  fut  destruis, 

Mort  et  occis,  si  com  je  truis. 

Aussi  ardit  en  convoitise 

Du  feu  de  char  que  femme  atise 

Sichem,  filz  Emor,  et  pour  Dine, 
6060       Fille  Jacob,  belle  meschine, 

Et  en  périt  au  derrenier. 

Par  beauté  de  mainte  mouillier  ^ 

Sont  pluseurs  mors  et  esbahis, 

Povres,  maleureus  et  hais, 
6o65       Reprouchés,  destruis  et  desers  : 

Il  vauldroit  mieulx  vivre  es  desers 

Qu'avoir  tel  vie,  et  rungier  herbes. 

Et  n'est  il  escript  es  proverbes  : 

Femme  foie  est  fosse  parfonde  ? 
6070       L'estrange  est  puis  de  mauvese  onde, 

Angoisseus  et  tresperilleus  ; 

I.  moins. 

a.  Eloigne-toi.  —  b.  Femme. 


LE   MIROIR    DE    MARIAGE  I99 

Tousjours  aguette  comme  uns  leux  « 

Par  mi  les  champs,  par  my  la  voye 

A  ce  qu'elle  puist  prandre  proye, 

Comme  larron,  et  s'elle  voit  6075 

Ung  non  causte  ^,  elle  le  déçoit 

Et  le  tue  par  son  resgart. 

Dont,  biau  filz,  li  doulz  Dieux  te  gart  ! 

Qui  n'a  qu'un  pain  et  l'abandonne. 

Il  ne  puet  nourrir  sa  personne,  6080 

Et  la  femme,  dont  je  me  claim. 

Ne  comparage  a  un  seul  pain. 

Vray  contraire  sont  cil  dui  vice; 

Luxure  ^  l'un,  l'autre  avarice  : 

Luxure  veult  vivre  a  plenté,  6o85 

Avarice  en  escharseté  ^. 

De  ces  deux  dit  saint  Augustins 

Qu'ilz  quierent  deux  divers  chemins. 

Avarice  dit  :  «  Garde  bien.  » 

Luxure  dit  :  «  N'espargne  rien  I  6090 

—  Se  tu  donnes,  tu  perderas. 

—  Se  tu  retiens,  amour  n'aras.  » 
Habiter  avec  créature 
Féminine  nourrist  luxure, 

La  force  baille  et  la  manière  6095 

Du  feu  emprandre  et  la  matière; 

Et  certes  qui  n'oste  la  paille, 

Qui  l'embrasement  du  feu  baille 

Et  l'esteule,  ne  cessera 

Ce  feu,  ainçois  alumera  6100 

Tant  comme  les  deliz  charnelz 

Seront  en  la  char  encharnez. 

Ces  mos  de  Salemon  retins  ; 

Li  feux  ne  sera  bien  estins. 


a.  Guette  comme  un  loup.  —  b.  Non  prudent.  —  c.  Prodigalité. 
—  d.  Parcimonie. 


200  LE    MIROIR    DE   MARIAGE 

6io5       En  deux  manières  s'estaindra 

Li  feux,  quant  la  bûche  fauldra 

Par  ce  qu'aucuns  l'ara  ostée, 

Ou  quant  eaue  y  sera  gettée. 

Ainsis  feux  de  luxure  estaint, 
6110       Quant  désirs  de  char  se  restraint 

Des  maies  cogitacions,  533  c 

Ou  que  les  inundacions 

De  pleur  par  vraie  repentence 

Estaingnent  la  perceverence 
6 II 5        Du  penser  qui  tout  alumoit, 

Quant  OU  regart  perseveroit, 

Qui  par  celle  eaue  est  suffoquez  : 

Ne  doit  il  ^  plus  estre  évoquez  «. 


LIX.  —  Gy  parle  Répertoire  de  Science  a  Franc  Vou- 
loir DE  LA  FONTAINE  DE  COMPUNCTION  ET  PAR  QUELLE 
MANIERE  l'en  Y  PUET  ET  DOIT   VENIR. 

Treschier  filz,  vien  a  la  fontaine 
6120       Qui  est  de  compuncion  plaine, 

Qui  naist  ou  val  d'umilité 

Et  qui  defïlue  ^  par  pité 

Ou  val  des  cuers  humilians, 

Qui  estaint  la  flambe  et  lians 
6125       Des  vices^  et  tempre  <^  l'esté 

Et  les  tasches  qui  ont  esté 

Des  charnelz  deliz  avec  toy, 

Qui  cesse  ^  et  qui  restraint  la  soy 

Et  arrouse  com  bonne  et  saige 
61 3o       De  chasteté  le  jardinaige. 

Par  vertu  d'elle  et  de  ses  antes  ^ 

I.  il  manque. 

a.  Ressuscité.  —  b.  Découle.  •—  c.  Modère.  —  d.  Fait  cesser.— 
e.  Greffes. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  201 

Sont  la  bonnes  toutes  ses  plantes  : 
L'olive  de  miséricorde 
Nourrist  ceste  humeur,  si  ^  recorde 
Mon  livre,  et  la  rose  ensement  6x35 

De  martire,  et  semblablement 
De  chasteté  le  tresdoulz  lis, 
Les  violiers  ^  doulz  et  polis 
Fait  naistre,  et  douces  violettes 
De  virginité  pures  nettes,  6140 

Et  d'autres  diverses  couleurs 
533  d      Naissent  au  vergier  toutes  flours, 

Perses,  indes  *,  blanches,  vermeilles. 

Douces,  odourans,  despareilles  <^ 

Aux  flours  de  ces  jardins  mondains  ;  6145 

Et  si  comme  li  ruisseaulx  plains 

D'yaue  douce  arrouse  la  terre 

Et  qu'elle  fait  par  Tumeur  querre 

Et  par  la  vertu  du  souleil 

Au  vergier  fruit  gros  et  vermeil  61 5o 

Plus  habondant  et  plus  valable 

Au  cultiveur,  par  ce  semblable 

Le  jardin  de  l'ame  divine. 

Quant  de  larmes  fait  sa  crétine  ^ 

Et  les  espant  par  influence  61 55 

Sur  son  pis  en  grant  repentence 

Et  en  vraie  contriction, 

Et  le  fruit  2  d'operacion 

Est  arrousez  avec  la  grâce 

Du  saint  Esperit  qui  efface  6160 

La  seicheresce  du  jardin, 

Et  le  souleil  dès  le  matin 

De  charité  ou  vergier  raye  ^ 

I.  se.  —  2.  finit. 

a.  Giroflées.  —  b.  Bleues.  —  c.  Dissemblables.  —  d.  Déborde- 
ment. —  e.  Rayonne. 


202  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Et  rousée,  avant  qu'il  ait  raye  ^ 
6 1 65        Celestial  la  terre  arrouse  ; 

La  maison  en  est  plus  jalouse 

Qui  les  palmes  de  vertu  porte  ; 

Croissement  flourir  leur  ennorte  * 

Et  contraint  que  de  la  terre  isse 
6170       Verges  et  palmes  de  justice, 

Les  cepiaulx  <^  es  vignes  acroist 

Et  les  raisins  et  le  vin  croist, 

C'est  a  dire  l'entendement 

Du  divin  admonnestement, 
6175       Les  pensées  qui  sont  es  vaulx 

D'umilité  hors  des  travaulx,  534  a 

Lesquelles  le  saint  Esperit 

Enlumine,  et  riens  ne  périt 

Des  raix  de  contemplacion 
6 1 80       Par  breze  de  temptacion, 

Et  par  compunction  est  digne 

De  l'intelligence  divine. 

Si  comme  au  doulz  ruissel  sonnant 

Sont  sault  de  pierre  '  a  li  donnant, 
6x85       Et  que  par  le  tresdoulz  ""  murmure 

De  Feaue  aux  escoutans  procure 

En  leurs  oreilles  tresdoulz  son, 

Ly  ruisseaulx  de  compunction, 

Quant  li  pécheur  ses  maulx  recorde, 
6190       Donne  si  doulx  son  qu'il  n'est  corde 

Qui  vaille  les  sanglouz  du  cuer 

Et  les  psaumes  qu'il  met  defuer  ^, 

Qui  tant  sont  doulz  a  ses  oreilles. 

Quant  par  mémoire  aux  péchiez  veilles, 
6195        Sangloz,  souspirs,  pensée  donne 

Ly  ruisseaulx,  de  lui  s'abandonne, 

I,  des  pierres.  —  2.  très  manque. 

a.  Pluie.  —  b.  Les  pousse  à.  —  c.  Ceps.  —  d.  Dehors. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  2o3 

Et  les  saulz  d'icelluy  ruissel, 
A  ruminer  ^  de  son  vaissel 
Pseaumes  par  ruminacion  * 
De  tresgrant  delectacion  ;  6200 

Sur  ce  ruissel  et  sur  la  rive 
Qui  de  la  fontaine  desrive 
Douce  et  clere,  luisant  et  belle, 
Fait  bon  resgarder  et  sa  selle  ^ 
Fichier  illec  et  demourer,  62o5 

Et  en  ce  ruissel  bel  et  cler 
Fait  gracieus  mirer  sa  face 
Et  c'om  recongnoisse  par  grâce 
Le  jour  de  sa  nativité 
34  b      En  ce  miroir  d'umilité,  6210 

Afin  que,  se  l'en  a  taiche  orde 
Ou  visaige,  que  l'eaue  sorde  ^, 
Lave,  nettoie,  efface  '  a  plain 
Le  visaige  de  taiches  plain  ; 
Et  s'aucune  fois  la  fontaine,  62 1 5 

Qui  est  de  compunction  plaine, 
Pour  la  terre  n'a  pas  son  cours. 
Pour  ce  qu'empliz  sont  ses  decours 
Et  les  vaines  de  ses  conduis 
De  limon  qui  illec  s'est  '  duis,  6220 

Penser  doys  et  tost  secourir 
Tant  que  dehors  ne  puet  courir. 
La  fontaine  est  plaine  de  terre, 
Pour  ce  que  li  cuers  veult  lors  qucrre, 
Prandre  et  retenir  comme  siennes  6225 

Les  povres  choses  terriennes  : 
De  ce  met  Ezechie  exemple 
De  la  montaigne  grant  et  emple 
Ou  Tedifice  fut  veu  ; 

I    et  efface.  —  2.  ses. 

a.  Répéter.  —  b.  Récitation,  —c.  Siège.  —  d.  Jaillisse. 


204  ^-^   MIROIR    DE   MARIAGE 

623o       La  terre  estoit,  je  l'ay  leu, 

Jusqu'aus  '  fenestres  deFostel  ; 

Closes  "*  furent  de  ce  costel. 

Par  l'édifice  donne  entendre 

L'Eglise,  et  après  pouons  prandre 
6235        Les  menistres  par  les  fenestres 

Et  les  prelas,  qui  ont  leurs  estres 

Ou  nom  de  servir  a  l'Eglise  ; 

Et  la  terre  qui  estoit  mise 

Jusqu'aus  '  fenestres  la  closture 
6240        D'elles  monstre  en  ceste  escripture, 

C'est  a  dire  que  les  prelas 

Ententis  par  cure  de  las  ^ 

A  mondains  désirs  acomplir 

Et  des  richesses  raemplir,  534  c 

6245        Cessent  *  la  paroule  divine, 

Et  ainsis  fortraient  ^  doctrine 

Des  subgés  et  en  pluseurs  choses  ; 

Et  la  sont  les  fenestres  closes. 

Ainsi  celle  inundacion 
6250       Du  missel  de  compunction 

Et  de  celle  douce  fontaine, 

Tant  comme  elle  est  de  terre  plaine, 

Seiche,  se  n'est  évacuée  ; 

Mais  quant  absoulte  est  la  pensée 
6255       De  cuer  et  par  confession, 

La  coulpe  est  en  remission 

Et  redecourt  l'eaue  et  desrive 

De  la  saincte  fontaine  et  vive, 

Laquele  de  nouvel  curée 
6260       Est  par  trois  choses  obscurée  ^ 

De  rechief  :  par  profundité. 


I.  Jusquau.  —  2.  Choses. 

a.  Dans  leur  désir  malheureux.  —  b.  Renoncent  à.  —  c.  Sous- 
traient. —  d.  Troublée. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  2o5 

Par  limon,  par  vent  exité. 

Par  profondité  trop  s'eslieve  ; 

Par  limon  se  trouble  et  se  lieve 

Pour  le  vent  qui  fort  la  demaine.  6265 

La  profundeur  de  la  fontaine 

Est  de  péchiez  perceverance 

Et  de  charnele  copulance 

Delectacion  de  pensée 

Longuement  conue  et  usée;  6370 

Car  combien  qu'on  ait  renuncié 

Aucune  fois  a  son  pechié, 

Toutesvoies  par  la  coustume 

Du  précèdent  aucuns  se  tumc  -^ 

En  douce  delectacion,  6275 

De  quoy  il  fait  retempcion  *, 

Par  la  vertu  d'acoustumance. 

Elle  est  par  le  vent  en  balance 

Qui  celle  pensée  balie  <^, 

Qui  de  nouvel  est  convertie;  6280 

Et  lors  par  la  subjection 

Du  penser  et  l'estourbillon  ^ 

Qui  lui  vient  de  la  chose  alée, 

Est  un  petit  meue  et  troublée. 

Mais  quant  li  vans  cesse  et  la  boe,  6285 

Et  la  profundeur  et  la  roe  ^ 

De  la  fontaine  dessus  ditte 

Est  du  ray  rayent  et  remplitte, 

De  vraie  contemplacion 

Reçoit  lors  quietacion  6290 

La  pensée  et  n'est  plus  obscure, 

Ainçois  est  la  fontaine  pure. 

Encor  est  fait  pur  et  trespur 

Et  plus  pur  ce  qui  fut  obscur  ; 


a.  Tombe.  —  b.  Qu'il  garde.  —  c.  Agite.  —  d.  Tourbillon.  — 
e.  Circonférence. 


206  LE  MIROIR   DE   MARIAGE 

6295        Le  pur  par  congnoissance  est  fait 

De  congnoistre  soy  et  son  fait; 

Le  trespur  en  ce  cas  habonde 

Par  tresbien  congnoistre  le  monde  ; 

Et  le  plus  pur  et  le  meillour 
63oo       Est  congnoistre  Nostre  Seignour, 

Nostre  Sauveur  et  Nostre  Dieu. 

Soy  congnoistre  en  temps  et  en  lieu 

Humilité  nourrist  et  gendre  ^  ; 

Congnoistre  le  monde  est  entendre 
63o5        Que  chascuns  le  fuie  et  despite  ^; 

Congnoistre  Dieu  art  ^  et  incite 

En  nous  de  charité  l'ardour, 

Qui  est  feux  de  tresgant  douçour 

Et  sanz  lequel  nulz  biens  parfais 
63x0       Ne  puet  en  ce  monde  estre  fais 

Par  prince,  bourgois  ne  chanoinne 

Ne  autre  ;  et  saint  Poul  le  tesmoisgne      535  a 

Es  epistres  qu'il  nous  envoyé 

Pour  mieulx  tenir  la  droicte  voye  : 
63 1 5       Soy  congnoistre  clarté  ramaine 

Ou  parfont  de  nostre  fontaine, 

Fuir  le  monde  et  despiter 

Nous  fait,  tout  délit  débouter  ; 

L'ardeur  de  charité  parfaicte 
6320       Reboute  les  vens  et  degette 

De  nous  temptacion  mouvoir. 

Pour  ce  le  doit  chascun  avoir, 

Et  lors  sont  en  une  unité 

Clarté,  purté,  transquilité  ; 
6325       Clarté  est  en  intelligence, 

Purté  demeure  en  conscience, 

Transquilité  en  meurs  parfais. 

Ainsis  puet  on  estre  parfais 

a.  Engendre.  —  b.  Méprise.  —  c.  Allume. 


LE   MIROIR   DE  MARIAGE  207 

Ou  ruissel  de  la  fontenelle 
De  compuncion  tresisnelle  ^.  633o 

Or  y  venez  vous,  non  ydoine  *, 
Qui  sur  le  flum  de  Babiloine 
Estes  situez  et  assis. 
Gomment  vendrez  vous  si  massis  ^? 
Recorder  vous  fault  de  Syon  :  6335 

Et  '  le  psalmiste  mencion 
Nous  fait,  disant,  si  com  je  treuve, 
Que  sur  Babiloine  le  fleuve 
La  avons  sis,  plaint  et  plouré. 
Tant  que  nous  eussions  recordé  <^  6340 

De  la  grant  misère  Syon. 
Qui  suira  de  confusion 
Les  fleuves  mondains  en  ce  monde 
(Flux  sont  de  Babiloine  et  onde]. 
En  grant  perdicion  sera  ;  6345 

!>35  b     Mais  cellui  qui  contemplera 
Par  désir  les  celestiaulx 
Biens  de  Dieu,  il  sera  de  ciaulx 
Qui  en  douces  larmes  fondront 
Et  a  Dieu  se  convertiront  63 5o 

Et  osteront  du  grant  péril 
Du  fleuve  mondain  ort  et  vil, 
Incertain,  vuid  et  decourable  ^, 
Chascun  jour  estrange  et  muable. 
Et  prandra  le  flum  de  Jourdain,  6355 

C'est  paradis  le  souverain, 
Du  quel  l'Esperit  saint  influe 
Sur  pluseurs  sa  grâce  et  afflue, 
Mais  qu'ilz  la  saichent  retenir 
Par  bonnes  œuvres  maintenir.  636o 


I.  Et  manque. 

a.  Très  rapide.  —  b.  Dignes.  —  c.  Lourds  (de  péchés).  —  d.  En 
souvenance.  —  e.  Qui  s'écoule. 


208  LE  MIROIR   DE   MARIAGE 

Aussi  que  le  fleuve  de  Sayne  * 
Decourt,  la  richesce  mondaine 
Deperii  ainsis  et  decourt 
Au  monde  et  en  mainte  grant  court  : 

6365        L'un  pert  a  présent  sa  richesse, 

Honeur  l'autre  en  po  d'eure  lesse; 
Les  édifices  sont  corrups  ^ 
Les  vestemens  sont  interrups  ^, 
Les  ors,  les  pierres  précieuses 

6370       Et  les  grans  vaisselles  coûteuses 
Sont  perdues  ou  engaigées, 
Les  grans  dragoirs  pour  les  dragées 
Aussi,  dont  on  fait  grans  remors  <^, 
Les  parens  et  amis  sont  mors, 

6375        L'un  par  glaive,  l'autre  en  vieillesce 
L'un  par  malage  '',  l'autre  en  presse  <^, 
L'un  en  bois  et  l'autre  en  rivière  ; 
L'un  muert  devant,  l'autre  derrière. 
L'un  mueurt  par  un  cas  d'accident, 

63 80       L'autre  muert  par  un  incident  535  c 

Du  mangier  chose  qui  lui  nuit. 
L'un  muert  de  jour,  l'autre  de  nuit. 
L'un  muert  juene,  l'autre  vieillart, 
L'un  est  pandu  et  l'autre  s'art/, 

6385        Li  autres  est  décapitez  : 

Ainsi  par  ce  flum  tempestez  s" 

Sont  les  cuers  de  ceuls  qui  s'aerdent  ^^ 

Aux  biens  mondains,  et  tous  les  perdent. 


*  Vers  636 X -638 8  publiés  par  Tarbé,  Mir.,  p.  loo-ior. 

a.  Ruinés.  —  b.  Déchirés.  —  c.  Regret.  —  d.  Maladie.  — 
e.  En  combattant.  — /.  Se  brûle.  —  g.  Tourmentés.  —  h.  S'at- 
tachent. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  209 


LX.   —  Gomment  pour  admonester    Franc  Vouloir  a 

BIEN   FAIRE,  LUI  MOUSTRE    REPERTOIRE    PAR    SON    EPISTRE 
LA   BRIETÉ    DE  NOSTRE  AAGE  ET  LA  DOLEUR  DE  VIEILLESCE. 

Tost  passe  la  beauté  de  l'eage  *  : 
Uns  enfes  devient  tantost  sage,  ôSgo 

Croist  ou  devient  malicieus 
Et  jouvencel,  et  puis  est  vyeux, 
Et  puis  est  tantost  décrépis, 
Et  n'a  lors  bras,  jambes  ne  pis, 
Cuisses,  costez,  teste,  forcelle  ^  ôSqS 

Qui  ne  lui  dueille,  et  sur  sa  celle  * 
Tuit  si  membre  vont  deffluant  <^, 
Et  est  lors  en  estât  d'enfant 
Quant  a  entendement  mondain, 
Et  la  languist  en  grant  desdain,  6400 

Impaciens  de  sa  vieillesce  ; 
Po  voit  et  plain  est  de  sourdesce  ^; 
Il  se  courresse  de  legier, 
Po  puet  ne  boire  ne  mangier, 
Du  nés  flue,  sa  bouche  sent,  6405 

Et  tresfort  li  flairent  li  dent, 
Le  temps  passé  loe  toudis. 
Le  présent  est  de  lui  hais  ; 
Il  est  tardis  d'avoir  oye  ^, 
Tousjours  parle,  n'en  doubtez  mie;  6410 

535  d     Tost  se  course  et  tart  se  rapaise. 
En  ce  monde  a  trop  petit  d'aise. 
Ainsi  muert  homs  au  mieulx  venir  ; 
Mais  nous  ne  devons  escharnir 

'  Vers  6389-6458  publiés  par  Tarbé,  Mtr.,  p.  ioi-io3. 
a.  Poitrine.  —  h.  Chaise.  —  c.  S'écroulant.  —  d.  Surdité.  —  e.  Il 
est  long  à  entendre. 

T. IX.  ,4 


210  LE  MIROIR   DE  MARIAGE 

6415       Vieil  homme  riche,  povre  ou  nu  : 

Tel  que  les  jeunes  jadis  fu, 

Et  jeunes  sont  a  estre  prest, 

S'ilz  vivent,  tel  que  li  viel  est. 

Si  ne  doit  l'un  l'autre  moquer, 
6420       Mais  doit  l'un  l'autre  supporter, 

Car  li  vieillart  nous  ont  nourry. 

Autrement  fussons  nous  pourry. 

Si  les  devons  en  leur  vieillesse 

Servir,  supporter  leur  destresse, 
6425       Amer,  honourer  de  cuer  fin 

Tresdoucement  jusqu'à  '  la  fin. 

Exemple  en  avons  et  figure 

D'un  oisel  de  douce  nature 

Qui  hupe  a  nom  en  no  langaige, 
6430       Dont  ly  poucin  ont  tel  usaige 

Que,  quant  père  et  mère  envieillissent 

Et  que  les  œulx  leur  oscurcissent 

Tant  qu'ilz  ne  puelent  plus  voler, 

Lors  les  font  leurs  poucins  aler 
6435        En  creux  d'arbres  en  secrez  lieux. 

Et  ainsi  pourvoient  aux  vieux  ; 

Leurs  dures  plumes  leur  arrachent, 

La  mousse  et  autre  douceur  sachent  « 

Soubz  leurs  pères  et  soubz  leurs  mères, 
6440       Et  de  viandes  non  ameres 

Les  paissent  *,  reschaufent  et  gardent. 

Et  piteusement  les  regardent 

Jusques  nouvelle  plume  vient 

A  leurs  anceseurs  ;  lors  advient 
6445        Que  leur  veue  est  renouvelée,  536  a 

Par  tout  puent  prandre  volée 

Par  le  secours  de  leurs  enfans 


I.  )usques  a. 

a.  Tirent.  —  b.  Nourrissent. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  211 

Qui  leur  ont  esté  secourans 
Ainsi  que  s'ilz  voulsissent  dire  : 
«  Père  et  mère,  en  vostre  martire  6450 

Nous  avez  vrais  enfans  trouvez, 
Et  c'est  droit,  car  pons  et  couvez, 
Esclos  nous  avez  et  nourris, 
Autrement  fussons  nous  pourris, 
Tant  que  gouverner  nous  sçavons  ;  6455 

Et  semblablement  vous  devons 
Et  mieulx  supporter  voz  annuis 
Et  servir  de  jour  et  de  nuis. 
En  recongnoissant  les  biensfais 
Que  par  grâce  nous  avez  fais.  »  6460 

Et  se  tel  nature  ont  oisel  *, 
Dames,  chevalier,  damoisel 
Et  toute  humaine  créature 
Doit  ensuir  ceste  nature 

Par  plus  grant  raison  et  plus  forte.  6465 

Saige  est  qui  vieillesce  supporte, 
Car  tous  nous  fault  juenes  fenir  ^ 
Ou  vieulx  en  la  fin  devenir; 
Et  certes  c'est  tresgrant  noblesce 
De  finer  en  dame  Vieillesce,  6470 

Et  d'avoir  bien  vescu  son  temps 
Sanz  deshoneur  et  sanz  contemps, 
Et  d'emporter,  quant  on  est  mors. 
Bien  pour  Tame  et  renom  au  corps. 
Filz,  tant  com  tu  seras  en  vie,  6475 

N'aies  de  marier  envie  : 
Qui  se  marie,  il  siet  sanz  doubte 
Sur  les  flums  de  luxure,  et  boute 
536  b      Les  ruisseaulx  de  courroux  et  dMre 

En  son  cuer,  et  encor  puis  dire  6480 

*  Vers  646  J -6474  publiés  par  Tarbé,  Mir.,p.  Jo3'Jo4- 
a.  Mourir  jeunes. 


212  LE  MIROIR   DE  MARIAGE 

Que  tempest  de  gueule  ^  le  tue, 
Et  couvoitise  s'esvertue 
De  le  plungier  es  griefs  tourmens 
De  ce  monde,  s'il  a  enfens; 

6485        Si  non,  et  il  vit  en  oiseuse. 

Tant  est  sa  vie  plus  doubteuse, 
Car  oiseuse,  si  com  j'entens. 
Est  comme  sont  ces  grans  estans 
Habondans  de  divers  poissons, 

6490       Et  semblablement  nous  lisons 

Qu'oiseuse  est  l'estanc  des  pensées 
Et  des  choses  desordonnées 
Qui  en  soy  mesmes  se  nourrissent. 
Dont  maintes  personnes  périssent  : 

6495        Ce  sont  les  flums  de  la  boe  orde. 

Dont  il  fault  que  tout  pechié  sorde  *. 


LXI.  —  Comment  Franc  Vouloir  est  admonesté  de  soy 
desister  et  getter  hors  du  flum  de  luxure  par  prier 
Dieu,  et  des  .vu.  fontaines  d'Israël. 

Treschier  filz,  pour  ce  dois  clamer 

A  Dieu  que  de  ce  lac  amer, 

De  ce  vil  flume  et  sa  misère, 
65oo       De  son  fane  <^  et  de  l'eaue  amere 

Qui  en  decourt,  oster  te  vueilles  ', 

Et  que  doucement  te  recueilles  2^ 

Afin  que  tu  puisses  puisier 

Et  boire  jusques  au  juisier  ^ 
65o5       Et  du  cuer  arrouser  le  prael 

De  la  fontaine  d'Israël 

I.  vueille.  —  2.  recueille. 

a.  Trouble  de  gloutonnerie.  —  b.  Sorte.  —  c.  Sa  fange.  •—  d.  Gé- 


LE    MIROIR    DE   MARIAGE  2l3 

En  joie,  en  paix  et  en  leesce  ! 
De  Dieu  vient  celle  eaue  et  adresce, 
Fontaine  est  de  compunction  ; 
536  c      Santez  en  vient,  salvacion  ;  65  lo 

Et  de  celle  saincte  fontaine 
But  Pierres  et  la  Magdelaine  : 
Pierres  y  trouva  son  salu; 
Tant  a  Magdelaine  valu 

Qu'elle  fut  garie  et  lavée  65 1 5 

De  Torde  boe  deslavée  ^, 
Dont  elle  avoit  esté  pourprise 
Du  pechié  de  char  et  reprinse. 
Sept  fontaines  d'Israël  sont, 
Qui  toudis  decourent  et  vont  652o 

Et  arrousent  par  leur  douceur 
Les  amis  de  Nostre  Seigneur  ; 
En  ces  ruisseaulx  nulz  ne  périt. 
Sept  dons  sont  du  Saint  Esperit  : 
Le  premier  est  de  sapience,  6525 

Le  second  est  d'intelligence, 
Le  tiers  de  conseil  *,  quart  de  force, 
Le  cinq  a  science  s'efforce, 
Le  sizismes  est  de  pité, 

Et  le  septisme  en  vérité  65 3o 

Est  de  craindre  Nostre  Seignour 
En  tous  temps  et  par  vraie  amour. 
De  sapience  la  fontaine 
Vient  l'eaue  de  doctrine  plaine, 
Et  ï  l'esperit  d'intelligence  6535 

Fait  le  ruissel  de  providence. 
De  la  fontaine  de  conseil 
Sourt  la  vaine  et  doulz  appareil 
De  soûlas;  et  puis  après  vient 

I.  Et  manque, 

a.  Souillée.  — />.  Bon  sens. 


2l4  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

6540       La  fontaine  ou  il  se  couvient 
Appuier,  c'est  force  qui  fait 
L'omme  vertueus  en  bon  fait. 
Science  donne  paine  et  plour  : 
Qui  aprant,  moult  a  de  dolour.  536  d 

6545       Pité  donne  compassion, 

Double  fruit  de  coftfession, 
Car  l'ame  est  par  paour  compointe, 
De  l'amour  de  Dieu  est  empointe 
En  considérant  son  exil 
65  5o       Par  enfer  et  son  grant  péril  : 

Lors  est  de  larmes  cravantée  ^, 
Lors  est  de  souspirs  tourmentée 
De  la  longue  angoisse  qu'elle  a 
Et  de  paour  qui  la  tient  la. 
6555       Par  repentence  et  par  pardon 
Lui  fait  Dieux  de  seurté  don, 
Ains  que  du  corps  ysse  la  lasse  * 
Se  par  contriction  pourchasse 
Et  par  contemplacion  digne 
656o       De  penser  au  lieu  qui  ne  fine, 
C'est  le  règne  de  paradis, 
Ou  l'en  puet  advenir  toudis, 
En.  laissant  les  choses  mondaines 
Et  en  pensant  aux  souveraines 
6565        Ou  chascuns  de  nous  doit  gésir 
Par  pensée  de  vray  désir, 
Ou  l'esperit  des  bons  labeure 
Par  nuis,  de  jours  et  a  toute  heure. 
Et  *  de  ces  .iiii.  affections 
6570        De  couraige  '^,  dont  nous  lisons, 

Viennent  .iiii.  fleuves  ^;  descendent 
Deux  du  souverain  ru  ^  qui  tendent 

I.  Et  manque.  —  2.  fleuues  et.  —  3.  ruisseau. 

a.  Brisée.  —  b.  La  malheureuse.  —  c.  Cœur. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  21 5 

A  abuvrer  les  cuers  des  gens, 
Et  .II.  qui  montent  par  dedens. 
C'est  cdmpunction  des  péchiez,  6675 

Quant  li  couraiges  est  seichiez 
Et  par  eaue  de  repentence 
SS'j  a    Vient  a  œuvre  de  pénitence, 

Que  chascuns  doit  cerchier  et  querre. 

Et  scez  tu  que  c'est?  C'est  la  terre  658o 

Que  Caleph  a  Axe  sa  fille 

Donna,  qui  fut  sage  et  soutille. 

Séant  sur  Fasne  et  souspirant  ; 

Lors  dist  a  son  père  en  criant  : 

«  Ta  beneiçon  me  soit  donnée  !  6585 

La  terre  austral  habandonnée 

M'est  de  par  toy  ;  or  vueil  rouver  « 

Un  ruissel  pour  lui  arrouser.  » 

Lors  lui  donna  dessus  rivière 

Et  dessoubz,  a  s'umble  prière.  6590 

Par  Axa  enten  ce  notable 


Et  par  l'asne  ou  Axa  seoit 

La  char  qui  l'ame  obéir  doit; 

La  terre  austral  interprétée  ôSgS 

Est  ardeur  de  bonne  pensée  ; 

Les  ruisseaulx  dessoubz  et  desseure, 

Deux  compunctions  dont  l'en  pleure. 

Sont  de  craindre  Dieu  et  l'amer. 

Et  de  ses  souspirs  vient  l'amer  6600 

Du  cri  Axa  ;  c'est  pénitence, 

Ne  je  ne  voy  autre  sentence 

De  ces  .11.  ruisseaulx,  fors  amour 

Et  crainte  de  Nostre  Seignour. 

En  considérant  la  misera  66o5 

De  la  présente  vie  amere 


a.  Demander. 


2l6  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Et  ses  paines  après  la  mort 

Du  feu  jehannel  «  qui  nous  mort 

Par  les  larmes  que  nous  plourons, 
6610       Deux  fleuves  en  nous  decovrons, 

Qui  a  compunction  divine 

Nous  font  venir  en  brief  termine  : 

L'un  est  la  paour  devant  dicte,  53^  b 

Et  l'amour  de  Dieu  nous  exite 
661 5       A  nostre  pensée  amolir  *, 

Qui  tout  pechié  nous  doit  tolir. 

Vez  cy  l'eritaige  d'Axa, 

Fille  Caleph,  fil  Jeffonnea  : 

Cilz  qui  l'ara  en  mariage 
6620       Yert  douez  de  tel  héritage. 

Caleph  est  li  cuers  entendus, 

Qui  est  convertis  et  rendus 

Aux  ruisseaulx  de  compunction 

D'avoir  en  recordacion 
6625        La  terre  austral  *  délicieuse, 

Par  une  chaleur  précieuse 

Du  saint  Esperit  dominent 

Par  humble  désir  et  fervent. 

En  ces  ruisseaulx  sont  lavez  lors 
663o       Les  dolens  péchiez  vils  et  ors 

Et  les  taiches  de  la  povre  ame, 

Et  purgiez  du  corps  li  diffame  <^, 

Et  par  dedenz  ce  ruisselet 

Sont  li  vestement  ort  et  let 
6635        De  l'ame  monde  ^  et  de  l'ordure 

Des  gros  péchiez  et  leur  laidure  ; 

Et  puis  ou  hault  ruissel  amont 

Encores  plus  mondes  se  font 

Et  en  la  terre  austral,  c'est  haulte, 

I.  austras. 

a.  De  la  géhenne.  —  b.  Adoucir.  —  c.  Les  hontes.  —  d.  Purifiés. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  217 

Qui  est  ferme  comme  une  vaulte  ^,  6640 

Se  seichent  les  péchiez  mondains. 
La  paour  lave  amour  au  mains  ', 
Les  monde  et  la  chalour  les  seiche 
Par  dedenz,  par  quoy  nulz  ne  pèche. 
Ou  lieu  souverain  est  amour  6645 

Et  en  la  terre  austral  chalour. 
Sj  c     La  paour  procède  de  paine, 
L'amour  de  pensée  certaine; 
La  chaleur  vient  du  feu  sanz  doubte 
Et  la  sensualité  doubte;  665o 

La  raison  se  délite  en  tant 
Que  la  pensée  contemplant 
Va  par  le  ray  de  discipline, 
Qui  lors  l'esprant  et  enlumine. 
En  l'un  des  ruisseaulx  sont  laissées  6655 

Ordes  taiches  et  abaissées, 
En  l'autre  sont  les  choses  mondes; 
Si  doit  on  bien  amer  telz  undes. 
Ou  tiers  est  l'esclarcissement  : 
Paour  reprime  proprement  6660 

Les  faiz  des  péchiez  et  reboute  ; 
Amour  les  pensers  vilz  agoute  ^ 
Des  deliz  de  tout  son  pouoir; 
Li  feux  deseche  et  fait  ardoir 
L'umeur  des  charnelz  voluntez,  6665 

Quant  courraiges  en  est  temptez. 
Prouvé  avons  ceste  ^  besongne. 
La  le  ^  psalmiste  le  tesmoigne, 
Qui  dit  la  et  en  certain  leu  : 
«  En  ma  pensée  ardit  le  feu  »,  6670 

C'est  a  dire  le  feux  seicha 
D'amour  mon  cuer,  quant  il  pécha, 

I.  moins.  —  2.  en  ceste.  —  3.  le  manque. 
a.  Voûte.  —  b.  Égoutte. 


2l8  LE   MIROIR   DE   MARIAGE 

Ancor  par  simulacion 

Prinst  de  ceste  lavacion 
6675       Esperitel  exemple  mettre. 

Du  moustrer  me  vueil  entremettre  : 

L'en  voit  souvent  que  lavandier  *  ^ 

Font  leurs  draps  desur  ""  le  gravier 

Laver  premiers  en  Teaue  froide, 
6680       Pour  ce  qu'elle  est  un  petit  roide, 

Puis  en  la  chaude  et  au  souleil  53'j  d 

Pour  seichier  leur  font  appareil. 

L'eaue  est  a  la  cendre  meslée, 

Mais  elle  est  par  avant  coulée 
6685       Sur  le  cendrier  *,  si  que  ne  passe 

Si  tost  et  par  ce  point  efface 

Les  taiches  qui  sont  sur  les  draps 

Plus  de  legier  sur  le  bourras  c, 

Et  les  rent  beaux,  buez  ^  et  blans. 
6690        Ainsis  quant  li  désirs  est  grans 

Par  amour  vers  Dieu  nostre  père 

De  la  compunction  amere 

Qu'on  doit  de  ses  péchiez  avoir, 

Les  larmes  font  lors  leur  devoir  ; 
6695        L'eaue  est  adonc  sur  le  feu  mise 

Quant  la  char  fraile  est  ademise  ^  ; 

Lors  est  la  mellée  la  cendre 

Avecques  l'eaue  de  plour  tendre; 

Lors  est  par  le  drap  decoulée, 
6700       Quant  la  char  fraile  et  défoulée/ 

Considère  la  vanité 

De  sa  povre  fragilité 

Par  mémoire  qui  li  ennorte 


I.  lamandier.  —  2.  sur. 

a.  Blanchisseurs-  —  b.  Linge  où  se  mettent  les  cendres.  — 
c.  Grosse  toile  où  on  met  les  cendres.  —  d.  Lessivés.  —  e.  Mise  au 
fond.  — /.  Abaissée. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  219 

D'avoir  toudis  nette  sa  porte  6705 

Par  lavement  de  conscience 
En  paour  et  en  pacience. 
Ainsis  est  l'ame  nettoiée 
Des  taiches  dont  fut  ordoiée 
Du  pectiié,  du  sang  omicide, 
D'envie  qui  n'a  frain  ne  bride,  6710 

De  l'orde  puour  de  luxure, 
De  la  legiere  pourreture 
Et  du  fiens  de  convoitise. 
De  Tort  monstre  qui  flue  a  guise 
538  a      D'une  vile  et  orde  singesse  6715 

Que  pour  horreur  déclarer  lesse. 


LXII.  —  Epilogacion  en  brief  des  choses  et  chapi- 
tres DEVANT  TRAICTES  POUR  RETRAIRE  FraNC  VoULOIR 
DES  NOPCES  TEMPORELLES,  ET  PARLE  DES  ESPIRITUELES. 

Treschier  filz,  nous  avons  laissé 

Le  chemin  de  Tomme  lassé 

Qui  près  a  trouvé  la  fontaine 

Belle,  reluisant,  clere  et  saine  :  6720 

Si  s'est  sur  la  rive  '  acousté, 

La  a  estendu  son  costé. 

Sent  les  odeurs  souef  flairens 

Et  voit  les  ruisseaulx  ressonnens, 

La  douce  graine,  les  flourettes  6725 

Saillir,  la  grève  et  les  pierrettes 

Parmi  la  duis  du  fonteniz  ^; 

Lors  est  a  moitié  asseviz  *, 

La  gette  souvent  son  regart  : 

1.  larrive 

a.  Courant  de  la  source.  —  b.  Contenté. 


220  LE   MIROIR    DE    MARIAGE 

6730       A  sa  soif  de  Teaue  départ; 

La  refroide  le  chaut  esté 

Ou  il  a  par  avant  esté  ; 

La  refroide  et  mouille  sa  face, 

Sa  grant  soif,  sa  chalour  efface; 
6735        La  mouille  ses  mains  et  ses  piez 

Et  la  est  tout  rasaziez. 

Et  certes  par  autel  raison 

Fontaine  de  compunction 

Lave  l'ame  et  sa  face  aussi 
6740       Et  a  la  pensée  embelli; 

Lave  les  œuvres  de  ses  mains, 

Lave  tous  ses  désirs  mondains. 

Ainsis  que  les  piez  portent  l'omme 

En  alant  le  chemin  de  Romme 
6745        Ou  ailleurs  a  sa  voulenté, 

Puelent  li  bon  estre  porté  538  k 

Par  désir  a  ce  doulz  ruissel 

De  compunction  bon  et  bel 

Qui  monde  et  lave  toute  ordure 
6750        De  l'ame  ou  corps  de  créature. 

Dont  je  diroie  plus  avant, 

Se  '  je  vouloie,  mais  j'ay  tant 

Ce  chapitre  a  parler  tenu 

Que  ung  autre  m'est  survenu 
6755        Que  je  vueil  ci  après  descripre 

Pour  continuer  ma  matire. 

Treschier  filz,  je  t'ay  exposé 

Et  a  mon  pouoir  proposé 

Des  noces  mondaines  l'assault 
6760        Et  les  merveilles  qu'il  y  fault, 

Les  grans  perilz  de  femme  prandre, 

La  doleur  qui  en  puet  descendre, 

La  briefté  de  l'eage  et  la  fin 


I.  Si. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  221 

Et  du  mesnaige  le  hutin  ^, 
Ainsis  que  requis  le  m'avoies;  6765 

Je  t'ay  moustré  par  maintes  voies 
La  durté  des  enfans  avoir, 
Et  si  t'ay  assez  fait  sçavoir 
Par  escripture  et  par  exemples 
La  manière  d'aler  aux  temples,  6770 

Les  meurs  de  femme  et  sa  nature, 
Dont  j'ay  touché  mainte  escripture, 
Pour  toy  retraire  du  lien 
Ou  li  juene  et  li  ancien 

Ont  perdu  corps,  estât  et  vie,  6775 

Prouesse  de  chevalerie. 
Science,  sens,  force  et  vertu 
Par  marier;  et  ce  pers  tu, 
Se  tu  ne  crois  aux  sains  escrips 
538  c     Que  je  t'ay  cy  devant  escrips  ;  6780 

Et  moult  long  temps  a  que  je  lui  * 
Que  beaus  chastois  est  par  autrui  <^. 
Beaux  lîlz,  vueilliez  y  prandre  garde, 
Pour  Dieu  de  marier  te  garde. 
Laisses  ces  noces  temporeles;  6785 

Venons  aux  espiritueles 
Dont  les  embracemens  sont  doulz; 
Faisons  de  paradis  espoux, 
Ne  courroçons  père  ne  mère. 
Ysaac,  ce  fut  chose  clere,  6790 

Ot  .11.  filz,  si  com  j'ay  leu 
(L'un  fut  Jacob,  l'autre  Esau), 
De  Rebeque,  la  saige  dame. 
Esau  print  plus  d'une  famé; 
Deux  en  ot,  Judich  la  première,  6795 

De  Berithey  fille  chiere; 
Bersamath  l'autre  fut  nommée, 

a.  Tapage,  —b.  Je  lus.  —  c.  Les  bonnes  leçons  viennent  d'autrui. 


222  LE   MIROIR   DE   MARIAGE 

Fille  Helon  :  choçe  est  approuvée 

Que  toutes  les  deux  offendirent  ^ 
6800       Ysaac  et  Rebeque  maudirent. 

Jacob  .11.  autres  femmes  ot, 

Filles  Labam  sanz  nul  riot  ^, 

L'une  Rachel,  l'autre  Lyan. 

Par  ces  deux  frères,  filz,  retien 
68o5        En  homme  avoir  deux  mouvemens  : 

Concupiscence  de  tourmens 

En  la  char,  l'autre  est  l'esperit 

Qui  pas  ne  mœurt,  mais  tousjours  vit. 

Par  les  femmes  d'Esau  prandre 
6810       Pouons  la  louenge  et  entendre 

De  l'amour  naturele  immonde 

Et  du  mauvais  sens  de  ce  monde  ; 

Par  les  femmes  de  Jacob  truys 

La  vie  active,  après  et  puis  538  d 

68 1 5       La  contemplative  ensement. 

D'Esau  est  dit  proprement 

Qu'en  chaçant  aux  bestes  sauvaiges 

Est  fais  homs,  hardis  ses  couraiges, 

Et  par  Jacob  qui  demouroit 
6820       Es  tabernacles  et  vivoit 

Est  entendu  simplicité. 

Douceur  et  debonnaireté. 

La  char  ensuient  li  veneur, 

De  la  char  vivent  li  chaceûr, 
6825       Et  ainsi  vient  la  convoitise 

De  char  aux  hommes  et  par  tel  guise 

En  suiant  '  les  désirs  charnelz  ; 

Et  lors  en  sont  ilz  encharnelz 

Et  repeuz  contre  raison. 
683o       Jacob  habiteur  de  maison 

i.fuiant. 

a.  Offensèrent.  —  b.  Dispute. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  223 

Est  l'espirituel  pensée 

Repeue  de  douce  rousée 

Par  larmes  de  contriction, 

Venenz  en  delectacion 

De  contempler  choses  divines  ;  6835 

Doulz  est  cilz  pensers  et  bénignes. 

Esau  chaçoit  les  cerfs  bis  ^, 

Les  sangliers,  Jacob  les  brebis; 

Esau  espandoit  le  sanc, 

Jacob  espandoit  le  lait  blanc  ;  6840 

La  laine  des  brebis  tondoit, 

Esau  les  peulz  arrechoit 

Inutiles  des  sauvagines  ^, 

Ses  las  tendoit  et  ses  crétines  ^ 

Pour  les  prandre  et  o  l'arc  aussi  6845 

Les  prenoit  sanz  avoir  mercy; 

Jacob  de  sustantacion 

Portoit  pour  consolacion 

La  verge  et  le  bâton  joli 

Pour  la  correction  de  li .  685o 

Esau  povre  garde  y  pran, 

Que  les  filles  de  Chanaam 

N'eust  jamais  ses  pères  prises, 

Oultre  celles  qu'il  ot  soubmises  : 

Devant  print  la  fille  Hismael  6855 

Qui  fut  tilz  non  pas  d'Israël, 

Mais  filz  d'Agar  la  chamberiere. 

Par  Agar  chascun  la  char  quiere  ^, 

Et  par  '  Hismael  l'appétit 

De  la  char  qui  dure  petit;  6860 

La  fille  Hismael  désigne 

La  cure  ^  de  la  char  sanguine, 


I.  Par. 


a.   Fauves.  —  b.   Bêtes  sauvages.  —  c.  Pièges  en  osier. 
d.  Recherche.  —  e.  Désir. 


224  LE  MIROIR   DE  MARIAGE 

Qui  la  maine  aux  charnelz  delis 

Et  es  péchiez,  si  com  je  lis. 
6865       Les  femmes  Jacob  sont  louées 

Et  endeux  ^  assez  esprouvées, 

En  la  première,  sa  féconde  ', 

Beauté  de  face  en  la  seconde; 

Aux  aucuns  plaist  Rachel  la  vie, 
6870       Aux  autres  plaist  la  face  Lie; 

Beauté  de  contemplacion, 

Repos  de  meditacion, 

Pure  leçon  de  sapience 

Et  le  miroir  de  conscience 
6875        Aiment  aucuns,  et  n'ont  pas  tort. 

A  la  clarté  divine  au  fort  * 

S'aerdent  ^  tant  comme  a  Rachel 

Et  restraingnent  dedans  leur  pel 

Les  foulz  désirs  de  leur  couraige; 
6880       Lie  aux  autres  par  son  visaige 

Plaist  et  par  sa  fécondité  \ 

Et  ceuls  la  ont  bien  proufité  53g  b 

Qui  gendrent,  dont  c'est  grant  proufis, 

De  predicacion  les  fils  ; 
6885        Ceuls  ont  esté  nourris  du  lait 

De  consolacion  et  fait, 

Dont  pluseurs  font  pour  le  labour 

Mondain  souffrir  et  a  leur  tour 

Menistrer  et  avoir  la  cure 
6890       De  leur  famille,  et  couverture 

Sont  com  le  voile  au  tabernacle. 

Qui  lui  font  deffense  et  ostacle 

Contre  les  vens,  contre  la  pluie. 

A  Rachel  et  Lie  t'appuie, 
6895        Tant  que  labour  intollerable 

I.  faconde.  —  2.  facondite. 

a.  Toutes  deux.  —  b.  Après  tout.  —  c.  S'attachent. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  2  2;) 

Ne  soit  a  Lie  et  par  semblable 

Le  repos  Rachel  par  ennuy, 

Mais  succèdent  en  eulx  cil  duy  : 

L'oroison  au  labour  succède 

Et  le  labour,  si  com  dit  Bede,  6900 

Succède  aussi  a  l'oroison; 

Leçon  et  predicacion 

Et  pensée  soient  ensemble, 

Car  ainsi  venoit,  ce  me  semble, 

Jacob  avec  Rachel  avant  ;  bgoS 

Mais  avec  Lye  plus  souvant 

Avoit  acoustumé  d'entrer. 

Et  ceste  chose  vueil  moustrer 

Que  l'en  doit  prandre  tele  famé 

Qui  ne  trouble  du  père  l'ame,  6910 

C'est  assavoir  la  bonneurté 

Du  pais  d'eternalité, 

C'est  le  souverain  paradis 

Et  la  joye  qu'orent  jadis 

Et  tout  noz  pères  anciens,  691 5 

Comme  bons,  justes  et  sciens 

Par  leur  sens  et  par  leur  mérite. 

Par  Ysaac  est  joie  dicte 

Et  ris  est  entendu  par  luy, 

Si  comme  en  pluseurs  lieux  le  luy  ;  6920 

Item  chascuns  doit  eschuer 

De  femme  prandre  et  espouser 

Que  la  loy  divine  deffent. 


LXIIL  —  Comment  il  fut  deffendu   au    peuple  qui 

PARTIT   d'EgIPTE    d'eSPOUSER   FEMMES  DES  .VII.  NASCIONS 

Chananées. 

Nous  lisons  qu'au  département 

Du  peuple  qui  partit  d'Egipte,  6925 

T.  IX  i5 


2  20  LE  MIROIR   DE  MARIAGE 

Que  ceste  paroule  fut  dicte 

De  Dieu  pour  sept  des  nascions, 

Cananées  '  et  Ferezeons, 

Et  a  cinq  des  autres  lignées 
6930       Qui  estre  durent  expugnées  : 

«  Tu  ne  feras  nulle  aliance 

Avec  eulx  ;  aussi  ne  t'avance 

De  faire  mariaige  o  eulx; 

Ton  fil  a  la  fille  d'iceulx 
6935        Ne  donne,  ne  ta  fille  au  fil 

Ne  marie,  tant  soit  subtil 

De  séduire  par  leurs  malices 

Autruy  gent  et  leurs  maléfices 

Faire  sentir  et  apparoir.  » 
6940       En  ce  puet  sens  moral  avoir, 

Dont  vez  cy  la  moralité  : 

Geuls  qui  d'Egipte  en  sont  aie 

Puis  comparer,  et  la  me  fonde, 

A  ceuls  qui  ont  au  présent  monde 
6945       Renuncé  :  ces  sept  leur  font  guerre 

Et  ont  pourprins  toute  leur  terre 

Et  délivré  de  seignourie  53g  d 

Leur  cuer;  .vu.  vice  sont  de  vie  : 

Cil  .vil.  peuple  sont  il  or  tel? 
6950       Ouil,  sept  sont  vice  mortel 

Auxquelz  nous  est  de  conscience 

Deffendu  de  faire  aliance 

De  mariage  par  pechié, 

Que  nous  ne  soions  entechié 
6955        De  délit  de  consentement 

Ne  d'eulx  compaignier  nullement 

En  euvre  ne  en  autre  chose. 

Les  filz  de  Cananeans  glose  ^ 

I.  Cacanees. 
a.  J'explique. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  227 

Par  euvre  subgecte  et  perverse 

De  pechié  qui  Famé  reverse  ^  6960 

En  enfer  et  es  obscurs  lieux; 

Les  filz  et  filles  des  Hebrieux 

Sont  bonnes  operacions 

Et  douces  cogitacions  : 

Lors  est  bonne  euvre  mariée  6965 

A  sugestion  et  liée 

Et  la  bonne  pensée  a  l'euvre 

Qui  de  Dieu  la  grâce  requeuvre. 

Mais  certes  c'est  trop  grant  péril, 

Quant  la  fille  déçoit  le  fil  6970 

Des  Hebrieux,  a  '  lui  se  marie, 

Quant  le  bon  conseil  lui  varie  * 

Et  a  pechié  le  convertit. 

Par  sugestion  pervertit 

Le  bien  au  mal,  ainsis  le  rente  <^,  6973 

Que  nostre  ^  première  parente 

Mua  trop  le  conseil  de  l'omme  : 

Inobedient  par  la  pomme 

Le  rendit,  foible  et  transgresseur 

Du  commandement  le  Sauveur,  6980 

Qui  trespassa,  quant  le  fruit  mort  <^^ 

Dont  nous  fumes  depuis  tuit  mort. 

Mais  cilz  qui  tant  a  de  pité 

Nous  en  a  depuis  rachaté 

Par  le  saint  sanc,  qui  de  la  vaine  6985 

De  son  corps,  et  par  mort  humaine 

Que  soufrir  voult,  nous  délivra 

Par  vraie  amour  qui  l'enyvra 

Et  qui  le  contraint  a  ce  faire 

Pour  nous  et  no  vie  refaire.  6990 

Par  Eve  autre  chose  n'entens 


I.  et  a.  —  2.  no. 


a.  Rejette.  —  b.  Le  fait  agir  contre  le  bien.  —  c.  Gratifie. 
d.  Mordit. 


228  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Fors  celle  qui  offre  en  tous  tems 

Et  chascun  jour  a  homme  et  femme 

Et  tent  la  pomme  de  diffame  ^  : 
6995        C'est  la  chars  qui  tousjours  périt  ^ 

Par  sugection  Fesperit 

Et  lui  offre  et  lui  administre 

Toute  doleur,  dont  maulx  puet  ystre  ^ 

Par  temptacion  decevable 
7000       Et  par  vanité  trespassable 

Et  par  temptacions  mondaines 

En  fin  de  dampnacion  plaines. 

En  la  pomme  trois  choses  a, 

Qui  bien  regarder  y  sçara  : 
7005        Couleur,  odeur,  savour  y  sont  ; 

Et  en  volupté  si  '  se  font 

Trois  choses  que  je  vueil  retraire  : 

Faveur,  honeur,  amour  ;  contraire 

Ne  sont  pas  en  comparaison 
7010       Pour  venir  a  vraie  raison 

Et  exemple  reprehensible, 

Que  chascuns  doit  avoir  visible. 

La  faveur  que  l'en  a  premier 

Au  monde  est  l'odeur  du  pommier 
701 5       A  la  pomme  et  du  fruit  qu'il  porte,  540  b 

Qui  la  faveur  mondaine  ennorte  ^, 

Dont  la  couleur  nous  abellit  ^  ; 

L'oneur  en  amour  nous  nourrit, 

Ainsis  qu'as  narines  retraire 
7020       Se  suelt  l'odeur;  a  l'exemplaire/, 

Le  penser  du  couraige  humain 

Désire  et  attrait  le  mondain  ; 

Mais  lors  fault  beauté  de  la  pomme, 


I.  si  manque. 

a.  Honte.  —  b.  Fait  périr.  —  c.  Sortir.  —  d.  Nous  pousse  vers. 
-  e.  Plaît.  — /.  Semblablement. 


LE    MIROIR    DE   MARIAGE  229 

Quant  puissance  mondaine  a  homme 

Est  ostée  '  par  accident;  7025 

La  saveur  lors  par  incident 

Suit  l'odeur,  quant  l'euvre  au  désir 

Fait  la  voulenté  acomplir. 

La  couleur  de  pomme  dampnable 

Moustra  a  Eve  le  diable;  7o3o 

Par  euvre  de  sugestion 

Odoura  ^  delectacion 

Celle  Eve,  et  Adam  consenti 

Semblablement  et  offendi  ^. 

Ces  trois  choses  sont  sanz  séjour  703  5 

En  nostre  corps  et  nuit  et  jour  : 

Le  diable  nous  tempte  et  déçoit, 

Nostre  char  le  délit  reçoit 

Et  l'esperit  pechié  consent. 

Lors  nous  faut  il  garde  fréquent  7040 

Que  sensualité  no  vie 

Par  son  pouoir  ne  dominie  ^  *, 

Mais  succumbe  en  toute  saison, 

Si  que  la  char  n'ait  ochoison 

Par  sa  foleur  de  nous  priver  7045 

De  raison,  qui  doit  estriver  <^ 

Pour  les  vertus  contre  les  vices. 


—  Exemple  de  non  prandre  seconde  foiz  femme 

PAR  LES  meurs  DE  LA  PREMIERE. 

Treschiers  filz,  or  ne  soies  nices; 

Je  t'ennorte  a  non  femme  prandre  : 

Pour  Dieu,  vueilles  moy  bien  entendre.    7o5o 

Et  puet  estre  as  tu  femme  prinse 

I.  Est  estre.  —  2.  Odoura  en.  —  3.  domnie. 

a.  Commit  une  faute.  —  b.  Gouverne.  —  c.  Lutter. 


230  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Autre  fois  :  beau  filz,  or  t'advise, 

Se  tu  l'eus,  s'elle  te  plut 

Et  s'elle  onques  jour  te  déçut, 
7055        S'elle  fut  chaste  ou  adultère, 

S'elle  ensuy  de  meurs  sa  mère, 

S'elle  fut  laide  ou  gracieuse, 

S'elle  fut  douce  ou  despiteuse  ^, 

S'elle  se  courça  de  legier, 
7060       S'elle  te  fist  onques  dangier  *, 

S'elle  fut  couvoiteuse  ou  foie, 

S'elle  t'esmut  onq  par  parole 

A  courroux  ou  crudelité. 

Se  tu  trouvas  fidélité 
7065       Et  repos  en  sa  conscience, 

S'elle  rendit  obeissence 

Et  services  a  toy  ou  non, 

Advise  aux  diz  de  Salemon, 

Pran  bien  garde  qu'en  dit  Moyse 
7070       En  Bible  et  en  la  loy  juise  ^  : 

«  Cilz,  »  dist  il,  «  qui  femme  prandra. 

Puis  qu'avec  lui  la  retendra 

Et  elle  ait  pueur  en  sa  face. 

Si  que  pour  ce  n'ait  pas  sa  grâce, 
7075        Escrive  li,  baille  ou  lui  die 

Le  libelle  de  répudie  ^ 

En  sa  main,  sa  maison  delesse, 

Et,  s'a  autre  mari  s'adresse 

Qui  la  praingne,  et  puis  la  harra, 
7080       Autre  libelle  lui  baurra  540  d 

Et  la  larra  en  sa  maison 

Répudiée  de  raison, 

Ou,  se  mourra  par  adventure, 

Ses  premiers  maris  de  droiture 


a.  Querelleuse  — •  b.  Résistance.  —   c.  Juive.  —  d.  L'acte  de 
répudiation, 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  23 1 

N'en  '  jamais  tenus  d'elle  prandre,  7085 

Car  pollue  ^  est.  »  Vueillez  entendre 
Sur  ce  l'exemple  saint  Grégoire  : 
«  Terrienne  cure  en  mémoire 
Est  la  femme  ^,  que  l'omme  prant. 
Le  désir  avant  le  sousprant  7090 

De  terre  avoir  et  l'action; 
Et  puis  quant  la  possession 
A,  et  sent  le  labour  et  paine 
Qui  croist  le  jour  et  la  sepmaine 
De  gouverner  en  gouvernant,  7^9^ 

De  couvoiter  en  couvoitant, 
De  po  dormir,  de  tost  lever, 
De  soy  en  soussi  eslever, 
Quant  il  congnoist  la  puour  d'elle, 
Adonc  lui  baille  il  son  libelle,  7100 

En  sa  maison  laisse  sa  cure 
Et  l'action  qui  trop  est  dure 
Comme  chose  répudiée 
Qui  estoit  devant  désirée, 
Sanz  congnoistre  d'elle  le  fruit;  7io5 

La  cure  terrienne  nuit 
Qui  estoit  par  avant  amée  : 
Or  est  lors  du  mari  blâmée. 
Et  ^  c'est  l'entendement  de  l'omme 
Qui  congnoist  les  faiz  et  la  somme  71 10 

De  la  terrienne  doleur, 
Dont  il  ama  trop  la  couleur  ; 
En  sa  maison  la  voult  laisser, 
541  a     Car  pollue  est  lors  par  pechier, 

Et  sa  pensée  est  la  maison  711 5 

De  la  terrienne  action 

Qu'il  laisse,  et  un  autre  la  prant. 

I.  Nest.  —  2.  Et  manque. 

a.  Souillée.  —  b.  Il  en  est  de  la  femme  comme  de  la  terre  dont 
on  prend  soin. 


232  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Et  tele  action  or  '  descent 

Du  désir  de  concupiscence 
7 1 20       Que  l'un  laisse,  et  l'autre  s'avance 

A  elle  prandre  et  retenir; 

Et  po  voit  aucuns  advenir 

Qu'elle  desplaise  pour  laissier, 

Mais  au  fort  fault  le  cuer  plaissier  ^ 
7125        Quant  il  dit  que  le  mari  muert; 

Car  ou  la  volume  s'estuert  ^ 

De  laisser  la  cure  mondaine, 

Ou  l'en  la  lait  par  mort  soudaine, 

L'un  par  vouloir,  l'autre  par  mort. 
7i3o       Foulz  est  donc  qui  a  lui  s'amort  ^ 

Ne  qui  en  tel  lieu  se  marie, 

Et  saiges  qui  la  répudie  "*, 

Qu'encor  vault  mieulx  tart  que  jamais 

Soy  repentir  de  ses  meffais  ; 
7135        Car,  se  li  désirs  est  estains 

Une  fois  et  en  soy  restrains. 

Comme  le  mari  trespassé  ^, 

Le  premier  qui  est  respassé 

Ne  doit  tele  cure  reprandre.  » 
7140       Beaux  tresdoulz  fils,  c'est  a  entendre 

Qu'il  ne  doit  jamais  retourner 

A  convoitise  n'atourner 

Son  cuer  a  cure  terrienne. 

Puis  qu'il  a  poilu  l'ancienne 
7145       Voulenté  qu'il  ot  de  pechier; 

Il  ne  s'en  doit  plus  approuchier. 

Or  ay  en  ma  descripcion 

Cause  de  separacion,  541  b 

C'est  occasion  de  pueur. 
71 5o       Et  quoy  est  ce  ?  La  grant  ardeur 

I.  or  vianqiie.  —  2.  répudiée. 

a.  Fléchir.  —  b.  Se  tourne.  —  c.  S'attache.  —  ^.  Qui  y  a  échappé. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  2  33 

Assiduele  d'avoir  qucrre, 
Qui  aux  narines  toult  et  serre 
Par  celle  cure  seculere 
L'odeur  flairant,  luisant  et  clere 
Du  bon  fruit  d'operacion,  7 1 5 5 

Qui  par  son  odoracion 
Et  par  les  fleurs  de  bonnes  œuvres 
Et  des  vertus  les  pueurs  cueuvres 
De  la  char  immonde  et  mauvaise 
Par  purté  de  cuer;  lors  est  aise  7160 

La  povre  ame,  qui  se  delicte 
En  sa  purté  et  se  voit  quitte 
De  lataiche  de  pechié  orde 
Qu'elle  eschue  ^,  et  si  '  se  recorde 
De  la  superfluité  vaine  7 1 65 

Qui  tant  lui  a  donné  de  paine. 
Oste  celle  femme  et  met  pueur  *, 
Et  tu  osteras  la  pueur  ' 
De  ta  maison,  c'est  la  pensée 
De  chose  terrienne  amée  7^7^ 

Et  la  cure  solicitaire  <^ 
Qui  fait  celle  pueur  attraire  ; 
Et  certes  c'est  chose  tresclere 
Que  ja  la  cure  seculere 

Et  le  courraîge  esperitel  7175 

Ne  tendront  ensemble  un  hostel; 
Mais  lors  est  le  couraige  sain, 
Quant  il  se  départ  tout  a  plain 
Du  terrien,  et  pense  hault 
Au  règne  de  Dieu  qui  ne  fault,  7180 

Contemplans  les  choses  divines 
41  c     Hors  de  pechié,  pour  estre  dignes 
De  la  grâce  Dieu  recepvoir. 

I.  si  manque.  —  2.  peur. 

a.  Evite.  —  b.  Dehors.  —  c.  Préoccupation  inquiète. 


234  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 


LXV.  —  Cy  est  ennorté  Franc  Vouloir  de  laissier  le 

MARIAGE  TEMPOREL  ET  DE  PRANDRE  l'eSPIRITUEL. 

Chier  filz,  vueilles  toy  esmouvoir 
7185       A  courre  avec  les  jouvencelles, 

Et  di  a  Dieu  avec  ycelles  : 

«  En  Todeur  de  ces  oingnemens, 

Qui  sont  plus  souefs  que  pimens, 

Avons  treslonguement  couru 
7190        Et  tant  t'avons  de  cuer  queru  ^ 

Et  amé,  que  trouvé  t'avons.  » 

Or  sont  aucuns  que  nous  sçavons 

Qui  ne  courent  qu'a  la  pueur, 

Qui  est  en  eulx  ;  la  bonne  odeur 
7195       Ne  leur  laisse  sentir  ne  querre 

Pour  les  vanitez  de  la  terre, 

A  quoi  ilz  sont  trop  ahurté  *. 

Les  autres  qui  n'ont  pas  purté, 

Vont  a  l'odeur  a  trop  lent  pas 
7200       Et  pour  ce  ne  l'aprouchent  pas, 

Car  a  paine  advenir  y  puellent. 

Aucuns  autres  venir  y  veulent 

Lentement,  et  ceuls  sont  '  vestus 

Du  monde  des  mendres  vertus; 
7205        Autres  courent,  dont  l'un  parvient  % 

Par  la  droicte  voie  qu'il  tient, 

Sanz  fléchir  a  destre  ou  senestre, 

Au  droit  lieu  de  l'ostel  celestre, 

Ou  jardin  vray  et  délectable 
7210       Duquel  le  fruit  est  proufitable 

Pour  l'ame  repaistre  et  nourrir, 

I.  ont.  —  2.  par  nient. 

a.  Cherché.  —  b.  Obstinés. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  235- 

541  d     Qui  ne  pourra  jamais  mourir  : 
La  est  elle  donc  arrousée 
De  grâce,  la  est  espousée 
Au  benoist  espoux  Jhesucrist.  7215 

Autres  courent,  mais  le  délit 
D'aucuns  qui  les  vont  encontrant, 
Et  tant  de  fables  racontant, 
Les  retient  sanz  venir  au  lieu 
Ou  ilz  tendent,  c'est  devers  Dieu,  7220 

Et  s'entroublient  en  chemin  : 
Si  ne  puent  mener  a  fin 
La  voye  par  eulx  entreprinse. 
Cornille  de  meilleur  emprinse 
Et  Zachée  tous  deux  coururent,  7225 

En  euvre  et  en  foy  apparurent 
Vraiz  chemineurs  de  paradis; 
Saphire,  Ananies  jadis 
Coururent,  mais  pas  ne  parvindrent 
Au  chemin  que  ces  deux  la  tindrent.  7280 

Aussi  courent,  si  com  moy  semble, 
Séculiers  et  cloistrés  ensemble. 
Mais  ne  viennent  pas  au  degré 
Souventefois  du  lieu  secré 
Ou  toute  personne  doit  tendre  :  72  35 

Les  séculiers  veulent  entendre  ^ 
Aux  mondaines  possessions. 
Qui  leur  font  les  occasions 
D'y  remanoir  sanz  départir, 
Jusques  la  mort  les  fait  partir  7240 

De  ce  monde  ;  et  l'ame  dolente 
Ne  scet  du  lieu  trouver  la  sente 
Qu'elle  avoit  désiré  longtemps. 
Quant  du  corps  se  part  par  contemps, 
Pour  ses  maulx,  dont  la  fist  coupable,       7245 

a.  S'appliquer. 


236  LE    MIROIR    DE   MARIAGE 

Et  ainsis  est  lors  misérable,  542  a 

Quant  la  mort  la  départ  du  corps. 

D'autre  part  ceuls  qui  sont  mis  hors 

Du  secle  en  leur  religion 
7250       Plaingnent  ^  la  delectacion 

De  la  char,  pour  eulx  retourner 

Aux  delis  et  la  séjourner  ; 

Et  ainsi  la  char  corrumpue 

Se  '  fait  de  bonne  euvre  repeue 
7255        Et  empesche  le  cours  isnel 

Du  vray  espoux,  du  jouvence! 

Qui  tient  la  bonne  ame  a  amie  ; 

Et  de  ce  dit,  n'en  doubtez  mie, 

L'apostre  :  «  Vous  courriez  bien  tuit!  » 
7260       Or  dictes  qui  vous  a  si  duit, 

C'est  a  dire  qui  vous  retint 

De  courir,  et  pour  quoy  ne  vint 

Vostre  penser  par  vostre  fait 

Au  souverain  bien  et  parfait, 
7265       Qui  aviez  sa  santé  apperte 

Et  la  grant  voie  descouverte  ? 

Il  ne  tint  qu'a  vostre  périsse  *, 

Dont  il  fault  que  l'ame  périsse, 

Quant  du  bon  chemin  hors  se  boute 
7270       Et  qu'il  ne  tient  la  droicte  route 

Et  le  sentier  espiritable 

De  la  grant  joie  pardurable. 

La  doivent  tous  malades  courre, 

Qui  de  mort  se  veulent  rescourre  S 
7275        Car  seulement  par  délecter 

En  l'odeur  puellent  profiter 

Des  oingnemens  ceuls  qui  les  sentent; 

Par  y  touchier  garis  les  rendent. 

I.  Le. 

a.  Regrettent,  —  b.  Paresse.  —  c.  Sauver. 


LE    MIROIR    DE    MARIAGE  287 

L'odeur  et  flair  des  oingnemens 
54^  b     Est  des  vertus  li  jugemens,  7280 

Et  la  bonne  operacion 
Des  œuvres  est  l'entencion, 
Dont  la  douce  unction  descent, 
Que  chascun  bon  crestien  sent 
En  la  vie  contemplative,  7285 

Non  pas  ci  en  la  vie  active. 


LXVI.  —  Des  trois  oingnemens  propices  a  guarir  les 

BLECIEZ   ou   mariage   ESPIRITUEL. 

Trois  espèces  d'oingnemens  sont 

Espirituelz  que  ceuls  ont 

Qui  en  leur  griefté  ^  les  requièrent, 

Et  qui  aux  gens  bleciez  affierent  :  7290 

La  première  est  compression, 

Qui  restraint  moult  la  lésion; 

La  fraction  *  est  solidée  <= 

Par  la  seconde  et  droit  menée; 

Et  la  tierce  la  douleur  trait  7^95 

Des  membres,  par  son  doulx  atrait  : 

C'est  l'oingnement  d'umilité, 

Qui  a  de  tous  poins  rebouté 

La  tumeur  et  l'elacion  '^ 

De  vainne  cogitacion  ;  7800 

Consolacion,  le  secont, 

Sur  celle  lésion  infont  « 

La  vraie  unction  par  lui  faicte, 

Tant  que,  se  la  pensée  est  fraicte  / 

Ne  rompue,  elle  la  rejoint  73o5 

Et  la  remet  en  son  droit  point. 

L'oingnement  de  confession 

a.  Etat  de  souffrance.  —   b.   Fracture.  —  c.   Rendue  solide.  — 
d.  Enflure. —  e.  Verse.  — /.  Brisée. 


238  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Est  le  tiers,  qui  sanz  lésion 
Trait  la  viez  ^  doleur  ancienne 
73 10       De  crestien  et  crestienne 

Bleciez  par  pechié  et  par  vice,  542 

Et  les  purge  de  leur  malice  *; 
Et  quant  plus  assiduelment 
Les  touche  de  cest  oingnement 
73x5        Et  que  leur  couraige  en  exhortent, 
Tant  mieulx  les  malades  se  portent. 
Car,  aussi  com  par  le  buvraige 
Se  purge  l'ardeur  et  la  raige 
Que  Pomme  a  dedans  les  bouiaulx, 
7320       Semblablement  se  purgent  ciaulx 
Par  confession  nette  et  pure 
De  l'orde  pensée  et  obscure 
Et  du  touchement  des  péchiez 
Dont  ilz  sont  dedenz  entechiez, 
7325       Cartousjours  par  chose  contraire 
Fault  maladie  des  corps  traire. 
Donc,  quant  vices  sont  des  gens  hors, 
Lors  entrent  vertus  en  leurs  corps, 
Non  pas  quant  les  vices  y  sont, 
7330       Car  adonc  les  vertus  s'en  vont; 
Et  qui  pèche  par  habondance, 
Purgier  le  fault  par  abstinence  ; 
Qui  par  froit  prant  la  maladie, 
Par  chaleur  doit  estre  garie, 
7335       Et  la  chaleur  par  la  froidure, 
Selon  la  raison  de  nature. 
Et  mesmement  selon  science 
Se  doit  purgier  la  conscience 
Des  vices  parmi  les  vertus, 
7340       Dont  chascuns  doit  estre  vestus  : 
C'est  li  cours  isneaulx  et  parfais, 

a.  Vieille.  —  b.  Mal. 


LE   MIROIR   DE  MARIAGE  289 

Qui  est  aux  jouvencelles  fais 
Et  aux  vieillars  qui  la  cheminent 
Et  aux  vierges  que  ja  ne  finent 
5-^2  d      De  courre  pour  la  parvenir  /M^ 

Par  bonnes  œuvres  maintenir, 
En  laissant  la  vie  mondaine 
Et  la  temptacion  soubdaine 
Des  mondaines  mondanitez 
Et  des  soudaines  vanitez  735 o 

De  la  char,  du  diable  et  du  monde, 
Qui  font  l'âme  passer  par  l'onde 
Des  delis  qui  sont  transitis 
Et  des  faulx  biens  vuis  et  fuitis  ^, 
Ou  par  le  corps  est  si  plungée  7355 

Qu'en  la  fin  en  est  submergée. 
Quant  le  corps  ort  et  corrumpable 
Avec  li  de  ses  maulx  coupable 
Est  charoingne  morte  et  pourrie, 
Ouquel  ele  '  a  esté  nourrie,  7360 

Et  cheminer  aux  infernaulx, 
Pour  pugnicion  de  ses  maulx, 
Fault  aler  celle  ame  dolente  : 
Mieulx  vault  le  chemin  et  la  sente 
De  ce  vergier  esperitable.  7365 


LXVII.  —  Cy  est  encores  ennorté  Franc  Vouloir 

DE  PRANDRE  LE  MARIAGE  ESPIRITUEL. 

Soions  donc  a  cellui  courable  *, 
Juenes  et  vieulx,  vierges  et  non. 
Avec  les  plus  jeunes  de  nom. 
C'est  assavoir  les  ignocens  ; 

1.  cle  manque. 

a.  Vides  et  fugilifs.  —  b.  Courons  donc  vers  celui-là. 


240  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

7370       Ayons  le  mémoire  et  le  sens 

D'acquérir  ce  qui  touvsjours  dure, 

C'est  paradis;  fuions  l'ordure 

Du  monde  qui  trop  nous  empesche, 

Faisons  ce  que  l'apostre  presche, 
7375       Querons  les  choses  supernelles  ^, 

Ne  nous  chaiile  des  temporeles;  543  a 

Car  ces  deux,  si  comme  il  lui  semble, 

Ne  sont  pas  paisibles  ensemble  : 

L'une  est  a  temps  ^,  l'autre  n'a  fin; 
7380       Le  temporel  va  a  déclin 

Par  mort,  ou  par  aultre  ordonnance. 

Ou  par  fortunele  <^  puissance  ; 

Mais  l'espirituel  demeure 

Perpétuel,  n'est  qui  le  queure  '^ 
7385       Ne  qui  le  puist  adommaigier  ^; 

La  puet  on  vivre  sanz  dangier 

A  tousjours  pardurablement. 

Mais  qui  aime  plus  ardemment. 

Plus  tost  court  et  vient  a  ce  lieu, 
7390       Et  plus  tost  puet  veoir  son  Dieu. 

Et  qui  précède  en  la  venue  ? 

La  saincte  ame,  qui  est  tenue 

De  Dieu  la  tresparfaite  espouse, 

Qui  ses  œulx  de  larmes  arrouse 
7395       En  requérant  merci  et  grâce. 

Qui  par  confession  efface, 

Par  paie  /  et  par  contriction 

De  pechié  la  dampnacion  : 

Telles  ^  furent  les  jouvencelles. 
7400       Se  tu  demandes  qui  sont  elles  : 

Ce  sont  les  âmes  qui  commencent 


I.  Celles. 

a.  Célestes.  —  b.  Est  limitée  par  le  temps.  —  c.  Qui  dépend  du 
sort.  —  d.  Lui  nuise.  —  e.  Lui  nuire.  —  f.  Punition. 


LE    MIROIR    DE   MARIAGE  24 1 

Ce  grant  chemin  et  qui  s'advancent 
D'y  venir  com  pures  et  nettes  ; 
Mais  encor  ne  sont  pas  parfaictes. 
Dont  viennent  elles?  Quel  '  part  vont?      74o5 
D'Egipte,  et  encores  respont 
L'Escripture,  par  bel  arroy, 
Qu'aux  nopces  vont  du  fil  du  Roy 
Souverain,  et  ja  soit  il  chose, 
43  b      Si  comme  je  treuve  en  la  glose,  74 10 

Que  sotes  et  mendiens  soient 
Et  que  innobles  povres  se  voient, 
Toutevoies  le  droit  Seigneur 
Des  nopces  leur  fait  tant  d'onneur 
Qu'a  chascune  d'elles  largit  ^  74^5 

Ses  biens  fais  et  leur  eslargit 
Ses  dons  et  les  divise  ensamble 
A  chascun,  si  com  bon  lui  samble, 
Et  si  comme  ilz  l'ont  desservi  *. 
Car  ainsi  en  escript  le  vi,  7420 

Si  que  l'odeur  tant  seulement 
Ne  les  trait  pas  de  l'oingnement, 
Mais  la  saveur  de  la  viande. 
Que  tous  bons  crestiens  demande  : 
C'est  le  propre  corps  Jhesucrist.  74^5 

Tel  viande  veult  Tesperit, 
Dont  les  bons  ont  la  vision, 
La  saveur,  la  replection, 
Qu'ilz  savourent  en  aourant, 
Qu'ilz  aourent  en  savourant,  74^o 

Et  qui  oyent  les  chans  nouviaux 
Délectables,  plaisans  et  biaux. 
L'ame,  la  saincte  espouse,  chante, 
Qui  en  son  doulz  chanter  se  vante  : 

I.  Et  quel. 

a.  Fait  largesse  de.  —  b.  Mérité. 

T.  IX  16 


242  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

7435        «  Cilz  me  baisera  de  sa  bouche, 
Ouquel  il  n'ot  onques  reprouche; 
La  sera  veuz  en  sa  beauté 
Li  parfais  en  toute  bonté, 
Le  faiseur  la  forme  des  hommes, 

7440       Li  pères  duquel  filz  nous  sommes, 
Le  doulz  creatour,  li  faiserres 
Du  ciel,  de  l'air,  de  l'eaue,  des  terres, 
Li  Sauveurs  et  li  Souverains 
Sanz  commencement  premerains,  548  c 

7445        Sanz  fin,  en  eternalité, 

Cilz  qui  print  nostre  humanité 
Et  qui  tant  nostre  forme  ama 
Depuis  le  jour  qu'il  nous  forma, 
Qui  ça  jus  pour  noz  maulx  garir 

7450        Se  voult  de  no  forme  couvrir  : 

Amours  li  fist  nostre  char  prandre, 
Amours  le  fist  ça  jus  descendre, 
Et  en  croix,  lui  qui  estoit  franc, 
Voult  il  espandre  son  saint  sanc 

7455        Pour  nous  de  la  mort  d'enfer  traire  ; 
C'est  le  pelicant  débonnaire, 
Qui  a  ses  poucins  rend  la  vie 
Par  son  sang,  c'est  cilz  que  l'en  prie, 
C'est  li  mires  ^  qu'om  doit  amer, 

7460       C'est  cilz  ou  il  n'a  point  d'amer, 

C'est  cilz  qui  donne  et  qui  pardonne 
Les  pardons  a  toute  personne 
Des  pécheurs  qui  merci  lui  crient, 
Quant  de  bouche  et  de  cuer  le  dient 

7465        Et  quant  ilz  en  sont  repentant; 
C'est  cellui  qui  nous  ama  tant 
Qu'il  se  fist  sers  pour  nous  franchir  ^ 
Et  povre  pour  nous  enrrichir  ; 

a.  Médecin,  —  b.  Libérer. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  2^3 

C'est  cilz  qui  a  la  Magdelaine 
Remist  son  pechié  et  sa  paine  7470 

Et  qui  sa  grâce  ne  noya  ^ 
A  Pierre  qui  le  renoya,  * 

Mais  li  pardonna  doucement; 
C'est  no  Dieux,  c'est  no  sauvement, 
C'est  no  salut,  c'est  no  deffense,  747  5 

C'est  cellui  que  maint  homme  offense, 
Qui  n'est  mie  vindicatis  ; 
543  d     C'est  li  grans  roys  judicatis. 

Qui  aux  pécheurs  sera  propices; 

C'est  cilz  qui  fera  trois  offices  74^0 

Au  derrain  jour  tant  redoubté 

Ou  li  mal  seront  rebouté; 

Advocat,  procureur  sera 

Et  juges,  car  il  jugera 

A  ce  derrain  jour  espouentable  74^5 

Chascun,  retenez  ce  notable, 

Sanz  faveur,  selon  ses  mérites. 

La  ne  seront  pas  les  rois  quittes, 

Les  clercs,  les  prestres  ne  les  lays, 

Ne  les  grans  princes  des  palays,  7490 

Les  menuz  peuples  ne  les  riches 

De  leurs  pechiés  ne  de  leurs  triches  *, 

Ainçois  illec  les  jugera 

Et  a  chascun  retribura 

Bien  ou  mal,  selon  sa  desserte  <^  :  749^ 

Aux  bons  bien,  et  aux  mauvais  perte.  » 

Las  !  mar  ^  furent  corps  d'Adam  nez, 

Qui  ce  jour  seront  condempnez 

Par  sentence  perpétuelle. 

Par  leur  orde  vie  et  cruelle  7600 

Et  en  enfer  a  tousjours  mis  ! 


a.  Ne  refusa  pas.  —  b.  Tromperies.  —  c.  Ce  qu'il   aura  mérité. 
—  d.  Malheureusement. 


244  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Mais  bien  seront  de  Dieu  amis 

Ceuls  qui  aront  couru  la  voye 

Par  laquele  ilz  aront  la  joye 
75o5        Pardurable  avec  Séraphin, 

Qui  dure  et  qui  durra  sanz  fin, 

Avec  leur  Dieu,  avec  leur  mestre 

Lasus  en  la  gloire  celestre. 

Par  ses  vestemens  atouchier 
7510       Puet  li  flux  de  sanc  estanchier, 

C'est  a  dire  l'ardeur  et  cure 

Des  vaines  choses  de  nature.  544  a 

Bien  doivent  les  sens  du  couraige 

Sentir  les  flours  du  jardinaige, 
75 1 5        Car  le  sentir  et  l'odourer 

Fait  l'odeur  ou  cuer  demourer, 

Le  gouster  fait  la  grant  douceur 

Retenir  de  celle  saveur, 

Et  '  le  veoir  fait  la  beauté 
7520       Concevoir,  delectableté 

Fait  l'oye,  et  l'atouchement 

Les  choses  tressouefs  ^  comprant; 

Qui  pense  a  chose  espiritele, 

Il  oit,  l'entencion  est  tele, 
7525        En  attendant,  ce  qu'il  quiert  voit, 

En  entendant  mangue  et  boit. 

En  delittent  ce  qu'il  a  quis 

Les  biens  touche  par  lui  requis 

En  contemplacion  divine, 
7530        Esperitelz,  quant  il  est  digne 

De  les  requérir  et  avoir. 


I.  Et  manque. 
a.  Très  douces. 


LE    MIROIR    DE    MARIAGE  246 


LXVIII.  —  Comment  l'en   ne  devroit  jamais    laissier 
l'espirituel  mariage  pour  le  temporel  et  des  veste- 

MENS  et  AOURNEMENS  DES  MARIS  ESPERITUELZ. 

Entendre  devez  et  sçavoir 

De  ceuls  d'Egipte  qui  venoient 

Aux  nopces,  que  ceuls  renunçoient 

Et  renuncent  du  tout  au  monde  ;  7535 

Ce  sont  li  juste  et  li  cuer  monde 

Qui  du  tout  y  ont  renuncié 

Et  qui  ont  pieça  commencié 

Le  traicté  des  divines  nopces, 

Et  qui  n'acomptent  deux  baloces  ^  7^^^ 

Aux  biens  mondains,  fuitis  et  faulx  ; 

Ce  sont  ceuls  qui  a  ces  biens  haulx 
544  b      De  paradis  leurs  pensers  '  lient; 
t  Les  âmes  sont  qui  se  marient 

Au  vray  espoux,  qui  tant  les  aime  7545 

Qu'amies  et  filles  les  claime, 

Et  ont  par  ce  hault  mariage 

Tout  ce  qu'il  fault  a  leur  mesnaige, 

Paix,  repos,  amour  etleesse, 

Joye,  santé,  toute  richesse  755o 

Sanz  soussi,  sanz  paine  et  traveil  ; 

Et  pour  ce  trop  je  ^  me  merveil 

De  mariaige  temporel 

Encontre  l'espirituel, 

Et  comment  ceuls  qui  s'apperçoivent  ^       7555 

Ou  ^  temporel  tant  se  déçoivent, 

Ou  il  n'a  que  doleur  et  paine 

D'ardeur,  de  cuisançon  <^  mondaine, 


i 


I .  pensées.  —  2.  je  manque.  —  3.  Du. 

a.  Prunelles.  —  b.  Ont  du  sens.  —  c.  Souci. 


246  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Comment  a  Tautre  ne  s'aerdent  ^, 
7560        Ne  pourquoy  tant  de  gens  se  perdent 

Souventefois  sanz  ce  congnoistre, 

Qu'a  paine  puent  ceuls  du  cloistre 

Eulx  sauver.  Si  sont  les  cloistriers  * 

Assez  plus  que  les  séculiers 
7565        En  voie  de  salvacion, 

Car  tant  n'ont  de  temptacion 

Ne  '  pugnicion  si  amere 

Comme  ont  celle  gent  séculière, 

Qui  fait  penser  a  leurs  labours, 
7570       A  leurs  femmes,  a  leurs  atours, 

A  leurs  enfans,  a  leurs  bestaulx, 

Ou  ilz  n'ont  que  paine  et  travaulx 

Et  abrègement  de  leur  vie, 

Ce  que  gens  du  cloistre  n'ont  mie, 
7575        Qui  n'ont  a  faire  fors  orer  <^ 

Et  en  leur  moustier  demourer. 

Ceuls  la  ont  un  noble  et  bon  tiltre;         544  c 

En  tant  comme  on  les  admenistre. 

Ne  sont  pas  en  si  grant  péril 
7580        Comme  ceuls  qui  ont  fille  et  fil 

Et  maisgnie  pesant  et  chiere  : 

Si  puellent  bien  avoir  lumière  ^ 

Les  mariez  et  les  mondains  ; 

Mais  a  plus  grant  paine,  ce  tains  ^, 
7585        Acquièrent,  et  plus  tart,  la  gloire 

De  Dieu;  mais,  s'ilz  ont  la  victoire 

De  l'acquérir,  plus  grant  mérite 

En  ont  quant  a  leur  aspérité  ; 

Laquel  chose  advient  po  souvent, 
7590       Car,  tout  aussi  comme  le  vent 

I.  Ne  de. 

a.  S'attachent.  —  b.  Moines.  —  c.  Prier.  —  d.  Être  éclairés  de 
Dieu.  —  e.  Je  tiens,  je  pense. 


LE    MIROIR    DE   MARIAGE 


247 


Demaine  la  nave  en  la  mer 
Par  fortune  et  la  fait  tumer  ^, 
Fendre  ou  ferir  a  une  roche, 
Ou  qu'elle  a  une  isle  s'acroche, 
Ou  se  trébuche  par  les  flos,  7^9^ 

Pour  ce  que  les  ais  sont  desclos 
Tant  que  l'eaue  a  dedanz  entrée 
Et  qu'elle  ne  puet  estre  ancrée, 
Que  li  mas  est  frains  et  fendus 
Et  li  voiles  qui  fut  tendus  7600 

Est  desroups,  ne  ly  marinier 
N'ont  salut  fors  que  de  noier, 
Et  convient  que  la  nef  affonde  *, 
Aussi  li  homme  de  ce  monde 
Seculer,  qui  en  telz  flos  sont  7605 

Et  en  tel  mer,  plus  de  maulx  ont, 
Et  sont  en  péril  plus  doubtable  ^ 
Que  ceuls  qui  ont  moustier  et  table, 
C'est  a  dire  la  vie  active 

Et  aussi  la  contemplative  :  7610 

544  d      L'active  pran  par  le  mangier, 

La  contemplant  par  le  moustier. 

Et  aussi  est  chose  certaine 

Qu'en  lieu  ou  il  a  plus  de  paine 

Et  de  péril,  certainement  761 5 

Ouvrer  y  fault  plus  cautement  '^ 

Qu'au  lieu  ou  il  n'a  qu'un  chemin. 

Or  revien  a  ce  saint  jardin, 

Ou  l'ame  qui  est  mariée 

Fait  de  vertus  fruit  et  lignée  7620 

Par  l'acroissement  de  son  temps. 

Beau  tresdoulz  filz,  oy  et  m'entens: 

Ceuls  qui  des  biens  de  paradis 

Estoient  povre  et  affadis  ^, 

a.  Tomber.  —  b.  S'abîme.  —  c.  Redoutable.  —  d.  Avec  plus  de 
circonspection.  —  e.  Dégoûtés. 


248  LE    MIROIR    DE    MARIAGE 


1 


7625        Et  qui  orent  en  leur  pensée 

Fornicacion  pourpensée 

Et  fait  bourdel  en  la  maison 

De  leur  cuer  et  de  leur  raison, 

Les  sotes  qui  par  inscience 
7630       Eurent  suy  la  sapience 

Du  monde  tant  qu'elles  fuioient  ; 

Dieux,  que  les  saintes  âmes  voient, 

Fist  de  la  povreté  richesse, 

Le  povre  leva  en  hautesse 
7635       Et  aussi  de  la  foie  femme 

Fist  continent  et  saige  dame 

Et  du  sot  par  son  doulz  courage 

Et  par  pité  fist  homme  saige. 

Et  fait  encor  de  jour  en  jour. 
7640        Chier  filz,  vien,  et  ne  fay  séjour, 

Veoir  des  nopces  les  ministres; 

Ne  vueilles  oublier  les  tiltres 

Des  vestemens,  car  vestus  sont 

Les  aucuns  de  pourpres  qu'ilz  ont, 
7645       Et  les  autres,  qui  sont  jolis,  545  a 

Sont  vestus  de  flours  et  de  lis, 

De  roses  blanches  et  vermeilles 

Et  moult  d'autres  flours  despareilles, 

Qui  portent  leurs  touailles  taintes, 
7650        Et  qui  ont  aussi  leurs  reins  saintes 

De  riches  baudrez  a  compas  <', 
Portans  les  viandes  es  plas 

Et  divers  mes  parmi  la  feste 
Ou  joie  et  paix  est  toute  preste. 
7655        Par  ceuls  qui  sont  du  lis  vestus. 
Qui  portent  lis,  sont  entendus 
Les  justes  qui  par  grant  labour 
Ont  ensuy  Nostre  Seignour 

a.  Riches  ceintures  bien  ajustées. 


I 


LE    MIROIR    DE   MARIAGE  249 

Et  quis  en  purté  de  leur  char 
Mondainement  purement,  car,  7660 

S'autrement  se  fussent  tenu, 
Ja  ne  fussent  a  luy  venu. 


LXIX.  —  EXPOSICION  SELON  SAINCTE  EsCRIPTURE  DES 
AOURNEMENS  AUX  ESPOUX  ESPIRITUELZ. 

Bissus  ^  est  vers  naiscens  de  terre 
Et  de  boys,  et  '  qui  le  veult  querre, 
Quant  il  est  du  bois  arrachiez,  7665 

Adonques  fault  qu'il  soit  plungiez 
En  l'eaue,  et  puis  traiz  par  defors, 
Puis  aux  raiz  du  souleil  tresfors 
Doit  estre  mis  et  desechiez. 
Et  lui  sec  doit  estre  mailliez  *  7670 

A  maillez,  puis  fraiez  ^  aux  "*  mains, 
Et  puis  ferroiez  <^  sur  le  mains  ^ 
Et  divisez  pour  les  arrestes  «; 
Puis  fault  que  femmes  soient  prestes 
Aux  estoupes  les  mettre  a  part,  7^75 

545  b      Puis  le  fil  se  fille  et  départ, 

Et  s'en  fait  toile  et  draps  après 

En  vermeil,  si  coulourez  très 

Que  nulle  couleur  n'est  si  belle 

Et  reluist  comme  une  estincelle;  7680 

Au  feu  n'ailleurs  ne  puet  ardoir  : 

Telz  vestemens  seulent  avoir 

Les  empereurs,  les  roys  puissens. 

Par  bissus  puis  noter  le  sens 

Et  la  subtilité  commise  7685 

I .  et  manque.  —  2.  au.  —  3.  moins. 

a.  Lin  très  fin.  —b.  Battu  au  battoir.  —  c.  Frotté.  —  d.  Cardé. 
—  e.  Fibres. 


2  5o  LE    MIROIR    DE    MARIAGE 

Du  fil  et  la  couleur  pourprise  ^  : 

L'ame  juste  est  ainsi  vestue 

De  bis  '  ^;  bois  euvre  et  s'esvertue 

Comme  sa  pensée  ancienne 
7690        S'oste  de  chose  terrienne, 

Fait  bien  et  pense  a  son  salu; 

Et  ce  c'om  a  le  bis  tenu 

Longuement  en  l'eaue  et  mouillé 

Et  puis  au  souleil  desechié, 
7695       Signifie  que  la  pensée 

Qui  estoit  par  pechié  troublée, 

Quant  elle  est  par  effusion 

De  larmes  de  contriccion 

Mouillée  par  le  dévot  œil, 
7700        Et  puis  est  seichée  au  souleil 

Des  raiz  de  contemplacion, 

Adonc  la  luminacion 

Lui  vient  de  la  divine  grâce, 

Qui  son  pechié  toult  et  efface 
7705       Et  fait  l'ame  clere  et  luisant. 

Les  maillés  qu'om  va  aguisant 

Par  lesquelz  on  maille  le  bis 

Et  puis  est  entre  les  mains  fris  ^ 

Et  en  desjoint  on  les  estoupes, 
7710       Signifie,  de  ce  ne  doubtes,  545  c 

Que  la  saincte  ame,  au  parvenir, 

Persecucions  soustenir 

Veult  et  puet  sanz  les  redoubler. 

Et  qu'elle  les  seult  rebouter 
771 5        Par  les  souffrir  en  pacience, 

Et  les  porter  en  conscience; 

Ce  que  le  bois  est  trait  en  fil 

En  la  destre  main  sanz  péril 

Et  doucement  humiliez, 

I.  lis. 

a.  Imbue.  —  b.  Lin.  —  c.  Frotté. 


LE    MIROIR    DE    MARIAGE  25  I 

Par  ces  poins  est  Tesperit  liez,  7720 

Quant  la  pensée  de  son  corps 
Vicieuse  est  mise  dehors 
Et  traicte  par  sainctes  vertus 
*De  bon  exemple,  ou,  qui  est  plus, 
Par  exhortacion  de  bien  7725 

Se  convertit  par  bon  moien. 
Maint  sont  au  monde  qui  se  vestent 
De  bois,  non  de  bis,  et  se  perdent; 
Ceuls  sont  vestus  de  bis  a  droit 
Qui  le  gros  filé  rude  et  roit  7730. 

Sanz  plus  de  leurs  corps  n'ostent  mie, 
Qui  pechié  de  char  signifie. 
Mais  encores  en  eulx  ruminent 
Les  delis  et  si  examinent 

Leurs  pensées  subtivement  ll"^^ 

Pour  eulx  tenir  plus  sainctement; 
Ceuls  ci  tissent  la  saincte  toile 
De  religion  et  le  voile; 
D'icelle  sont  vestus  et  sains 
Et  des  baudrez  ont  leurs  dos  sains  774^ 

Qui  restraingnent  les  vicieus 
Mortelz  péchiez  luxurieus. 
La  vesteure  est  perceverance 
S4S  d     De  bonnes  euvres  sanz  doubtance 

Longuement  poursuir  et  traire,  7745 

A  quoy  toute  ame  se  doit  traire; 

Et  par  le  baudré  ensement 

Est  entendue  '  proprement 

Chasteté,  que  l'en  doit  avoir 

Et  que  chascuns  doit  recevoir.  77^0 

Joseph  ot  jadis  tele  cotte, 

Et  Jonathas  le  baudré  note; 

Autres  ont  la  pourpre  sanguine 

l.  entendu. 


252  LE    MIROIR    DE   MARIAGE 

Vestu,  car  ilz  en  furent  digne. 
7755        Nostre  doulz  pères  Jhesucris 

En  fut  li  premiers  revestis; 

Nostre  vray  Dieux  et  '  nostre  roys 

Fut  le  premier  qui  en  la  croys 

La  taingny  pour  nous  rachater 
7760        Et  pour  nostre  ennemy  mater; 

Saint  Estienne  après  la  vesti, 

Mais  aux  nopces  que  je  vous  di 

Maint  saint  mainte  chose  moustrerent  : 

Leurs  mains  de  ce  monde  lavèrent 
7765        Confesseurs,  martirs,  sainctes  vierges, 

Qui  devant  Dieu  tiennent  leurs  cierges, 

Dont  il  est  escript  d'iceuls  sains 

Et  sainctes  :  «  Soient  voz  rains  sains 

Et  voz  lumières  alumées 
7770       Et  de  charité  emflambées 

En  vos  mains  par  affection 

D'ardeur,  dedans  vo  région  !  » 

C'est  a  dire  dedans  le  cuer 

Et  par  exemple  par  defuer  ^, 
7775        Afin  qu'autres  bien  garde  y  praingnent, 

Tant  qu'a  celle  lumière  viengnent, 

Non  pas  en  plourant  seulement 

Vos  péchiez,  mais  semblablement  546  a 

Les  péchiez  d'autrui  et  les  fais, 
7780        Quant  aucuns  en  seront  meffais  ; 

Car  l'eaue  donner  sur  les  mains 

Signifie  secourre  a  mains 

Qui  sont  comprins  et  entechié 

De  l'orde  taiche  de  pechié 
7785       Pour  vous  nettoier  et  laver; 

Et  vostre  lanterne  alumer 

Signifie  que  la  lumière 

I,  et  manque. 
a.  Dehors. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  253 

Leur  devez  moustrer  sanz  prière, 
Afin  que  par  leur  obscurté 
Ne  voisent  ou  lieu  d'impurté  7790 

Et  ne  chéent  aux  infernaulx 
Par  leurs  péchiez  et  par  leurs  maulx. 
Les  martirs  par  tourmens  divers 
Nous  moustrent  leurs  courages  vers  ^^ 
Et  comment  ilz  ont  Dieu  suy,  7795 

L'ame  amé,  le  '  monde  fuy. 
Saint  Estienne  lapidez  fu, 
Saint  Jehan  en  huile  bouUu, 
Saint  Lorenz  rostis  sur  charbons, 
Saint  Vincent  batus  et  desrons  ^,  7800 

Ypolite  pignez  de  pignes 
De  fer  par  les  faulx  et  indignes, 
Li  Baptistes  décapitez 
Fut  et  saint  Jaques  decolez, 
Et  saint  Denis  son  chief  porta  7805 

Depuis  qu'om  le  décapita 
Et  sa  vie  ^  sanz  son  chief  tint 
Et  tressainctement  se  maintint  ; 
Saincte  Agathe  pert  ses  mammelles 
Qui  tant  furent  douces  et  belles  :  7810 

Ou  feu  furent  arses  et  cuites  ; 
46  b      Les  chars  Margrite  ^  furent  duites  ^ 
Par  batemens  durs  et  horribles; 
Tecle  *  souffrit  les  feux  pénibles  ; 
Mais  en  ces  griefs  tourmens  seuffrent,        781 5 
Par  ces  sains  et  sainctes  orent 
Chascun  a  Dieu,  d'eulx  fut  oye 
De  paradis  la  mélodie  : 
La  mère  Dieu,  la  vierge  dame, 
Jouoit  illec  de  son  tympanne  ^;  7820 

I.  et  le.  —  2.  son  vis.  —  3.  marguerite.  —  4.  Tede. 

a.  Ardents.  —  b.  Rompu.  —  c.  Traitées.  —  d.  Tambour. 


254  ^^   MIROIR    DE   MARIAGE 

David,  avec  maint  qui  chantoient 

Qui  de  joye  s'esjouissoient  "^ 

Pour  les  mariirs  es  cieulx  lassus 

Qui  avoient  vaincu  ça  jus 
7825        Le  diable,  la  char  et  le  monde 

Et  qui  s'en  venoient  si  monde 

Comme  l'enfant  de  nouvel  né 

A  lieu  qui  leur  fut  ordonné, 

Feroit  sa  harpe  par  doulz  sons 
7830        Et  acordoit  avec  les  tons 

Des  chantans  tant  qu'en  leur  martire 

En  louoient  Dieu,  nostre  sire, 

Les  sains  que  l'en  martirioit, 

Qui  vindrent  en  paradis  droit, 
7835        Ou  ilz  orent  par  leur  victoire 

La  digne  couronne  de  gloire. 

Après  celle  saincte  viande 

Que  l'Escripture  recommande. 

Après  le  tympanne  mortel, 
7840        Après  la  douceur  de  l'ostel 

Et  de  la  maison  pardurable, 

Après  celle  harpe  acordable  < 

Qui  des  meurs  forme  Tacordance, 

L'ame  qui  a  son  espérance 
7845        A  Dieu,  en  sa  chambre  se  boute 

Comme  espouse,  et  toudis  se  doubte  ^      546  c 

Que  ne  soit  digne  d'y  entrer. 

C'est  ou  secré  de  son  penser 

Son  lit  paré  par  grant  science 
7850        De  pure  et  vraie  conscience  ; 

La  gette  les  flours  de  vertus. 

Lors  dit  :  «  Beaus  amis,  chiers  tenus, 

Nostre  lis  est  beaux  et  jolis 


I.  sesjouissent. 
a.  Craint. 


LE    MIROIR   DE   MARIAGE  255 

Et  aournez  de  flours  de  lis, 

De  cypprès  est  nostre  maison  7855 

Et  de  cèdre  en  '  est  la  cloison; 

A  tous  n'est  pas  communiquée.  » 

Auquel  espoux  et  espousée, 

C'est  Jhesucrist  le  piteable 

Et  aussi  toute  ame  feable,  7860 

Tu,  chiers  filz,  te  vueilles  commettre 

Et  vueilles  de  ton  cuer  desmettre 

Le  mariage  temporel, 

Et  pense  a  Pespirituel, 

En  exuent  «  de  toy  la  cure  7865 

De  ceste  séculière  ordure 

Dont  je  t'ay  selon  mon  pouoir 

De  mot  a  mot  descript  le  voir 

Cy  devant  et  par  mon  espitre, 

Ou  il  a  maint  divers  chapitre  7870 

De  Dieu,  le  grant  roy  souverain  : 

Puisse  a  son  œil  venir  de  plain. 

Et  que  l'ame  "*  vueille  adopter. 

Si  que  rien  n'en  doye  doubter 

Des  tourmens  de  l'infernal  rage,  7875 

Et  la  vueille  faire  si  sage 

Et  de  lui  servir  si  jalouse 

Qu'elle  puist  estre  son  espouse 

Et  demourer  a  la  parfin 

Avec  lui  qui  règne  sanz  fin,  7880 

O  le  Père  et  l'Esperit  saint, 

Qui  ou  secle  des  secles  maint, 

Qui  te  vueille  avoir  en  sa  garde, 

Et  d'estre  mariez  te  garde  ! 


I.  en  manque.  —  2. 
a.  Dépouillant. 


256  LE    MIROIR   DE   MARIAGE 


LXX.  —  Comment  par  nostre  loy  nul  n'est  contraint  de 

FEMME  PRANDRE  EN  MARIAGE  TEMPOREL,  MAIS  EST  EXPRES- 
SEMENT REPUGNENT  CHOSE  ENTRE  CLERS  ET  CHEVALIERS. 

7885       Combien  que  pas  ne  se  varie*  ^ 

Quant  a  Dieu  cilz  qui  se  marie, 

Car  c'est  ordonnance  de  loy, 

Mais  toutevoye  nostre  foy 

Ne  contraint  nul  a  femme  prandre, 
7890        Se  par  vouloir  n'y  veult  entendre 

Et  par  paroules  de  présent; 

Mais  qui  a  tel  lien  se  prant 

De  son  gré,  se  clers  est,  il  erre 

Encontre  soy;  si  fait  de  guerre 
7895        Semblablement  uns  chevaliers, 

Car  nulz  d'eulx  ne  puet  les  mestiers 

Excercer,  li  uns  de  clergie, 

Li  autres  de  chevalerie, 

Et  servir  aux  femmes  ensemble. 
7900       Ainsi  chascun  son  renom  amble  *, 

Se  destruict  et  apaillardit  ^, 

Et  par  soy  mesmes  se  laidit. 

Estude,  dy  ^,  et  la  vaillance 

Des  voulens  poursuir  en  ce 
7905       Se  pert  en  eulx  par  tel  usaige 

Et  le  loien  de  mariage, 

Par  les  raisons  dessus  touchées 

Et  par  les  femmes  reprouchées  ^, 

Qui  sont  de  perverse  nature. 
7910       Lors  pert  li  clers  son  escripture  54j  a 

Et  li  chevaliers  sa  poursuite/: 

*  Yen  ySSS-jgSg  publiés  par  Tarbé,  Mtr.,  p.  104-106. 
a.  Fasse  mal.  —  b.  Perd  sa  réputation.  —  c.  Déchoit  moralement. 
—  d.  Je  dis.  —  e.  Blâmables.  — /.  Recherche  de  faits  d'armes. 


LE    MIROIR    DE    MARIAGE  267 

Des  armes  ne  fera  plus  suite. 
Or  advendra  qu'entre  cent  mille 
L'un  ara  l'engin  ^  plus  habile 
Et  sera  plus  clerc  et  plus  mestre  79 1 5 

Que  cent  milliers  qui  puellent  estre 
A  l'estude  pour  enseingnier 
Le  bien  commun  et  corrigier 
L'erreur  du  peuple,  et  pour  la  loy 
Soustenir  et  garder  la  foy  7920 

Par  les  exemples  qu'il  dira 
Et  par  les  poins  qu'il  moustrera. 
Et  d'un  chevalier  ensement  : 
Pourra  estre  semblablement 
Le  plus  vaillant  de  sa  contrée,  7925 

Dont  aultre  terre  estoit  oultrée  *, 
Et  qui  pouoit  par  ses  grans  fais 
Un  royaume  tenir  en  pais, 
Chacer  de  son  pais  la  guerre 
Et  conquérir  estrange  terre  7980 

Par  son  bien  et  par  sa  prouesce, 
Qui  tout  ce  bien  par  femme  lesse, 
Dont  le  '  peuple  estoit  deffendu 
Et  en  labourant  seur  rendu 
Par  sa  noble  et  grant  diligence,  7935 

Mis  en  paix  et  hors  d'indigence, 
Ce  qu'autre  mille  ne  feroient 
Qui  tele  vaillance  n'aroient 
Gomme  cilz  qui  met  en  franchise 
Le  peuple,  la  loy  ^  et  l'Eglise.  7940 

Par  son  traveil,  par  sa  valour 
En  paix  vivent  de  leur  labour 
En  ce  cas;  mais  quant  ilz  ont  guerre, 
4^  b      Cesser  fault  le  labour  de  terre 

1.  tout  le. 

a.  L'esprit.  --  b.  Vaincue.  —  c.  Les  magistrats. 

T.  IX  ,7 


2  58  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

7945        Et  estre  povrez  '  mendiens, 

Car  il  ne  leur  demeure  riens  ; 
Et  mille  autre  de  son  estât 
N'oseront  prandre  le  débat 
Ne  sçaront  la  guerre  mener 

7950       Que  cilz  cy  pourroit  terminer 

En  po  de  temps  par  sa  vaillance 
Et  par  sa  bonne  expérience  ; 
Et  ainsi  par  deffault  de  li 
Sera  trop  le  peuple  affoibli, 

7955        Et  les  vertus,  quant  bons  clers  fault. 
Et  pour  ce  est  a  eulx  grant  deffault, 
Quant  ilz  fuient  les  .11.  mestiers 
Et  qu'ilz  ne  servent  voulentiers 
Au  bien  commun  toute  leur  vie  ; 

7960        Car  pour  deux  hommes,  quoy  qu'on  die, 
Se  nul  ja  ne  se  marioit, 
Ja  pour  ce  la  loy  ne  fauldroit, 
Ne  aussi  pour  leur  mariage 
Ne  feront  ja  tant  de  parage  ^ 

7965        Que  le  monde  en  soit  gaires  creu, 
Mais  paieront  ^  de  mort  le  treu  ^ 
Puet  estre  sanz  enfans  avoir; 
Et  lors  vaillance  ne  sçavoir 
Ne  pourront  a  leurs  héritiers 

7970       Laissier  ne  clers  ne  chevaliers. 
Hz  leur  lairont  bien  Teritaige, 
Mais  clergie  ne  vassellaige  ^ 
En  Orient  n'en  Occident 
Ne  viennent  pas  en  succèdent, 

7975       En  Midi  n'en  Septentrion 
Des  pères  par  succession 
Aux  enfans^  aux  cousins  germains 


I.  pourrez.  —  2.  pairont. 

a.  Famille.  — ■  b.  Tribut.  —  c.  Valeur. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  269 

'^7  c     Ne  aux  autres  amis  prouchains, 
Fors  seulement  la  renommée, 
Pour  prandre  exemple  a  la  lignée  7980 

De  les  ressembler  en  clergie 
Ou  en  fait  de  chevalerie  ; 
Mais  quant  a  avoir  leur  science, 
Ou  leur  valeur,  ou  leur  puissence, 
Par  traveil  les  fault  acquérir  :  79^5 

Tout  '  emportent  a  leur  mourir 
Cilz  qui  avant  les  ont  acquises 
Par  grans  travaulx  et  par  grans  mises  ^  ; 
Leur  renommée  demourra, 
Pour  prandre  exemple  qui  vourra,  7990 

Et  le  bienfait,  s'aucun  en  ont 
Au  monde  fait,  emporteront, 
Et  ce  leur  sera  méritoire 
A  Tame  en  pardurable  gloire. 
Ancor  n'ara  tant  travillié  7996 

Chevaliers  ne  li  clers  ville  ^, 
Se  leurs  fais  n'estoient  escrips, 
Si  com  j'ay  leu  en  mains  escrips, 
Figurez  ou  mis  en  painture, 
Qui  tout  revient  a  escripture,  8000 

Ou  taillez  de  pierre  de  taille. 
Comme  on  figure  une  bataille, 
Ou  comme  l'en  fait  voulentiers 
Les  ymaiges  en  ces  moustiers 
Des  vierges,  des  sains  et  des  sainctes,        8oo5 
Ou  l'en  voit  pluseurs  choses  paintes 
Et  les  martires  qu'ilz  souffrirent 
Pour  la  loy  Dieu  et  ce  qu'ilz  firent. 
Les  gens  laiz  ^  de  l'eage  présent 
Ne  sceussent  pas  maintenent  8010 

I.  Tant. 

a.  Grandes  dépenses.  —  b.  Veillé.  —  c.  Laïques. 


200  LE    MIROIR    DE    MARIAGE 

Qui  fu  David  ne  Salemons, 

Pierres,  Polz,  André  ne  Symons,  54-]  d 

Agnès,  Agathe  ou  Katerine, 

Magdelaine,  Marthe,  Cristine, 
801  5        Margrite  '  ne  l'Egipcienne, 

N'autres  de  la  loy  crestienne, 

Dont  les  passions  sont  escriptes 

Et  souvent  preschées  et  dictes  ; 

Car  puis  que  .lx.  ans  passassent, 
8020       Toutes  telz  choses  s'oubliassent. 

Renommée  est  trop  transitoire  ; 

Mais  l'en  continue  mémoire 

Par  trois  choses,  si  comme  on  lit, 

Et  tout  se  ramaine  a  escript, 
8025       Dont  la  première  que  je  nomme 

Est  vaillance:  par  ceuls  de  Romme 

Plainement  veoir  le  pourras, 

Quant  Titus  Livius  liras, 

Comment  ilz  conquistrent  le  monde. 
8o3o       Or  est  science  la  seconde, 

Qu'eurent  Athenienciens  : 

Resgarde  es  livres  anciens, 

En  Ethiques  et  Polletiques 

Ou  il  a  fais  moult  autentiques 
8o35        Pour  le  commun  gouvernement 

Des  cités  et  l'ordonnement 

De  vivre,  toute  pollicie  ^ 

Qui  lors  estoit  trop  esclipcie, 

S'Aristote  n'y  eust  ouvré, 
8040       Qui  a  par  son  sens  recouvré 

Le  peuple  de  vivre  a  raison 

En  gouvernement  de  maison, 

Seneques,  Platons,  Ypocras, 


I.  Marguerite. 

a.  Gouvernement. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  201 

Boeces,  Virgiles,  Esdras 

Et  autres  phillosophes  grans,  8045 

548  a      Qui  de  cerchier  furent  engrans 
Les  secrez  de  toute  nature 
Au  bien  d'umaine  créature, 
Pour  ce  que  ne  fussion  de  ciaulx 
Qui  usent  des  meurs  bestiaux,  8o5o 

Et  que  nous  sceussions  gouverner 
Nostre  nature  et  ordonner 
Si  bien  que  noz  corps  peussent  vivre, 
Et  fussion  des  excès  délivre  «, 
Qui  contre  les  complections  8o55 

Sont  de  nos  corps  destructions, 
Et  que  nostre  eage  fust  menez 
Jusqu'au  temps  qui  nous  est  donnez 
Selon  Dieu  et  selon  nature, 
Par  le  bien  de  leur  escripture.  8060 

Ne  firent  nos  loys  les  Rommains, 
Justiniens  et  aultres  mains, 
Les  drois  civils  que  nous  avons 
Et  que  par  leurs  escrips  sçavons? 


LXXÏ.  —  Comment  et  par  quelz  choses  nostre  nom  est 

CONTINUÉ    APRÈS    NOSTRE    MORT    ET    REPRESENTE    MIEULX 
QUE  PAR  MARIAGE  TEMPOREL. 

Aussi  avons  nous  des  François  8o65 

La  conqueste  et  geste  des  roys 

Dont  nostre  mémoire  est  instruicte, 

Depuis  la  grant  Troye  destruicte 

Jusques  a  ce  temps  qui  or  '  est, 

De  Charlemaines  le  conquest  *,  8070 

I.  ores. 

a.  Délivrés.  —  b.  Les  conquêtes. 


262  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Qui  fut  grans  roys  et  empereres. 

Toutes  choses  sont  faictes  cleres 

Par  escripture,  autrement  non, 

Et  certes  maint  vaillant  baron, 
8075       Maint  chevalier  et  maint  servent, 

Qui  furent  ou  temps  cy  devant  548  b 

Preux,  hardiz  et  batillereux  ^, 

Conquerans  et  chevalereux, 

Sont  mis  en  oubli  tout  a  plain 
8080       Par  la  faulte  d'un  escripvain  ; 

Pour  ce  que  ceuls  qui  '  depuis  furent 

N'en  escriprent  pas  ce  qu'ilz  durent, 

Est  l'ouir  dire  trespassé, 

Et  par  ce  sont  leur  fait  cassé  *, 
8o85        Qui  fussent  voulentiers  ois 

Et  de  pluseurs  gens  conjouis  ^, 

Et  proufitables  pour  exemple, 

S'ilz  eussent  ^  com  la  loy  du  temple 

Esté  escript.  Et  ce  ne  fust. 
8090       Qui  deist  la  loy  et  leust, 

Pour  ce  qu'elle  a  esté  escripte, 

Nostre  loy  fust  assez  petite  ^; 

Mais  apostre  et  euvangelistre 

Par  euvangile  et  par  epistre 
8095        Qu'ilz  ont  de  la  loy  de  Dieu  fait, 

Nous  font  congnoistre  nostre  fait, 

Et  nous  moustrent  la  droicte  voie. 

La  tierce  chose  toutevdie 

Qui  fait  renom  fortifier, 
8100       Est  grant  chastel  édifier, 

Cité,  ville  ou  autre  artifice 

Qui  se  fait  de  grant  édifice, 

Car  celle  pierre  amoncelée 

I.  qui  manque.  —  2.  leussent.  —  3.  pite. 

a.  Batailleurs.  —  b.  Négligés.  —  c.  Bien  accueillis. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  203 

Ne  puet  tost  estre  consummée 
Ne  cité  si  fort  démolie  8io5 

Qu'il  n'en  demeure  une  partie 
Ou  nom  de  celui  qui  la  fist  '. 
De  ce  trouvons  nous  en  escript 
Que  le  tresgrant  roy  Alixandre, 
i^<9  c      Qui  tout  voult  le  monde  comprandre         8110 
Et  qui  par  tout  est  recitez  ^, 
Fist  a  son  temps  .xii.  citez 
Et  a  toutes  donna  son  nom 
Pour  continuer  son  renom. 
Ces  trois  fut  ce  grant  empereur:  81 1 5 

Clerc,  conquereur,  edifieur, 
Dont  il  souffist  de  l'un  par  soy 
A  toute  personne  en  sa  loy, 
Et  de  tant  comme  il  ot  les  trois, 
Est  tenuz  pour  plus  vaillant  roys  8120 

Et  doit  este  en  ceste  partie. 
Mais  quant  un  noble  homme  estudie  * 
Au  jour  d'ui,  en  moque  de  li 
Et  dit  on  qu'il  a  cuer  failli  : 
C'est  uns  coquars  *,  c'est  uns  meschans  ^,  8i25 
Il  ne  scet  aler  par  les  champs  ^, 
C'est  uns  prestres,  c'est  uns  chetis, 
Il  deust  porter  un  superlis, 
Il  ne  vauldra  ja  un  grain  d'orge; 
Il  parle  latin?  Par  saint  George,  8i3o 

Il  ara  chaperon  fourré, 
Et  semble  ainsi  qu'il  ait  erré  * 
Aux  gentils  hommes  du  jour  d'uy  : 
Quant  on  parle  latin  a  luy 


*  Vers  8 122-8334 publiés  par  Tarbé,  Mir.,p.  jo6-ii5. 
I.  la  fait. 

a.  Rappelé.  —  b.  Sot.  —  c.  Misérable.  —  d.  En  campagne.  — 
c.  Qu'il  ait  fait  tort. 


J 


264  LE    MIROIR    DE   MARIAGE 


81 35       Et  qu'il  scet  parler  et  respondre, 
Hz  veulent  qu'om  le  face  tondre  «, 
Comme  un  clerc  ou  bien  '  comme  un  prestre. 


LXXII.  —  Comment  ANCIENNEMENT  les  princes  faisoient 

INSTRUIRE  LEURS  ENFANS  EN  SCIENCE  ET  APRES  EN  ARMES 
EN  MONSTRANT  COMMENT  CHEVALERIE  A  TOUSJOURS  SUY  LE 
CLERGIE. 

Mais  pas  ne  souloit  ainsis  estre 

Comme  il  est,  en  l'ancien  temps  : 
8140       Les  roys  faisoient  leurs  enfans 

Apprandre  es  .vu.  ars  liberaulx,  548  d 

Ne  nulz,  s'il  n'estoit  venuz  d'aulx, 

N'osast  nulz  de  ces  ars  apprandre, 

Se  frans  ne  fust,  neis  sur  le  pandre  ; 
8145        Aux  gens  lais  ^  estoit  deffendu. 

Lors  estoit  le  peuple  entendu  ^ 

Aux  ars  mechaniques  sçavoir  ; 

Ainsis  leur  failloit  recevoir 

De  leurs  seigneurs  la  discipline, 
8 1 5o       Le  droit,  la  loy  et  la  doctrine, 

Et  entendre  aux  euvres  mondaines, 

Aux  labours,  aux  champs  et  aux  plainnes, 

Estre  l'un  chapuis  ^  ou  maçon, 

L'un  fevre  et  autre  vigneron, 
81 55        L'un  cousturier  estre  failloit, 

Ly  autres  les  bestes  gardoit. 

L'un  fut  peletier,  l'autre  mire, 

Si  que  nulz  n'osast  contredire 

Que  toudis  du  mestier  n'ouvrast 
8160       Et  de  l'art  dont  il  se  meslast. 

I.  bien  manque. 

a.  Tonsurer.  -—  b.  Laïques.  —  c.  Appliqué.  —  d.  Charpentier. 


LE    MIROIR    DE    MARIAGE  265 

Les  chasteauls,  les  villes  faisoient 
Pour  les  princes  qui  lors  estoient  ; 
Subgez  furent  humbles  et  doulx 
Ne  furent  ne  fel  ne  estoux  ^^ 
Et  leurs  seigneur  qui  furent  saige  8i65 

Les  maintindrent  en  cel  usaige 
Et  ne  les  esleverent  point. 
Mais  puis  qu'ilz  laissèrent  ce  point 
Et  celle  voie  estudieuse  ^, 
Et  qu'ilz  boutèrent  en  oiseuse  8170 

Leurs  enfans,  qui  jadis  souloient 
Apprandre  jusques  ilz  avoient 
Eage  pour  les  armes  porter, 
Ne  porent  leurs  fins  supporter  : 
^g  a      Premiers  leur  apprindrent  clergie,  8175 

Après  '  eurent  chevalerie, 
Et  puis  que  premiers  clers  estoit 
Uns  nobles  homs,  il  s'ensuioit, 
Puis  qu'il  fust  chevaliers  après, 
Que  chevalerie  de  près  8180 

Suioit,  et  en  un  mesme  corps, 
La  clergie,  c'est  mes  accors. 
Et  encor  est  il  vray  certain 
Que  depuis  l'eage  premerain 
Que  la  clergie  fut  trouvée  8i85 

Qui  est  en  divers  lieux  alée, 
Que  la  chevalerie  l'a 
Suye  et  suit  ou  elle  va  ; 
Et  ou  l'estude  a  esté  bonne, 
La  chevalerie  s'adonne  8190 

A  estre  grant,  puissant  et  forte, 
Et  ou  l'estude  a  esté  morte 
Ou  perie  par  accident, 

I.  Et  après. 

a.  Violents.  —  b.  Laborieuse. 


266  LE    MIROIR    DE    MARIAGE 

A  esté,  et  par  conséquent, 

8195        Chevalerie  povre  et  vuide  : 

Quant  l'une  s'en  va,  l'autre  vuide  ^, 
L'une  est  pour  la  guerre  punique  *, 
L'autre  est  pour  oster  vie  inique 
Et  ramener  a  droicte  voie 

8200        Cellui  qui  contre  droit  desvoie; 
Elle  rent  droit  des  heritaiges, 
Des  desloiaultez,  des  oultraiges 
Que  les  mauvais  et  couvoiteux 
Font  aux  bons  et  '  aux  vertueux, 

8205        Et  fait  pugnir  par  juste  loy 
Les  convoitises,  le  desroy 
Des  larrons  et  des  malfaictours, 
Qui  tant  font  de  desloyaulx  tours 
En  maint  empire  et  en  maint  règne.        54g 

8210       Et  partout  ou  justice  règne. 
Est  perpétuel  seignourie  ; 
Mais  quant  justice  y  est  perie 
Ou  y  default,  muez  sera 
Ly  règnes  ou  elle  faurra, 

8215        Et  sera  ailleurs  transportez. 
Ly  peuples  est  reconfortez 
En  guerre  par  chevalerie, 
Car  chevaliers  mettent  leur  vie 
Pour  deffendre  le  bien  commun  : 

8220       Ces  .11.  estas  convient  estre  un  : 
La  chevalerie  et  Testude. 

I.  et  manque. 

a.  Part.  —  b.  Longue,  acharnée. 


LE   MIROIR    DE    MARIAGE  267 


LXXIII.  —  Comment  chevalerie  est  au  jour  d'ui  des- 

TRUCTE  PAR  CE  Qu'eLLE  HET  l'eSTUDE,  ET  DE  l'iNTERPRE- 
TACION  DU  NOM  DE  CHEVALIER. 

Comment  sont  H  noble  si  rude  ^ 
Qu'ilz  ont  la  science  en  despit  ? 
Dont  ilz  sont  devenu  petit, 
Et  '  povre  en  sont  de  jour  en  jour.  8225 

Depuis  qu'ilz  quirent  le  séjour  * 
Que  leurs  enfans  n'appreissent  pas, 
Ont  fait  régner  les  advocas, 
Et  a  leurs  serfs  donné  licence 
D'apprandre  les  ars  et  science  ;  82  3o 

A  ceuls  donnent  leurs  pensions, 
Qui  scevent  leurs  entendons 
Sanz  lesquelz  riens  ne  puent  faire, 
Leurs  consaulx  scevent,  leur  affaire 
Au  long  de  degré  en  degré,  8235 

Ja  n'y  ara  si  grant  secré. 
Et  fault  encor  qu'ilz  les  terminent  <^. 
Ainsis  se  destruisent  et  minent 
D'eulx  mesmes,  ne  sont  pas  seigneur, 
54g  c     Et  si  leur  fault  donner  le  leur  8240 

A  leurs  sers  et  eulx  afranchir, 
Eulx  defubler  et  eulx  fléchir  ^ 
Mainte  foiz,  quant  ilz  les  encontrent 
Pour  la  science  qu'ilz  leur  monstrent, 
Qu'ilz  ont  apprins  par  leur  deffault.  8245 

Et  ainsi  honourer  leur  fault 
Ceuls  qui  honourer  les  deussent, 


I.  Et  manque. 

a.  Grossiers.  —   b.   La  coutume  —  c.  En   décident.  —  d.  Les 
saluer  en  enlevant  le  chapeau  et  en  fléchissant  le  genou. 


268  LE    MIROIR    DE   MARIAGE 

Se  de  leur  droit  user  voulussent 

Ainsis  qu'ilz  faisoient  jadis  ;  j 

825o        Car  confermez  en  paradis  1 

Fut  leur  droit  anciennement.  ] 

Nous  l'avons  ou  Viel  Testament  ; 

Du  peuple  qui  voult  avoir  roy,  f 

Et  Dieux  l'otria  en  la  loy 
8255        De  Moyse;  et  aussi  quel  droit 

Li  roys  sur  ses  subgez  aroit 

Esclarcit  Dieux  et  publia, 

N'onques  puis  ne  les  deslia, 

Ainçois  en  sont  tousjours  liez,  ! 

8260        Dont  les  pluseurs  ne  sont  pas  liez.  ^ 

Mais  dignement  fut  chevaliers 

Esleuz  pour  le  roy  premiers, 

Car  il  fut  en  mil  hommes  pris 

Le  milleur;  et  pour  ce  ay  je  apris 
8265        Qu'en  latin  s'appelle  miles. 

Du  divin  droit  estoient  fès, 

Et  ceste  confirmacion 

Descendoit  par  succession 

En  la  seignourie  mondaine  ; 
8270        La  science  orent  toute  plainne, 

Par  eulx  mesmes  se  conseilloient, 

Et  les  loix  aux  peuples  bailloient,  ■'> 

Et  vesquirent  es  grans  estas  ^ 

Tant  comme  ilz  tindrent  ces  trois  cas  :     54g  d     '% 
8275        Chevalerie,  sens,  vaillance.  '^ 

Charlemaine,  li  roys  de  France,  ) 

Fut  grans  clers  ;  si  fut  Tholomée, 

Julius  César  et  Pompée, 

Et  maint  autre  qui  grans  fais  firent  ;  1 

8280        N'onques  pour  ce  moins  n'en  conquirent. 

L'espée  n'a  que  trois  tranchans  j 

Des  non  clers  chevaliers  errans  :  ' 

Les  deux  taillans  et  puis  la  pointe;  " 


LE    MIROIR    DE    MARIAGE  269 

Mais  chevaliers  clers  Ta  plus  cointe, 
Plus  puissant,  plus  fort  et  plus  belle  :        8285 
.Iiii.  taillans  a  sa  lemelle^. 
Sçavez  vous  lequel  est  le  quart  ? 
Les  escrips  qu'il  a  veuz  a  part  ^ 

Des  conquestes  des  anciens. 
La  voit  et  les  maulx  et  les  biens  ;  8290 

Par  engin  les  uns  gaingnierent, 
Les  autres  se  déshéritèrent 
Et  perdirent  par  leur  folie; 
Et  les  aultres  par  leur  clergie 
Et  le  sens  qui  en  eulx  fut  mis  8295 

Desconfirent  leurs  ennemis 
Par  bon  advis,  a  po  de  gens, 
Pour  ce  qu'ilz  furent  diligens; 
Et  les  aultres  furent  trop  chault. 
C'est  li  quars  tranchans  qui  moult  vault,  83oo 
Qu'avis,  prudence,  expérience  ; 
En  bataille  tele  science 
Puet  moult  valoir  et  profiter  : 
En  ce  se  fait  bon  delicter. 
Car  quant  par  foie  hardiesce  83o5 

Uns  chevaliers  par  sa  prouesce 
Voult  plus  vaincre  que  par  arroy  ^, 
55o  a      Se  chevetaine  est,  son  desroy 

Que  nulz  homs  ne  doit  avoir  chier 

Fait  lors  descendre  et  tresbuchier  83 10 

Ceuls  qui  lui  estoient  commis 

En  la  main  de  ses  ennemis. 

Se  clers  est,  de  bonne  heure  est  nez. 

Car  comme  uns  asnes  couronnez 

Est  uns  rois  terriens  sanz  lettre.  83 1 5 

Or  vueillent  ceste  chose  mettre 

A  effet,  si  feront  que  saige  ; 

a.  Lame.  —  b.  Bonne  règle. 


270  LE   MIROIR    DE    MARIAGE 

D'apprandre  reprangnent  l'usaige 
Et  facent  a  leurs  nobles  prandre  '. 

8320       Je  voy  seigneurie  descendre 
Es  sers,  par  science  franchis  ; 
Je  voy  les  povres  enrrichis 
Et  les  riches  nobles  tout  perdre, 
Pour  ce  qu'ilz  ne  veulent  aerdre  ^ 

8325        Leurs  cuers  a  apprandre  science; 
Cheoir  les  voy  en  indigence 
Et  leurs  terres  estre  vendues 
Et  tresfolement  despendues 
Et  muer  leurs  proprietez, 

833o       Dont  pluseurs  sont  déshéritez 
Et  seront,  s'ilz  ne  s'i  advisent; 
Mais  j'en  voy  trop  pou  qui  y  visent 
Et  qui  n'ait  science  despite  *, 
Qui  aux  sers  chascun  jour  profite. 


LXXIV.  —  Comment  par  escripture  vaillance,  science 

ET  LES    BEAUX    FAIS    DEZ    ANCIENS,  MIEULX   EST    LEUR    NOM 
CONTINUÉ  QUE  PAR  MARIAGE. 


8335       Or  t'ay  esclarci  renommée  : 

Ne  scez  tu  que  Romme  nommée 

Fut  de  son  fondeur  ^  Romulus? 

Et  Reins  et  Rouen  de  Remus?  55 o  b 

Ulixebonne  d'Ulixès  ? 
8340       Et  ^  d'Angela  sont  maint  Angles; 

Paris,  que  l'en  va  escriant, 

Ferma  Paris  qui  de  Priant 


1.  apprandre,  —  2.  Et  manque. 

a.  Attacher.  —  b.  Méprisée.  —  c.  Fondateur. 


LE    MIROIR   DE   MARIAGE  27 1 

Par  mainte  ligne  descendi  ; 
Ghasteau  Raoul,  Chasteau  Thierri 
Leur  mistrent  leurs  fondeurs  a  nom.  8345 

Si  firent  aultres  pour  leur  nom 
Continuer  après  leur  mort  : 
Chierebourc,  dont  je  me  recort, 
Fut  de  César  en  Costantin 
Fondez,  et  Chasteau  Josselin  835o 

De  cellui  qui  l'ediffia. 
Et  pour  ce  que  ces  trois  n'y  a, 
Chevalerie  par  vaillance, 
Clergie  par  grant  sapience, 
Et  grans  édifices  parfais,  8355 

Quant  ilz  sont  en  ce  monde  fais 
Et  escrips,  autrement  seroit 
Tout  riens,  qui  ne  les  escriproit 
Quant  a  perpétuel  mémoire, 
Dont  doivent  bien  quérir  victoire.  836o 

Bons  chevaliers  et  clers  lettrez 
Doit  en  tous  temps  estre  aprestez 
D'estudier  au  commun  bien, 
Sanz  nul  d'eulx  prandre  ce  lien 
De  mariage,  qui  trop  grieve  8365 

A  ceuls  qui  sont  prins  en  ce  piège. 
Aux  aultres  gens  communs  du  monde, 
Afin  que  grans  peuples  habonde. 
Ne  loe  mariage  ou  blâme; 
Chascuns  puet  avoir  une  famé,  8370 

55o  c      Pour  croistre  et  pour  multiplier. 
Ou  sanz  lien  ou  par  lier, 
Ainsi  comme  il  la  vouldra  prandre 
De  son  bon  gré  et  sanz  meprandre 
Contre  la  loy;  mais  qui  vouldroit  83/5 

Pechier  mariez,  mieulx  vauldroit 
Sanz  marier  pechier  encores 
Qu'il  ne  feroit  mariez  lores 


272  LE   MIROIR    DE    MARIAGE 

Contre  foy  et  contre  serment  ', 
838o        Quant  on  a  prins  tel  sacrement, 
Et  mieulx  vault  de  soy  abstenir 
Qu'a  tel  conclusion  venir. 


LXXV.  —  Comment  Répertoire  de  Science  en  conclu- 
sion DE  son  EPISTRE  ADMONESTE  FrANC  VoULOIR  ,  SON 
disciple,     de     PRANDRE     la      vie     CONTEMPLATIVE     ET     DE 


Treschier  filz,  en  particuler 

Pour  toi,  qui  as  l'engin  si  cler, 
8385        A  ta  prière  et  ta  requeste, 

Ay  forment  traveillié  ma  teste 

Et  resgardé  en  pluseurs  livres, 

Afin  que  tu  fusses  délivres 

De  marier  par  les  exemples 
8390       Que  tu  as  devant  grans  et  amples, 

Que  je  t'ay  mot  a  mot  escrips, 

Que  veoir  puez  par  mes  escrips, 

Ausquelz  tu  vueilles  prandre  garde  : 

Plus  ne  t'en  di,  or  y  resgardé, 
8395        Et  me  rescris,  quant  tu  pourras, 

Lequel  des  deux  faire  vouldras  : 

Le  mariaige  temporel, 

Ou  prandre  l'espirituel. 

Car  certes  du  premier  aroye 
8400        Grant  doleur  et  du  derrain  joye, 

Et  tu  es  saiges  pour  eslire  55o  d 

Le  meilleur  et  laissier  le  pire; 

Et  de  la  fin  est  terminée 

Toute  chose  et  a  fin  menée. 
8405        Or  fay  donc  que  la  fin  soit  bonne 

I.  serement. 


LE    MIROIR    DE   MARIAGE  278 

Que  doit  prandre  toute  personne, 

C'est  la  vie  contemplative  ; 

Et  laisse  ceste  vie  active 

Qui  est  périlleuse  et  dampnable, 

Et  pran  la  vie  pardurable.  8410 


LXXVI.  —  Comment  Désir,  Faintise,  Servitute  et 
Folie  vindrent  a  Franc  Vouloir  pour  sçavoir  sa 
deliberacion  sur  mariage. 

Atant  me  fina  Répertoire 

De  mariaige  et  de  mémoire 

Son  epistre  qu'il  m'envoya, 

Par  laquelle  il  me  ravoya  ^ 

A  la  saincte  et  la  bonne  voye,  841  5 

A  laquelle  Dieux  me  ravoye, 

S'il  lui  plaist,  par  s'umble  pité, 

Tant  que  je  soie  respité 

Du  tourment  de  ce  mariage 

Temporel,  qui  n'est  fors  que  rage,  8420 

Doleur  de  cuer,  du  corps  exil 

Et  de  l'ame  trop  grant  péril, 

Si  comme  je  voy  par  le  tiltre 

Et  les  moiens  ^  de  son  epistre; 

Laquele  com  je  la  l'eusse  8425 

Non  pas  si  bien  com  je  deusse, 

Vindrent  a  moy  mes  enhorteurs 

De  mariage  et  mes  docteurs, 

Pour  sçavoir  se  leur  respondroie 

Et  se  pour  l'eure  je  vouldroie  8430 

Conclure  ou  non  sur  leur  requeste. 

Et  je,  qui  oy  l'espistre  preste, 

a.  Remit  en  bon  chemin.  —  b.  Arguments. 

T.  IX  ,8 


274  LE   MIROIR   DE    MARIAGE 

Leur  dis  :  «  Vueillez  vous  entremettre      55 1  a 

De  lire  et  veoir  ceste  lettre 
8435        Que  Répertoire  de  Science, 

Preudoms  saiges  en  conscience, 

Et  qui  est  mes  parfais  amis, 

M'a  pour  sa  '  responce  tramis 

Et  pour  adviser  mon  afaire  ; 
8440        Et  se  vo  requeste  doy  faire 

Ou  non,  veu  tous  ses  moiens. 

Or  considérez  les  loiens 

Du  mariaige  temporel; 

Veez  aussi  l'espiritel  "* 
8445       Et  la  conclusion  des  deux. 

Vous  estes  quatre,  et  je  suy  seulx  ; 

Lisez  bien  les  auctoritez, 

Advisez  les  desloyautez, 

Les  tourmens,  les  pleurs  et  les  cris 
8450       Que  femmes  font  a  leurs  maris 

Et  que  fait  ont  le  temps  passé  : 

Li  vaillant  en  furent  cassé, 

Li  saige  en  furent  subverti  ^. 

Vous  n'y  avez  pas  adverti  ^ 
8455        Ne  aux  perilz  d'enfans  avoir  ^ 

Mal  fait  tel  ordre  recevoir, 

Par  laquele  li  homs  se  lie 

En  mort  et  en  merencolie, 

En  servitute  trespenable 
8460       Et  en  vie  dure  et  dampnable, 

Et  *  mesmement  a  clerc  lettré 
•     Et  a  chevalier  non  oultré  ^, 

Qui  par  ce  perdent  leurs  estas. 

Veoir  pouez  cy  en  quelz  cas 
8465       Et  comment  chevaliers  et  clercs 


I.  sa  manque.  —  2.  lespirituel.  —  3.  scauoir.  —  4.  Et  manque, 
a.  Perverti.  —  b.  Fait  attention.  —  c.  Invaincu. 


LE   MIROIR    DE    MARIAGE  2jb 

Par  marier  deviennent  sers  : 

L'un  pert  par  marier  science, 

L'autre  en  pert  renom  et  vaillance, 

Et  le  bien  commun  font  errer 

Que  l'en  doit  sur  tous  préférer  ;  8470 

Quant  par  marier  ces  deux  lessent, 

Autrui  grievent  et  autrui  blessent, 

Et  au  fort,  se  mariez  sont, 

Il  puet  estre  que  ja  n'aront 

Du  mariaige  aucuns  enfans.  8475 

S'ilz  en  ont,  lors  seront  dolans 

S'ilz  n'ont  beauté,  santé,  richesse. 

Bonté,  loyauté,  sens,  prouesse, 

A  quoy  l'en  fault  communément; 

Et  pour  conclure  brevement  8480 

En  ces  faiz  incompréhensibles 

Qui  ne  sont  pas  a  moy  possibles 

De  retenir  et  reciter, 

Vueil  vostre  mémoire  inciter, 

Comme  ilz  soient  mis  plus  a  plain  8485 

Et  escript  de  la  propre  main 

De  Reppertoire,  mon  ami. 

En  l'espitre  qu'il  a  a  mi 

Envolée  pour  ma  doctrine. 

Que  nulz  de  vous  .ini.  ne  fine  8490 

Jusques  a  tant  qu'elle  soit  leue 

De  mot  a  mot.  »  Lors  l'ont  veue 

Tout  au  long,  sanz  faire  séjour, 

Droictement  au  siziesme  jour, 

Qu'a  moy  dévoient  retourner,  8495 

Et  je  leur  dévoie  donner 

Et  response  et  conclusion 

En  fait  de  leur  monicion, 

Mais  que  mes  amis  m'eust  rescript. 


276  LE    MIROIR    DE    MARIAGE 


LXXVII.  —  Gomment  Franc  Vouloir  bailla  l'epistre 

QUE  LUI  AVOIT  ENVOIÉE  REPERTOIRE  AUX  .IIII.  DESSUS 
NOMMEZ,  QUI  LA  LURENT,  ET  GOMMENT  FOLIE  PRINT  LA 
PAROLE  POUR  LES  AUTRES. 

85oo        Et  quant  ilz  eurent  leu  l'escript,  55 1  c 

Adonques  commença  Folie 

A  parler  pour  sa  compaingnie, 

Et  les  trois  aultres  qui  la  furent 

La  laissent  parler  et  se  turent; 
85o5        Servitute,  Désir,  Faintise, 

Qui  furent  a  celle  entreprise. 

Ne  dirent  mot.  Et  lors  s'advance 

Folie,  par  haulte  éloquence 

Me  dist  :  «  Qui  est  cilz  escripvains 
85 10       Qui  a  escript  tant  de  mos  vains 

Des  femmes  et  tant  de  laidure? 

Il  n'est  pas  amis  de  nature 

Ne  prodoms,  qui  tant  de  maulx  dit 

Des  femmes;  de  Dieu  soit  maudit 
85 1 5        Qui  scet  faire  telle  escripture  ! 

Je  croy  que  jamais  créature 

Ne  naistroit,  qui  le  voudroit  croire, 

Resgardez,  vaillant  Répertoire, 

Qui  contredit  et  qui  empesche 
8520       Mariage  que  la  loy  presche 

Es  trois  sectes  plus  generaulx, 

Ou  il  escript  tant  de  travaulx 

Et  de  maulx  a  ceuls  qui  s'i  boutent  ! 

Les  Sarrazins  ne  le  redoubtent, 
852  5        Les  Juifs  mesmes  se  marient, 

Et  les  Grestiens  s'estudient 

A  avoir  hoirs  par  mariage 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  277 

Et  successeurs  en  leur  linage  ; 

C'est  loy  divine  et  temporele, 

Et  s'est  encor  la  règle  tele  85 3o 

En  ce  monde,  selon  les  drois, 

Qu'il  n'est  pas  reputez  vraiz  hoirs 

Ne  ne  succède  a  heritaige, 

Quant  il  n'est  nez  en  mariaige, 

Mais  est  ainsis  c'uns  loups  espars,  8535 

Sanz  riens  avoir  :  c'est  uns  bastars, 

Privez  d'oirie  et  de  tonsure, 

Qui  lui  est  reprouche  et  injure  : 

S'il  acquiert  terre,  et  il  se  muert, 

Celle  terre  aux  amis  estuert  ''^  8540 

Et  est  au  seigneur  de  la  famé. 

Or  voy  donc  se  c'est  grant  diffame, 

Voire  adjoint  ce  qu'il  en  ce  vice 

Soit  nez  en  sa  haulte  justice 

Et  que  sa  femme  soit  de  corps  *;  8545 

Et  se  '  non,  si  me  faiz  je  fors 

Que  le  prince  et  le  souverain 

Mettra  lors  la  terre  en  sa  main 

Et  lèvera  <=  par  loy  escripte 

Comme  la  sienne  toute  quitte,  855o 

Si  tost  qu'il  sera  terminez, 

S'il  n'a  esté  légitimez; 

N'aussi  ne  puet  tele  personne 

Prandre  avoir  n'obtenir  couronne 

Ne  bénéfice  en  saincte  Eglise,  8555 

S'il  ne  puet  tant  faire  par  mise  ^, 

Par  amis,  par  dilection 

Qu'il  ait  legitimacion 

Du  pappe,  qui  donner  la  puet 

A  tous  et  toute  fois  qu'il  veult;  8  5  60 


a.  Échappe.  —  b.  Serve.  —  c.  Prendra.  —  d.  Argent. 


278  LE   MIROIR    DE    MARIAGE 

Mais  sanz  lui  ne  se  puet  avoir. 
Et  par  ce  puez  appercevoir 
Que  ceuls  qui  sanz  marier  naissent 
A  Dieu  et  au  monde  desplaisent 
8565        Et  sont  en  ce  fait  actuel 

De  TEglise  et  du  temporel, 
Quant  aux  libertez  et  franchises, 

Laidement  pugny  en  deux  guises  : 

L'une,  en  ce  qu'ilz  n'eritent  pas, 
8570       Et  en  après  voy  l'autre  cas,  552  a 

^    Qui  leur  est  dur  et  impropice  : 

Tenir  ne  puelent  bénéfice. 

Ce  que  les  nez  en  mariage 

Puelent  faire  par  droit  usaige  : 
8575       Succéder,  l'en  succède  a  eulx, 

Hz  ont  les  biens  esperiteux. 

Comme  frans  se  font  tonsurer, 

Ne  les  fault  point  légitimer,  • 

Car  ilz  le  sont  par  la  droiture 
858o       De  mariage  en  l'escripture; 

Evesques  puelent  devenir 

Et  aux  sainctes  ordres  venir 

Franchement  et  sanz  nul  reprouche. 

Comment  a  osé  de  sa  bouche 
8585        Tant  de  maulx  des  femmes  descripre 

Tés  amis?  C'est  horreur  du  lire 

Et  pis  de  le  ramentevoir. 

Qui  vouldroit  faire  son  devoir, 

On  devroit  l'epistre  brûler 
8590        Et  lui,  s'on  le  pouoit  trouver, 

Quant  onques  s'osa  entremettre 

De  tele  escripture  avant  mettre, 

Qui  deffend  ce  que  loy  commande. 

Or  me  respon,  je  te  demande, 
8595        Ne  fut  pas  espouse  Marie 

De  Joseph?  Trop  est  desprisie 


I 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE 


279 


Eve  par  lui,  qui  nous  dampna; 

Mais  Marie  nous  ramena 

Le  doulz  Jhesus,  qui  par  sa  grâce 

Print  en  li  virginalment  place  :  8600 

Comme  homs  nasquit,  et  vierge  fut 

Devant,  après,  quant  le  conçupt 

Celle  Marie  en  le  portant, 

Et  li  doulz  Dieux  nous  ama  tant 

Que  homs  voult  pour  nous  devenir  86o5 

Et  comme  homs  en  la  croix  mourir  : 

Eve  fist  mal,  Marie  bien. 

Or  note  ce  mot  et  retien  ; 

Resgarde,  considère  et  voy 

Que  Dieux  nasquit  selon  la  loy,  8610 

Et  comment  uns  chascuns  doit  tendre 

A  hoirs  avoir  et  femme  prandre 

Par  mariage,  et  non  laisser 

De  soy  tenir  a  marier 

Pour  Dyannira,  pour  Helaine,  861 5 

Se  fait  ont  a  leurs  maris  paine. 

Ne  pour  les  autres  qu'il  raconte. 

Dont  s'epistre  fait  un  grant  conte. 

Toutesvoie  fut  Salemons 

Mariez,  qui  fust  saiges  homs  ;  8620 

Et  si  ne  fut  mie  moins'saige 

Pour  ce,  s'il  fut  en  mariaige, 

Mais  fit  le  temple  et  autres  lieux, 

Et  si  vesquit  tant  qu'il  fut  vieulx, 

Et  mourut  en  bonne  vieillesce  8625 

En  grans  sens  et  en  grant  richesce 

Et  en  cremeur  de  ses  voisins. 

Tous  mariez  ;  telz  fut  sa  fins. 

Et  si  avoit  il  pluseurs  femmes 

Selon  sa  loy,  qui  est  diffames  863o 

Et  deffendu  en  nostre  loy  ; 

S'aucune  luy  fit  du  desroy 


28o  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 


\ 


Et  il  pécha,  n'est  pas  merveille  : 
Qui  a  une  puce  en  l'oreille, 
8635        Elle  lui  fait  bien  de  l'anuy. 

L'en  puet  bien  prandre  exemple  a  luy, 
Et  aussis  a  David  son  père  : 
Mariez  fut,  c'est  chose  clere. 
Il  pécha  avec  Bersabée, 
8640       Ce  fut  default  de  sa  pensée,  552  c 

Celle  n'en  fu  cause  motive  : 
Jamais  femme  a  son  roy  n'estrive  ^; 
Bersabée  estriver  n'osa 
Au  roy.  Ceste  coulpe  imposa 
8645       Dieux  a  David,  la  chose  faicte, 
Et  adonc  par  Gath  le  prophète 
Le  reprint  et  le  corriga; 
Et  David  mesmes  se  juga 
Es  paraboles  des  brebis, 
865o       Dont  il  fut  forment  esbahis, 
Quant  il  oy  la  conséquence 
D'Urie  mort  par  sa  sentence 
Et  de  ce  que  sa  brebis  ot  ; 
Adonc  s'en  fuy  tant  qu'il  pot, 
8655        Plourant,  crians  a  Dieu  merci; 
Et  tantost  qu'il  le  fist  ainsi, 
Dieux  lui  fist  lors  remission 
Et  remut  la  dampnacion 
Par  lui  commise  es  trois  péchiez, 
8660       II  fut  lors  ainsis  empeschiez 
Par  lui,  par  Bersabée  non. 
L'en  doit  porter  un  tel  renon 
Certes  nennil  fors  a  David, 
Qui  la  convoita  quant  la  vit 
8665        Des  fenestres  en  son  solier  *. 

Il  est  maint  ribault,  maint  hourlier  <^ 

a.  Ne  résiste.  —  b.  Appartement  élevé.  —  c.  Débauché. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  28 1 

Qui  souvent  de  soy  met  en  blâme 
Contre  raison  sa  preude  famé  ; 
Par  mal  faire  et  par  fuitoier  ^ 
En  voit  on  souvent  desvoier,  8670 

Dont  leurs  maris  sont  près  que  cause. 
D'autre  part,  ton  epistre  cause 
Des  robes  qu'il  leur  fault  avoir, 
Et  qu'om  y  despent  grant  avoir  : 
552  d      De  par  Dieu,  c'est  le  plus  honneste  8675 

Qu'onnestement  chascuns  se  veste, 
La  femme,  pour  plaire  au  mari  ; 
J'aroie  trop  le  cuer  marri  ', 
Se  je  a  mon  mari  ne  plaisoie 
Et  lui  a  moy  :  miens  est,  je  soie  *.  8680 

N'a  Dieux  la  chevance  donnée 
A  toute  créature  née 
Pour  avoir  déduit  ê\.  plaisance  ? 
Veulz  tu  avoir  maie  meschance 
Et  espargnier  je  ne  scé  quoy  8685 

Pour  autrui,  et  non  pas  pour  toy 

Faire  plaisir  a  ton  vivent  ? 

Il  est  trop  chetis  qui  se  vent 

Et  livre  son  corps  a  traveil, 

Sanz  porter  sur  lui  appareil  ^  8690 

De  quoi  on  puist  estre  honourez. 

Que  vous  vault,  se  vous  labourez, 

Et  vous  tenez  povres  et  nuz  ? 

Vous  serés  pour  chetis  tenuz 

De  tous  ceuls  qui  vous  congnoistront,       8695 

Qui  par  tout  vous  despiteront  ''. 

1.  le  marri. 

a.  Se  livrer  à  la  débauche.  —  b.  Sienne.  —  c.  Habillement.  — 
4'  Mépriseront. 


282  LE    MIROIR    DE    MARIAGE 


LXXVIII. —  Cy  respont  Folie  a  aucuns  poins  de  l'epis- 

TRE  ENVOIÉE    A   FrANC    VoULOIR    EN    RECITANT   EN    BRIEF 


Mais  qui  a  habit  honourable, 

Il  est  a  chascun  agréable, 

Bien  venuz  et  bien  receuz, 
8700       Et  souventefois  pourveuz 

D'estat  ou  d'autre  chose  bonne. 

Mais,  quant  l'en  voit  une  personne, 

Tant  soit  sage,  qui  mal  se  vest, 

L'en  lui  a  tost  fait  un  arrest  ^ 
8705       Et  deffendu  qu'avant  ne  passe. 

Et  lui  donne  l'en  Vd'une  masse. 

Quant  il  s'avance  en  povre  habit,  553  a 

Si  grant  coup  qu'il  s'en  ressortit 

Tout  confus  et  a  sa  grant  honte  ; 
8710       Et  plus  povres  homs  de  lui  monte 

En  hault,  et  lui  laissons  la  porte. 

Pour  ce  que  belle  robe  porte. 

Ja  n'iert  saiges  homs  mal  vestuz. 

Mais  uns  cocars,  uns  malostruz, 
8715        Uns  paillars  ou  une  paillarde, 

Ja  nulz  d'eux  gaillars  ne  gaillarde  * 

Ne  seront  fors  que  detirez  <^, 

Desrompuz  et  deffigurez. 

C'est  deffault  d'avis  et  de  sens 
8720       Et  la  nature  des  truens  ; 

Quel  plesir  puet  on  en  eulx  prandre? 

A  mal  gibet  les  puist  on  pandre  ! 

i.  len  bien. 

a.  On  a  bien  vite  fait  de   l'arrêter.  —  b.  Vigoureux  ou  vigou- 
reuse. —  c.  Tiraillés. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  283 

Car  ce  n'est  que  default  de  cueur  : 
Si  po  n'ont  qu'ilz  n'aient  du  leur 
Pour  eulx  sanz  plus  vestir  entier,  8725 

Mais  de  ce  faire  sont  rentier  ^ 
Pour  ceuls  qui  aumosme  leur  donnent  ; 
Pour  ce  a  truander  *  s'abandonnent. 
Ou  bien  '  ilz  sont  si  couvoiteux, 
Si  chetis  et  ^  si  paresceux  8730 

Qu'ilz  ne  scevent  ou  qu'ilz  n'endurent 
Faire  a  eulx  ce  que  faire  durent; 
Et  puis  mœurent  gueule  baée. 
Or  est  leur  vie  diffamée 

Et  leurs  avoirs  est  tous  ^  perdus,  8735 

Gastez,  dicipez  ou  vendus, 
Duquel  ilz  n'orent  onques  bien. 
L'en  doit  faire  servir  le  sien, 
Non  pas  que  homs  ou  femme  s'asserve 
A  son  avoir,  facent  qu'il  serve  :  ^74° 

Pour  ce  en  ont  il  l'usaige  vis  ^ 
553  b      Qu'ilz  en  soient  aise  et  servis 
A  leur  vivant,  en  leur  maison, 
Honnestement  et  par  raison  ; 
Après  leur  mort,  voist  '^  ou  il  doit  8745 

Selon  coustume  et  selon  droit. 
Des  grans  nopces  te  va  blâmant 
Et  dit  qu'elles  coustent  *  granment  : 
Ne  puet  chaloir  cest  tesmoinage 
A  trop  de  gens  du  mariage;  8750 

Li  saige  ancien  les  trouvèrent, 
Et  pour  bonnes  les  approuvèrent; 
Les  parens  des  deux  pars  se  voient 
Et  pour  leurs  atours  se  resjoient. 
Une  fois  puet  on,  quoi  qu'om  die,  8755 

I.  bien  manque.  —  2.  et  manque,  —  3.  tous  manque.  —  4.  cousteront. 
a.  Ont  l'habitude.  —  b.  Mendier.  —  c.  Eux  vivants.  —  d.  Qu'il  aille. 


284  LE   MIROIR    DE    MARIAGE 

Faire  une  grant  feste  en  sa  vie, 

Une  foiz  fault  passer  ce  bac. 

Veulz  tu  espouser  chat  en  sac, 

Et  que  nulz  tes  nopces  ne  voie  ? 
8760       Ce  n'est  pas  la  plus  saine  voie. 

Se  chascuns  n'est  servis  a  gré, 

Hz  ne  sont  pas  tous  d'un  degré. 

Ne  t'en  chaille,  fay  bonne  feste  : 

Il  n'est  homme,  puis  qu'il  a  teste, 
8765        Qui  n'ait  aussy  s'oppinion, 

L'en  ne  puet  estre  en  union 

Que  l'un  ne  se  plaingne  ou  s'en  loe  ; 

L'un  ploure,  l'autre  fait  la  moe. 

L'un  sault,  l'autre  dance  devant, 
8770       L'un  va  arrier  et  l'autre  avant, 

L'un  brait,  l'un  chante  et  l'autre  note  ^  ; 

De  tant  que  plus  y  a  riote 

Et  qu'om  l'oit  plus  en  mi  la  rue, 

La  feste  en  est  meilleur  tenue. 
8775        Noble  chose  est  de  bruit  en  sale  : 

Ly  uns  monte,  l'autres  '  avale. 

Ce  n'est  pas  maison  de  silence,  553  c 

C'est  proprement  la  différence 

Des  gens  laiz  aux  religions. 
8780       Que  valent  "*  les  possessions, 

Greniers  de  grains,  celliers  de  vins, 

Qui  n'en  fait  bien  a  ses  voisins 

Et  qui  n'est  richement  vestus? 

Tout  ce  ne  vault  pas  deux  festus  ; 
8785       L'en  doit  a  un  tel  mariage 

Servir  sanz  règle  et  par  oultrage  *, 

Afin  que  renommée  en  soit. 

Car  l'espouse  par  ce  reçoit 

I.  ly  autres.  —  2.  Qui  veulent. 

a.  Fait  de  la  musique.  — -  b.  Avec  excès. 


LE    MIROIR    DE    MARIAGE  285 

A  tousjours  de  celle  journée 
En  soy  louange  et  renommée,  8790 

Qui  se  pert  par  escharseté  ^, 
Quant  elle  a  aux  noces  esté, 
Et  est  trop  grant  la  moquerie 
De  cellui  qui  lors  se  marie 
Et  qui  telz  noces  commença,  ^795 

Et  tel  chetiveté  pensa  ; 
Et  sur  toute  chose  lui  plaise 
Que  les  menestrelz  soient  aise  * 
Et  les  heraulx  semblablement. 
S'aucuns  leur  donne  largement,  8800 

C'est  des  nopces  Toneur  treshaulte, 
Et  deshoneur,  s'il  y  a  faulte, 
Car  telz  gens  sont  référendaire  <^ 
De  dire  le  bien  et  non  taire 
Ce  qui  leur  a  esté  donné  ;  88o5 

Ceuls  cy  sont  plus  habandonné 
A  porter  par  leur  éloquence 
Renom  que  n'est  vo  sapience 
Qui  petit  vault,  se  n'est  escripte. 
Chascuns  sa  parole  recite  8810 

Des  faiz  presens  et  trespassez  ; 
553  d     Jamais  n'en  seroient  lassez. 

Tant  qu'ilz  font  bien  par  leur  parole 

Croire  bonne  femme  estre  foie, 

Et  la  bonne  par  leur  parler  88 1 5 

Font  ilz  bien  en  l'empire  aler  ^  ; 

Hz  font  d'un  sot  un  vaillant  homme, 

Hz  jugent  empereur  de  Romme 

Un  chetif,  puis  qu'il  leur  donrra. 

Et  puis  que  leur  parler  tenrra  8820 

Lieu  de  bien  et  de  renommée 


a.  Avarice.  —  b.  Bien  traités.  —  c.  Sont  rapporteurs.  —  d.  Font- 
ils  aller  pis  (Jeu  de  mots). 


286  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

A  ceuls  qui  leur  font  la  donnée  <*, 

Supposé  qu'ilz  ne  vaillent  rien, 

Puis  qu'avoir  porront  *  d'eulx  ce  bien 
8825        Et  qu'ilz  en  seront  renommez, 

Pour  quoy  donc  ne  seront  amez 

Les  menestrelz  et  les  heraulx,  i! 

Qui  font  ainsis  que  sanz  travaulx  '  +| 

Ceuls  qui  largement  leur  donrront,  î 

883o       Grâce  et  louenge  au  monde  aront?  1 

Et  les  puissens  qui  rien  ne  donnent, 

Qui  ""  sont  vaillant  et  qui  s'estonnent  *,  ;' 

N'aront  pas  la  louange  d'eulx  : 
Au  soir  diront  qu'ilz  sont  breneux  c, 
8835        Ghetis,  recreans  (^  et  faillis, 

Quant  ilz  sont  d'aucuns  assaillis, 
Eschars,  merdeux,  lâches  et  chiches. 
Et  que  leur  corps  ne  vault  .11.  miches; 
Et  quant  renoms  se  puet  avoir 
8840        Par  donner,  on  doit  son  avoir 

Habandonner  ains  que  son  corps, 
Qui  est  uns  tresriches  trésors. 
Et  ainsis  par  donner  pourras 
Avoir  renom,  se  tu  ne  l'as, 
8845       Sanz  édifice  et  sanz  clergie 
Et  sanz  avoir  chevalerie, 

Par  les  heraulx  et  menestrelz,  554  ^     :■< 

Desquelz  tu  seras  adestrez  ^, 
Et  ausquelz  tu  avras  bien  fait. 
885o       Or  venons  a  un  autre  fait 

Qu'il  dit,  en  un  autre  chapitre 
En  celle  dolereuse  epistre, 
Des  mesnaiges  de  la  maison. 


I.  portant,  ■—  2.  Et  qui. 

a.  La  distribution.  —  b.  Ont  les  mains  paralysées.  —  c.  Souillés 
d'excréments.  ~  d.  Misérables,  lâches.  — •  e.  Soutenu. 


M 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  287 

Saiges  est  en  toute  saison, 
Ce  me  semble,  qui  est  meublez,  8855 

Qui  '  a  vins,  garnisons  ^  et  blez, 
Nappes,  touailles  *,  Hz,  vaisselle, 
Qui  a  escuier  ou  baisselle  ^ 
Et  argent  d'un  autre  costel, 
Mesgnées,  bestaulx,  grant  hostel,  8860 

Que  gens  mariez  ont  souvent, 
Les  aultres  non.  Ce  n'est  que  vent 
De  gens  qui  n'ont  hostel  et  femme  ; 
Puis  qu'il  y  a  seigneur  sanz  dame. 
L'en  treuve  hostel  de  Froitvaulx  '^  ;  8865 

Ce  n'est  qu'une  estable  a  chevaulx, 
Ou  il  a  foing  et  pou  litière  ; 
Varlet  n'y  a  ne  chamberiere 
A  qui  il  chaille  rien  de  l'estre; 
C'est  droitement  la  court  d'un  prestre,      8870 
Ou  l'erbe  est,  ou  d'un  chevalier. 
Ou  c'est  l'ostel  d'un  escolier. 
Ou  il  n'a  c'un  lit  et  l'estuy  ^. 
Par  ma  foy,  esbahie  suy 

Comment  homs  scet  tenir  mesnage,  8875 

Quant  liez  n'est  par  mariage  : 
Ors  est,  sales  et  deslavez/ 
Et  de  pou  de  chose  emblavez  ë^; 
Mal  vont  ses  linges  et  ses  draps. 
Marie  toy,  mieulx  en  vauldras;  8880 

Femme  scet  bien  buer  ^  et  cuire, 
554  b      Draps  filer,  maisgnée  conduire  ""^ 
Penser  des  bestaulx,  s'elle  en  a  ; 
Trop  plus  grasse  court  trouvera 
Et  plus  grant  fumier  a  son  huis  8885 

I.  Et  qui.  —  2.  duire. 

a.  Provisions.  —  b.  Serviettes.  —  c.  Servante.  —  d.  Maison 
froide  [jeu  de  mots).  —  e.  Étui  à  mettre  l'encre,  le  canif,  etc.  — 
/.  Malpropre.  —  g.  Embarrassé.  —  h.  Lessiver. 


288  LE    MIROIR    DE   MARIAGE 


Qui  la  vendra,  si  com  je  truis, 

Que  l'en  ne  fera  en  la  court 

D'un  cler,  ou  herbe  verde  sourt 

Et  croist  par  droite  povreté  ; 
8890        Et  en  yver  et  en  esté 

Sur  ^  telz  gens  n'a  fors  que  froidure. 

Et  se  tu  me  diz  que  trop  dure 

Mariages  est  aux  meschans, 

A  ceuls  qui  n'ont  vignes  ne  champs, 
8895        Rentes,  meubles  ne  revenue, 

Ainsis  que  celle  gent  menue 

Qui  vont  devant  autrui  ouvrer. 

Et  leurs  femmes  vont  labourer, 

A  telz  chetis  deust  l'en  deffendre, 
8900       Non  pas  a  toi,  de  femme  prandre. 

Qui  ont  des  enfans  .111.  ou  quatre 

Et  n'ont  pas  de  quoi  eulx  embatre 

Un  seul  œuf  ou  un  mors  ^  de  pain 

En  leurs  bouches  ou  en  leur  main; 
8905        Et  a  telz  gens  puez  tu  sanz  faille 

Appliquer  ton  champ  de  bataille  ^ 

Et  ce  que  tu  y  as  adjoint  ; 

Et  encore  y  puet  estre  adjoint 

Assez  proprement,  se  tu  veulx, 
8910       Ton  compte  et  ta  fable  des  leux. 

Car  ceulx  qui  aises  ne  sont  mie 

Et  languissent  en  grant  partie, 

Et  espèrent  plus  grant  dolour, 

Guident  avoir  un  an  d'un  jour. 
891  5        Mais  de  toy  ainsis  ne  va  pas 

Ne  des  riches  :  c'est  droit  soûlas 

Que  d'avoir  femme  en  sa  compaigne        554  ^ 

Par  mariage;  lors  compaingne 

Son  seigneur,  sert,  acole  et  baise  : 

a.  Chez.  —  b.  Morceau.  —  c.  Tes  arguments. 


I 


LE   MIROIR    DE  MARIAGE  289 

Comment  puet  on  estre  plus  aise  ?  8920 

.lui.  ans  n'y  semblent  pas  un  moys, 
Et  pour  ce,  marier  te  doys. 
Et,  quant  femme  s'en  va  par  voye, 
Guides  '  tu  pour  ce  qu'elle  doye 
Pour  ce  mal  faire  ou  mal  penser  ?  8925 

Nenil,  nul  ne  l'en  doit  tenser  <», 
Car  jamais  n'yroit  sanz  raison, 
Mais  il  lui  fault  en  sa  maison 
Quelque  chose  qu'elle  va  querre  ; 
Et  aussi  moins  est  femme  en  serre  8930 

Et  moins  est  du  mari  guettée, 
Et  tant  sera  meilleur  trouvée 
Que  celle  a  laquele  on  deffent 
D'aler  au  marché  ou  l'en  vent 
Ce  qu'il  fault  de  neccessité  8935 

Pour  le  bien,  pour  l'utilité 
Du  gouvernement  de  maison. 
Par  ma  foy,  il  est  mauvais  hom, 
Lerres  et  crimineulx  de  lui 
Qui  crime  impose  sur  nullui;  8940 

Ne  homs  ne  doit  jamais  cerchier 
Ce  qu'il  ne  veult  et  qu'il  n'a  chier  : 
A  chascun  de  son  fait  couviengne, 
L'obscur  laist,  au  certain  se  tiengne 
Et,  tout  courust  aucun  langaige,  8945 

Dit  le  décret  que  l'omme  saige 
Doit  celer  le  crime  sa  femme 
Et  son  pechié  et  son  diffemme 
Pour  son  honeur,  sanz  révéler, 
Sanz  soy  n'elle  deshonourer  8950 

Sanz  cause  par  un  faulx  rapport  ; 
554  d     L'un  de  l'autre  le  pechié  port  *, 

I.  Guide. 

a.  Chercher  querelle.  —  b.  Porte. 

T.  IX  ,y 


2qo  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Mais  po  advient  que  femme  pèche, 
Ainçois  de  courroux  art  et  seiche, 
8955       Quant  on  lui  amet  ^  villenie, 
Et  je  ne  m'en  merveille  mie. 


LXXIX.  —  Gy  prouve  Folie  que  mariages  est  profita- 
bles ET  QUE  l'en  n'y  DOIT  PAS  QUERIR  CE  QUE  l'eN  n'y 
VOULDROIT  PAS  TROUVER. 

Saint  Bernàrt  dit  a  ce  propos 

En  une  epistre  trop  beaus  mos 

Et  qui  sont  tresbien  apparent, 
8960       Qu'il  '  dicta  a  un  sien  parent 

Appelle  messire  Raymon, 

Du  gouvernement  de  maison  ; 

Seigneur  fut  de  Chastel  Ambroise. 

Et  qui  ne  m'en  croira  s'i  voise 
8965       Veoir;  il  trouvera  a  plain 

Que  le  noble  cuer  hault  et  sain 

Les  euvres  des  femmes  n'enquiert, 

Mais  ignorance  en  leurs  faiz  quiert 

Plus  qu'il  ne  doit  faire  science, 
8970       Car  puis  qu'il  ara  congnoissance 

Une  foiz  prins,  et  esprouvé 

Le  crime  sa  femme  et  trové, 

Jamais  par  mire  qui  soit  vis 

N'en  sera  curez  ne  garis  ; 
8975        Mais  sa  doleur  appaisera 

Un  po,  quant  les  mesfès  '  orra 

Crier  d'autres  femmes  semblables  ; 

Autrement  n'est  ses  maulx  curables. 


I.  Qui.  —  2.  enfans.  Deschamps  ajoute  au  texte  latin. 
a.  Impute. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE 


291 


Si  ne  fait  dont  pas  bon  quérir 
Le  mal  dont  l'en  ne  puet  garir.  8980 

Et  encores  dit  sains  Bernars 
Que  par  doulz  ris  et  par  doulz  ars 
Maie  femme  est  plus  tost  domptée 
555  a     Que  par  baston  ne  par  colée  ^; 

Mais  maint  hommes  sont  si  pervers  8985 

A  leurs  femmes  et  si  divers  * 

Et  leur  font  tant  d'oppressions, 

Et  ont  si  pou  en  leurs  maisons, 

Que  vuides  chambres  les  font  sotes 

(Advise  bien  ces  poins  et  notes)  ;  8990 

Et  qui  plus  est,  aucuns  les  bâtent. 

Pour  ce  mainte  fois  se  debatent, 

Et  ont  sanz  cause  renommée 

Que  chascune  est  la  babelée  c. 

Mais  aux  maris  en  est  la  coulpe,  8995 

Et  s'elles  leur  faisoient  souppe 

D'autel  pain,  cause  y  averoient, 

Mais  a  nul  fuer  ne  le  feroient  : 

Bonnes  femmes  soufrent  toudis 

Les  injures  de  leurs  maris  9000 

Pacianment,  et  c'est  raisons; 

Bonne  femme  fait  li  bons  homs. 

Et  li  mauvais  femme  mauvaise 

Par  son  orde  vie  et  punaise. 

Mais,  quant  chascun  s'entraime  bien,         9005 

Mariage  est  souverain  bien 

Et  sur  tous  la  plus  belle  vie. 

Et,  quant  est  a  avoir  lignie, 

Que  tes  amis  te  blâme  tant 

Pour  les  doleurs  qu'on  en  attant  9010 

D'eulx  nourrir,  apprandre  et  garder, 

Qui  vouldroit  a  tout  resgarder, 

a.  Coup  sur  la  nuque.  —  b.  Bizarres  d'humeur.  —  c.  Moquée. 


292  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Encor  pour  deux  qui  a  mal  tournent, 

.Ii'^.  a  bien  faire  s'atournent, 
901 5        Chevaliers,  clers,  bourgois,  marchans. 

Qui  lairoit  labourer  aux  champs, 

Pour  les  oiseaulx  que  ne  mangassent 

La  semence  et  que  ce  doublassent 

Les  ahanniers  ^,  tout  periroit,  555  b 

9020       Et  li  mondes  de  faim  mourroit; 

Aussi  qui  lairoit  a  gendrer 

Les  enfans,  pour  eulx  redoubler,  * 

Pour  la  peine  et  pour  le  péril, 

Plus  ne  seroit  fille  ne  fil, 
9025        Dont  il  est  encor  de  si  bons, 

De  ducs,  de  contes,  de  barons. 

De  clers,  de  bourgois  et  de  lais, 

Lesquelz,  s'ilz  n'eussent  esté  fais 

Par  le  moien  de  mariage, 
9o3o       Ne  fussent  pas  or  en  usaige, 

Toy  ne  li  aultres  qui  sont  nez. 

Ainsis  seroit  li  mons  *  finez, 

Se  generacion  n'estoit  ; 

Nulz  cela  ressoingnier  ^  ne  doit, 
9035       Tout  est  sauvé  ce  que  Dieux  garde. 

Se  chasteté  la  papelarde 

Avoit  ainsi  le  monde  duit 

Et  a  sa  cordelle  ^  séduit, 

Jamais  ne  seroit  créature, 
9040       Et  ainsis  defaulroit  nature. 

N'ont  esté  mains  sains  nez  de  femmes 

Et  aussis  maintes  sainctes  dames. 

Dévotes  et  religieuses. 

Vierges  continens,  glorieuses, 
9045        Qui  sont  en  la  genologie. 

Aucunes  qui  eurent  clergie, 

a.  Laboureurs.  ~b.  Monde.  — c.  Redouter. —  if.  A  sa  remorque. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  2^3 

Et  autres  non,  fors  que  la  foy? 
Et  toutes  vindrent  par  la  loy 
De  mariage  ou  temps  passé, 
Qui  ont  leur  propre  corps  cassé  9o5o 

Et  que  saincte  Escripture  afferme 
Chascune  avoir  esté  si  ferme 
En  martire,  pour  amer  Dieu, 
555  c     Qu'ains  ne  départirent  du  lieu 

De  la  saincte  et  vraie  créance,  9o55 

Qui  les  bons  crestiens  advance, 

Mais  moururent  pour  Dieu  martir, 

A  la  fin  qu'ilz  peussent  partir 

Et  obtenir  par  leur  victoire 

La  saincte  couronne  de  gloire,  9060 

Que  Dieux  leur  donna  en  la  fin 

Joieusement  et  de  cuer  fin; 

Et  encores,  pour  le  voir  dire, 

Trueve  femmes  en  leur  martire 

Avoir  esté  cent  mille  tans  9065 

Plus  dévotes  et  plus  constans 

Assez  que  les  hommes  ne  furent, 

Qui  trop  plus  constans  estre  durent 

Des  femmes,  veu  et  recité 

D'elles  la  grant  fragilité.  9070 


LXXX.  —  G  Y  PREUVE  Folie  que  chasteté  est  en  femmes 

PAR  LES  SAINCTES  QUI  CHASTEMENT  ET  C0NTINENMENT  ONT 
LE  TEMPS  PASSÉ  VESCU. 

Quele  femme  fut  en  doctrine 

Et  en  science  Katherine  ? 

Comment  fut  son  martire  fort? 

Comment  fut  parfait  son  effort? 

Que  souffrit  Agathe  et  Agnès,  9075 


294  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Marguarite,  Cristine  après, 
Sainte  Barbe,  l'Egipcienne, 
Et  tout  pour  la  loy  crestienne, 
Et  mainte  autre  que  je  ne  nomme, 
9080        Dont  l'en  ne  puet  dire  la  somme? 
Doit  on  donc  femmes  desprisier? 
Nenil,  mais  les  doit  on  prisier, 
Car  tous  sommes  d'elles  venuz. 
Bien  doit  estre  villains  tenuz 
9085        Qui  escript  ne  dit  de  sa  bouche 

Laidure  de  femme  ou  reprouche,  555  d 

Car  il  ordoie  ^  sa  maison  : 
Pour  ce  n'est  pas  homs  de  raison 

Qui  despite  ou  a  despité 
9090       Le  lieu  ou  il  a  habité 

Par  .IX.  mois,  en  femme  par  grâce; 
Jamais  tel  laidure  ne  face, 

Car  nul  d'elles  mal  ne  raconte 

Qu'il  ne  die  sa  propre  honte. 
9095        Tuit  hommes,  femmes  honourons, 

Ou  nous  tous  nous  deshonourons, 

Car  j'oseray  gaigier  et  mettre 

Que  pour  une  qu'om  treuve  en  lettre 

Qui  a  mal  fait,  j'en  trouveray  ' 
9100        Mille  bonnes  et  prouveray 

En  saincte  Escripture  esprouvée, 

Non  pas  en  histoire  trouvée 

D'Erculès  ou  des  Troiens, 

Et  puet  estre  ne  fust  il  riens 
9105        Des  laidures  qu'om  leur  met  seure  : 

Toudis  vient  li  biens  au  desseure. 

Que  fist  Judith  pour  sa  cité 

Dont  elle  a  le  sang  respité  ^, 


I.  trourray. 

a.  Salit.  —  b.  Sauvé. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  296 

Quant  elle  a  petit  de  harnès  <* 
Couppa  le  chief  Holofernès  ?  9110 

Et  adonc  l'apporta  la  belle, 
Seulement  lui  et  son  ancelle, 
En  Bethulie  la  cité, 
Ce  m'a  la  Bible  recité  ; 

Au  main  fut  pandu  sur  les  murs:  91 1 5 

Si  demoura  ses  peuples  surs. 
Par  le  chief  furent  esbahis, 
Et  fuirent  hors  du  pais 
Ses  ennemis,  quant  ilz  le  virent, 
Qui  de  ce  grant  fait  s'esbahirent.  9120 

556  a     Par  ce  son  peuple  délivra 
Judith  et  en  paix  le  livra 
Comme  puissant  dame  et  apperte. 
Ne  rest  digne  de  grant  desserte  ^ 
Rester  pour  son  humilité,  9125 

Qu'Assuerus  tint  en  chierté, 
Pour  le  grant  orgueil  de  Vasti  ? 
Puis  a  Amam  tel  plait  basti, 
Pour  ce  que  son  peuple  des  Juifs 
Voult  tout  faire  mourir,  ce  truis,  91 3o 

Et  *  Rester  et  son  oncle  aussi, 
Mardocheus,  et  fut  ainsi 
Qu'Ester  au  roy  grâce  impetra, 
Tant  qu'o  lui  en  sa  chambre  entra 
Et  tant  fist  par  son  orison  9x35 

Qu'elle  impetra  la  garison 
De  son  peuple  qui  estoit  mort. 
Amam  ^  en  ot  au  derrain  tort, 
Qu'au  traistre  ^  qu'il  ot  fait  lever 
Pour  Mardocheon  encroer  ^  9H<^ 

Contre  Dieu  et  contre  raison, 

1.  Et  manque.  —  2.  Anam. 

a.  Avec  peu  d'armes,  —  b.  Récompense.  —  c.  Gibet.  —  d.  Pendre, 


296  LE   MIROIR   DE   MARIAGE 

Fut  pandus  devant  sa  maison. 

Mardocheus  pour  lui  régna, 

Qui  saigement  se  gouverna  ; 
9145       Secons  fut  après  Assuere. 

Ainsis  Rester,  la  saincte  mère, 

Son  peuple  sauva  et  guari, 

Qui  estoit  dampné  et  péri 

Par  Aman  et  par  fausse  envie. 
9i5o       N'est  ce  pas  donques  belle  vie 

Que  d'avoir  belle  et  bonne  dame 

Et  de  trover  une  tel  femme  ? 

J'ay  de  leurs  bontez  mille  exemples, 

Voire  par  Dieu  plaines  mes  temples  ^^ 
9155       Pour  faire  et  escripre  un  grant  livre. 

Or  fay  donc,  et  si  te  délivre  *  556  b 

Que  tu  aies  par  mariaige 

Femme  humble,  belle,  bonne  et  saige 

Ainsis  que  la  loy  le  commande. 
9160       Tes  amis  parle  de  l'offrande 

Et  *  des  honeurs  et  des  misteres 

Que  font  les  anciennes  mères, 

Et  reprouche  moult  leur  estât, 

Et  2  leur  manière  et  le  débat, 
9165       Et  lui  samble  estre  moult  grant  vice. 

La  appert  il  qu'il  est  tresnice  <^, 

Car  se  la  povre  femme  aloit 

Offrir  la  ou  elle  verroit 

Autre  digne  d'aler  devant 
9170       (Laquelle  chose  on  voit  souvent), 

Combien  que  l'autre  n'en  parlast, 

Cuides  3  tu  qu'om  ne  s'en  moquast 

Et  que  la  povre  maleureuse 

N'en  fut  tenue  a  orgueilleuse 

1.  Et  manque.  —  2.  Et  manque.  —  3.  Guide. 

a.  Mes  tempes,  mon  cerveau.  —  b.  Hâte-toi.  —  c.  Très  sot. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  297 

Et  haie  non  pas  de  celle?  9175 

Dame  aler  doit  et  damoiselle 

Devant  les  bourgois  et  bourgoises, 

Et  se  telz  gens  sont  plus  courtoises 

Et  laissent  leur  honeur  aler, 

On  ne  les  doit  point  ravaler,  9180 

Mais  leur  doit  on  plus  faire  honour. 

Or  est  au  jour  d'ui  grant  dolour, 

Quant  par  orgueil  ou  par  richesce 

Un  tricheur,  une  tricheresse, 

Uns  maleureus,  une  chetive  9185 

Par  son  oultrecuidance  estrive, 

Et  veult  offrir  devant  un  saige 

Ou  ung  homme  de  hault  parage 

Ancien  ou  juene,  s'il  a 

Un  po  d'estat  qui  lui  faurra;  9190 

Car  se  le  noble  a  pouvreté 

Ou  un  pou  d'ancienneté, 

Ou  sa  femme  samblablement, 

Tant  leur  doit  on  plus  humblement 

Laisser  l'onneur  et  eulx  offrir.  9195 

Mais  l'en  dit,  qui  trop  veult  souffrir 

Quant  on  se  repute  trop  mendre, 

Car  familiarité  gendre 

En  ce  cas  a  humble  contant  ^, 

Si  ne  fait  pas  bon  l'estre  tant  9200 

Ne  qu'om  soit  chetis  de  son  gré  ; 

Chascuns  doit  avoir  son  degré, 

Treshault,  grant,  moien  et  petit  ; 

Et  si  qu'om  retient  Tappetit 

Sanz  trop  vouloir  ne  po  mangier,  9205 

Afin  qu'om  ne  chée  en  dangier 

De  phisique  par  l'excédent, 

Doit  on  aussy  par  conséquent 


a.  Mépris. 


298  LE  MIROIR   DE   MARIAGE 

Son  estât  moien  retenir, 
9210       Sanz  trop  lever  ne  trop  fenir 

Selon  le  gré  de  son  linaige,  * 

De  son  sens  ou  son  vassellage, 

Afin  qu'on  ait  par  ce  moien 

Ce  '  qu'om  doit,  sanz  trop  fort  loyen  ; 
9215       Et  aussi  sanz  trop  po  estaindre  : 

L'un  et  l'autre  doit  chascun  "*  craindre 

Et  le  moien  entretenir, 

Qui  veult  son  estât  soustenir 

En  seurté  durant  sa  vie. 
9220       Se  chascun  estoit,  je  te  prie, 

Autelz  ^  l'un  com  li  aultres  est, 

Honneur  seroit  mise  en  arrest; 

Son  nom  faulroit,  et  neccessaire 

Ne  seroit  jamais  d'onnour  faire. 
9225        Et  tu  scés  que  selon  les  drois 

Empereurs  avons,  princes,  roys  556  d 

Et  seigneurs,  subgez  temporelz  ; 

Nous  avons  espirituelz, 

Le  pappe  et  puis  les  cardinaulx, 
9230       Arcevesques  et  les  legaulx. 

Les  evesques  et  les  doyens 

Et  les  curez  qui  sont  moyens  ; 

Nous  avons  les  officiers, 

Baillis,  seneschaulx,  justiciers 
9235        Du  temporel  et  de  TEglise 

L'immunité  ^  et  la  franchise. 

Chascuns  a  sa  juridicion. 

Son  degré,  sa  subjection. 

Et  ce  dont  se  doit  entremettre 
9240       Sanz  sa  faulx  en  autrui  bief  mettre, 

C'est  a  dire  sanz  entreprandre 

I.  Et.  —  2.  chasce.  —  3.  Linimiste. 
a.  Semblable. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  «299 

Sur  l'estat  de  l'autre  ne  tendre 
A  aler  ou  pas  ne  lui  loist  ^. 
Appartient  il  c'uns  chetis  voist 
Offrir  ne  qu'il  sée  a  la  table  9245 

Audessus  d'un  homme  honourable  ? 
Certes  on  ne  le  doit  souffrir  ; 
Mais  doit  on  a  chascun  offrir 
Aux  champs,  au  moustier,  en  maison 
Ce  qu'il  lui  est  dubt  de  raison,  925o 

Car  sanz  sçavoir  pluseurs  estas. 
Ne  puet  de  ce  monde  li  cas 
Seurement  estre  gouvernez  : 
Les  uns  sont  grans  dès  qu'ilz  sont  nez; 
Les  autres  moiens  et  petis  »,  92  55 

Li  uns  reprant,  l'autre  est  repris. 
L'un  est  laboureur  de  la  terre, 
L'autre  est  clerc,  l'autre  homme  de  guerre, 
L'un  charpentier,  l'autre  maçon, 
L'autre  fait  robes  de  façon,  9260 

55y  a     L'un  est  fevre,  l'autre  est  vachier. 

L'un  est  tannour,  l'autre  est  bouchier, 

L'un  garde  les  brebis  aux  champs, 

L'un  se  duit  a  faire  les  chans 

Et  a  chanter  par  art  musique  ;  9265 

Chascuns  a  son  art  mechanique 

En  ce  monde  pour  en  servir. 

Pour  gaingnier  et  pour  desservir 

La  grâce,  l'onneur  et  louange 

De  sçavoir  faire  chose  estrange  9270 

Et  d'avoir  loier  et  salaire 

Pour  sa  vie,  qui  le  scet  faire 

Et  veult,  pour  oiseuse  chacier 

Que  nulz  homs  ne  doit  pourchacier 

I.  péris. 

a.  Est  permis. 


300  LE  MIROIR   DE   MARIAGE 

9275       Comme  chose  fausse  et  amere 

Qui  de  tous  maulx  est  droicte  mere. 

Pour  ce  a  chascun  son  art  souffise 

Et  son  estât  sanz  faire  emprise 

De  trop  ne  po  quérir  hault  bout  '': 
9280       Car  qui  s'abaisse  Dieux  l'acrout  ^, 

Et  qui  se  hauce  plus  qu'a  point, 

Cheoir  le  fault  en  petit  point. 

Pour  ce  mendre  ^,  petite  et  grande 

Doit  garder  son  ranc  a  l'offrande 
9285       Et  ailleurs,  selon  ce  qu'elle  est; 

Et  se  a  aucune  en  desplest 

Qui  d'aler  digne  n'est  devant 

(Laquel  chose  advient  bien  souvant), 

N'en  doit  chaloir  a  la  plus  digne  : 
9290       Tous  jours  soit  rebouté  l'indigne 

Contre  cellui  qui  mieulx  vaudra; 

Car  qui  son  estât  ne  tendra 

Et  le  laira  sanz  cause  aler, 

Plus  ne  se  pourra  ravaler 
9295        Et  sera  pour  chetis  tenus 

Et  encor  plus  vilz  maintenus  55  j  b 

Que  s'estât  n'eust  onques  eu  ; 

Je  l'ay  en  pluseurs  cas  veu. 

Or  parlez  d'issir  du  moustier, 
9300       De  chemin  prandre  et  le  sentier, 

La  paix  aussi  comme  on  la  pone, 

Et  de  son  panir  par  la  pone 

Pour  retourner  en  sa  maison  : 

Tout  se  soult  <*  par  une  raison  : 
93o5       En  tout  fault  qu'oneur  soit  gardée. 

Bien  seroit  femme  regardée 

Qui  paix  prandroit  ou  qui  ystroit 


a.  Le  haut  bont  de  la  table,  les  honneurs.  —  *.  Le  courbe.  — 
c.  Moindre.  —  d.  Se  résout. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  3oi 

Devant  celles  que  ne  devroit  ! 
Pour  ce  fault  veoir  la  manière 
Qui  paix  prandra,  qui  ist  première  gSio 

Et  pour  ce  scet  on  qu'om  doit  faire  ? 
Et  est  du  veoir  neccessaire, 
Afin  qu'en  voyant  on  aprangne 
Et  qu'en  telz  cas  on  ne  mesprangne 
De  faire  honeur  ne  trop  ne  po.  93 1  5 

La  souris  qui  est  en  son  tro 
Scet  petit  fors  l'estrain  "  rungier  : 
Se  l'en  fait  le  prestre  songier  *, 
Quel  dommaige  y  puet  il  avoir? 
C'est  pour  son  preu,  saiches  de  voir,         9320 
Que  pas  ne  lui  desplaist  offrande  ; 
Il  convient  que  commun  se  rende 
Qui  peuple  veult  servir  et  sert; 
Prestre  ne  puet  estre  désert  <^, 
Tant  ait  povre  chapelle  ou  cure,  9325 

Se  bien  servir  veult  et  procure 
Le  plaisir  ses  parrochiens, 
Qu'il  n'ait  toudis  assez  de  biens  ; 
Et  fust  povre  son  bénéfice, 
Nulz  ne  puet  avoir  povre  office,  933o 

55y  c     Qui  sert  femmes  a  leur  talent. 
Mais  riches  prestres  qui  est  lent 
Et  d'elles  servir  paresceux. 
Et  qui  leur  est  trop  dangereux  ^, 
N'y  ara  ja  amour  ne  grâce  9335 

Ne  chevance  qui  bien  lui  face  : 
Haiz  sera  et  diffamez, 
Haultains  et  orgueilleux  clamez, 
Et  enfin  faulra  qu'il  se  parte 
Honteusement  et  se  départe  9340 

De  son  lieu  par  sa  négligence. 

a.  Paille.  —  b.  Attendre.  —  c.  Ruiné.  —  d.  Fâcheux. 


302  LE   MIROIR   DE   MARIAGE 

Ainsis  cherra  en  indigence 

Du  hault  lieu  en  petit  degré 

Par  default  de  servir  en  gré 
9345       Ceuls  et  celles  dont  bien  lui  vient 

Ainsis  mendier  le  convient 

Par  son  orgueil,  par  son  oultrage. 

Bon  fait  avoir  humble  langaige 

Et  faire  devoir  en  souffrant 
9350       Un  religieux  et  offrant 

Son  service  toudis  aux  dames. 

Encor  quant  il  a  cure  d'ames 

A  gouverner  comme  curez, 

Onques  ne  doit  estre  obscurez  ^, 
9355       Qu'il  ne  soit  prest  pour  le  baptesme 

Que  l'en  fait  d'uille  et  du  saint  cresme  : 

En  cydoine  ^  ait  toudis  personne  ^ 

Et  la  saincte  unction  qu'om  donne 

Pour  les  malades  adrecier; 
9360       Soit  prest  pour  eulx  communier 

Et  pour  bailler  les  sacremens 

Autant  aux  petis  comme  aux  grans, 

Et  faire  selon  FEscripture 

Que  chascuns  d'eulx  ait  sa  droiture 
9365       En  lieu,  en  temps  et  en  saison. 

Et  que  prest  soit  en  sa  maison  55  j  d 

A  toute  heure,  s'on  le  va  querre. 

Paisibles  soit  sanz  mouvoir  guerre, 

Citacion,  contempt  ^,  ryote  ^; 
9370       Ait  humble  habit  et  longue  cotte, 

Et  soit  bien  attemprez/de  mours. 

Tant  que  paroles  ne  clamours 

Ne  voissent  a  l'official 

Qu'il  soit  putier  ^  ne  desloial 


a.  Vivant  à   l'écart.  —   b.   Linge.  —  c.  Saint-Sacrement.  —  d. 
Dispute.  —  e.  Querelle.  — /.  Paisible.  —  g.  Débauché. 


LE   MIROIR   DE  MARIAGE  3o3 

Ne  homme  de  mauvese  vie,  9375 

Et  par  ce  n'ara  nulle  envie  ; 

Et  repraingne  courtoisement 

A  part,  et  non  publiquement, 

Les  pécheurs,  quant  ilz  mefferont. 

Et  ceuls  qui  ainsis  le  feront  qBSo 

Aront  l'amour,  le  bien,  la  grâce 

De  leurs  commis  ^  en  toute  place 

Et  de  Dieu,  qu'om  doit  plus  doubter, 

Et  se  feront  avant  bouter 

Par  bon  renom  qui  aux  gens  vault,  9385 

Et  a  l'ame,  quant  le  corps  fault, 

Sera  la  bonté  remerie  *. 


LXXXI.   —  Cy  moustre    Folie    que   Répertoire    n'a 

RÉCITÉ  EN  SON  EPISTRE  QUE  FABLES,  ET  PREUVE  CHASTETÉ 
ESTRE  en  femmes  PAR  LES  .XI°».   VIERGES. 

Répertoire,  saincte  Marie  *, 
Ou  pot  il  assambler  telz  fables 
Ne  mettre  femmes  non  estables,  9390 

Comme  le  contraire  soit  vray  ? 
Car  j'ay  prouvé  et  prouveray  : 
.Xi»n.  vierges  ^  qui  furent 
A  un  seul  jour  la  mort  reçurent 
Pour  la  foy  de  Nostre  Seignour,  9395 

Et  aultres  en  péril  greignour 
Gardèrent  corps,  ame,  esperit 
558  a     A  Nostre  Sauveur  Jhesucrit, 
Qui  en  furent  martiriées. 
Vierges  continens  mariées,  9400 

*  Vers  g38S-g66o  publiés  par  Tarbé,  Mir.,  p.  ii5-ia5. 

i.  .Xv™.  vierges. 

a.  Ouailles.  —  b.  Récompensée. 


3  04  LE   MIROIR   DE  MARIAGE 

Dont  le  nombre  est  innumerable 

Et  mémoire  concelebrable. 

Ou  sont  les  hommes  plus  constans 

Que  femmes  ont  esté  tous  temps 
94o5       En  gouvernement  de  pais? 

Que  fist  la  mère  sainct  Loys  ? 

Lui  estans  roy  et  mendre  d'ans, 

Elle  édifia  en  dedans 

Le  chastel  d'Angiers  et  fonda  ; 
9410       En  toutes  vertus  habonda; 

Elle  appaisa  la  grant  discorde 

Des  barons  françois  vil  et  orde, 

Qu'ilz  avoient  de  gouverner 

Non  pas  pour  bien,  mais  pour  régner, 
9415        Car  chascuns  tenoit  une  bende  ^, 

Chascuns  vouloit  avoir  prébende 

Et  tenir  le  royaume  en  bail  : 

Le  roy  n'ot  adonc  soustenail  ^, 

Qui  estoit  d'environ  cinq  ans, 
9420       Fors  sa  mère  qui  fut  engrans  ^ 

Du  garder  comme  son  vray  fil; 

Et  quant  elle  vit  le  péril, 

A  Dieu  courut,  a  Dieu  clama. 

Et  li  doulz  Dieu  qui  bien  l'ama 
9425       Lui  mist  en  cuer  et  en  pensée 

Qu'om  feist  final  assemblée 

A  certain  jour  en  parlement, 

Pour  veoir  et  finablement 

Qui  devroit  lors  ce  bail  avoir 
9430       Des  barons  :  l'en  le  fist  sçavoir 

Aux  nobles,  peuple  et  gens  d'Eglise  ; 

Et  a  celle  journée  prinse 

Furent  tous.  Et  lors  que  fist  elle?  558  b 

Blanche,  fille  au  roy  de  Castelle, 

a.  Avait  un  parti.  —  b.  Protection.  —  c.  Désireuse. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  3o5 

Mère  de  saint  Loys,  le  roy  9435 

De  France,  fist  mettre  en  arroy 

Un  beau  lit  richement  paré, 

Ou  droit  parlement  estoré  ^  ; 

La  mist  le  roy  en  mi  la  couche, 

Et  puis  commença  de  sa  bouche  944o 

A  dire  a  tous  les  assistens  : 

«  Il  me  semble  qu'il  est  contens  * 

D'avoir  le  bail,  charge  et  la  cure 

Du  roy  qui  maint  prince  procure  <^. 

Se  c'est  pour  son  bien.  Dieu  le  vueille,      9445 

Qui  en  sa  grâce  le  recueille, 

Ainsi  comme  mestier  lui  est  I 

Veez  icy  vo  seigneur  tout  prest, 

Filz  de  roi  de  France  et  vo  roy  ; 

Je  le  vous  jure  par  ma  foy  9450 

Et  sur  le  péril  de  mon  ame  : 

Je  suis  sa  mère,  povre  dame, 

Vefve  royne  née  d'Espaigne, 

Fille  de  roy,  d'amis  lointaingne  ^, 

Desconseilliée,  sanz  seignour,  9455 

Qui  voy  le  mal  et  la  dolour 

De  mon  enfant  et  de  son  règne, 

Le  mal  qui  au  bien  commun  règne, 

Et  qui  est  taillié  «  de  régner 

Par  default  de  bien  gouverner.  9460 

Et  pour  ce  que  je  suy  estrange, 

Je  n'en  vueil  blâme  ne  louange 

Recevoir  de  cy  en  avant  : 

Vez  cy  vostre  seigneur  devant 

Sain  et  net  des  membres  qu'il  a!  »  9465 

Et  a  touz  illec  le  moustra 

Sain,  bel  et  gent,  et  en  tous  cas 


a.  Construit.  —   b.  Débat.  —  c.  Pourvoit.  —  d.  Éloignée.  — 
e.  Sur  le  point. 

T.  IX  20 


3o6  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Gracieux,  net  et  hault  et  bas 

Plaisant  et  doulz  a  resgarder, 
9470       Disans  ;  «  Or  le  vueillez  garder 

Comme  vo  seigneur  souverain  ; 

J'en  oste  désormais  ma  main  : 

Sain  et  en  bon  point  le  vous  carche  *«, 

Envers  Dieu  et  vous  m'en  descarche, 
9475        Et  le  met  dedenz  vostre  garde.  » 

Ce  fait,  chascun  d'eulx  la  resgarde 

Piteusement,  et  en  celle  heure 

Chascun  de  pité  plaint  et  pleure  ;  * 

Et  tous  les  barons  qui  la  furent, 
9480        Qui  pour  le  bail  estriver  ^  durent 

Et  qui  ont  longtemps  estrivé, 

Furent  si  de  Dieu  inspiré, 

Les  nobles,  le  peuple  et  prelas 

Et  tous  ceuls  qui  sirent  au;  bas, 
9485        Et  aultres,  privé  et  estrange, 

Crient  :  «  Vive  la  roine  Blanche  ! 

Et  nostre  roys  vive  ensement  ! 

Et  elle  ait  le  gouvernement 

Sur  tous  seule  et  la  premeraine, 
9490        Et  le  roy  en  son  vray  demaine, 

Comme  sa  mère  et  nostre  dame 

Et  comme  vraye  preude  famé 

A  qui  de  cuer  obéirons, 

Servirons  et  conseillerons,  '; 

9495        En  renuncent  a  tous  les  drois 

Que  nous  y  avons  par  les  lois  ^ 

Et  establissemens  <^  de  France.  » 

La  firent  paix  et  acordance. 

Les  uns  aux  aultres  eurent  paix 
9500        Droit  en  la  chambre  du  palais, 

Dont  si  grant  contemps  ^  pouoii  nestre 

.  i 

a.  Le  vous  confie.  --  b.  Lutter.  —  c.  Ordonnances.  —  d.  Débat.  «1 


LE    MIROIR   DE   MARIAGE  3o7 

58  d     Que  plus  grant  ne  pourroit  pas  estre  ; 
Soubdainement  sont  faiz  amis 
En  celle  heure  les  ennemis, 
Et  ceuls  qui  furent  en  discorde  95o5 

Sont  tous  liez  a  une  corde 
De  vraie  amour,  d'umilité, 
Ad  Toneur,  a  l'utilité 
Du  roy,  de  la  royne  et  du  règne, 
Du  bien  commun;  la  joye  règne  :  95 lo 

Chascuns  louoit  Dieu  humblement. 
De  ce  joieux  acordement 
Furent  es  moustiers  et  es  rues 
Haultes  grâces  a  Dieu  rendues, 
Qui  par  un  '  miracle  soubdaing  95 1 5 

Avoit  acordé  ce  desdaing  ^. 
Et  en  signe  qu'il  fust  mémoire 
Que  ceste  chose  eust  esté  voire 
Et  mise  a  paix  par  ce  miracle. 
Qui  fut  un  précieux  triarcle  *  9520 

A  ce  temps  pour  la  gent  de  France, 
Fut  establi  qu'en  remembrance 
De  ce  miracle  et  celle  paix 
Seroit  li  liz  a  tousjours  mais 
En  tous  lieux  ou  les  rois  seroient  9525 

Pour  jugement  et  que  tendroient 
De  France  la  saincte  couronne, 
Fais  ;  et  pour  ce  encor  on  l'ordonne 
Et  l'appeir  on  lit  de  justice. 
Qui  est  a  remembrer  propice  95 3o 

Toute  fois  que  roys  proprement 
Doit  venir  en  son  parlement 
Ou  qu'il  siet  pour  justice  aillours. 
Celle  royne  prinst  des  meillours 

I.  un  manque. 

<|.  Colère.  —  b.  Thcriaquc. 


3o8  LE   MIROIR   DE   MARIAGE 

9535        Conseilliers,  barons,  gens  d'Eglise, 

Qu'elle  pot,  et  par  bonne  guise 

Et  sainctement  se  gouverna,  55()  a 

Et  son  filz  le  roy  ordonna 

Es  lettres  d'Escripture  saincte, 
9540       Et  par  manière  de  complainte, 

Souventefois  la  saincte  dame 

Lui  moustroit  le  salut  de  l'ame, 

Comment  l'en  devoit  Dieu  doubter 

Et  pechié  mortel  rebouter, 
9545        Disans  :  «  Chier  filz,  plus  chier  aroye 

Vous  veoir  mourir,  se'  pouoye, 

.II.  fois,  se  vous  aviez  corps  tel. 

Que  ce  que  par  pechié  mortel 

Eussiez  Dieu,  vostre  creatour, 
9550        Offendu  ^  par  un  tout  seul  tour.  » 

C'estoit  la  chançon  et  la  herpe 

Dont  la  saincte  femme  le  berse 

Et  les  mes  dont  il  fut  servis. 

Preudoms  fut  tant  comme  il  fut  vis  *, 
9555        Et  a  .XV.  ans  ot  moult  de  maulx, 

De  grans  paines  et  de  travaulx  ; 

Car  pluseurs  firent  aliance 

Contre  lui,  et  sanz  deffiance. 

De  ses  pers  et  de  ses  barons. 
9560        Mauclerc,  qui  fut  duc  des  Bretons, 

Contre  le  roy  se  révéla  ; 

Mais  en  yver  son  ost  mut  la 

Le  roy  et  la  roine,  sa  mère  : 

En  grant  yver,  par  voye  amere, 
9565        Au  duc  Mauclerc  mistrent  le  siège. 

Et  au  derrain  fut  prins  au  piège 

Par  assault,  par  asseoir,  par  mine. 

La  hart  ou  coul,  en  brief  termine, 

I  si. 

a.  Offensé.  —  b.  Vivant. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  SoQ 

Se  rendit  au  roy  débonnaire 

Qui  a  merci  le  voult  retraire.  9570 

Ses  ennemis  humilia 

Et  les  mauvais  cuers  ralia  ; 

Par  pité  et  miséricorde 

Les  reçupt  a  paix  et  concorde, 

Et  voult  si  I  Jhesucrist  amer  9^75 

Que  .11.  '  fois  en  passa  la  mer 

Sur  ^  les  ennemis  de  la  foy. 

La  fut  en  Thumes  prins  ce  roy 

Et  délivrez  des  ennemis 

De  Dieu,  de  qui  il  fut  amis;  9680 

Et  depuis  encore  y  couru  : 

Sainctement  ou  chemin  mouru. 

Il  ama  Dieu,  il  fut  prodoms, 

Et  Dieu  lui  fit  de  nobles  dons 

A  sa  vie,  et  après  sa  mort  9585 

Le  reçupt  en  joyeux  déport  : 

Couronne  lui  donna  de  gloire, 

Contre  le  monde  obtint  victoire; 

Il  fut  larges,  humbles  et  doulx 

Aux  povres  gens  et  envers  touz,  9590 

Vraiz  justiciers  sans  vaxiller. 

Les  choses  fist  a  droit  aler 

A  Paris  qui  trop  mal  aloient. 

A  son  vivent  maint  garissoient 

De  leurs  maulx  par  son  atouchier;  9595 

Cent  de  religion  ot  chier; 

Ou  palays  la  Saincte  Chapelle 

Fist,  que  chascuns  ainsis  appelle, 

De  grans  reliques  Taourna. 

A  bien  faire  toudis  tourna  :  9600 

Royaumont  fonda  de  Cisteaulx 


I.  illec.  —  2,  .111. 
a.  Chez. 


.ilO  LE   MIROIR    DE    MARIAGE 

Grant  abbaye  (li  lieux  est  beaulx 

Et  l'édifice  de  grant  paine, 

Grant  rente  y  a  et  grant  demainej  ; 
9605        Saint  Jaques  fist  de  FOspital 

A  Paris,  qui  siet  bien  aval  ; 

A  la  Porte  Saint  Honnouré,  55g  c 

A  les  Quinze  Vins  estoré  ^, 

Povres  gens  qui  ne  voient  goûte  ; 
9610        De  Saint  Augustin  fist  sanz  doubte 

L'abbaye  dite  Royaulieu  ; 

Les  Jacobins,  la  Maison  Dieu 

De  Gompiengne  redifia  '  ; 

Celle  de  Pontoise,  qui  a 
9615        Bonnes  rentes,  et  la  chapelle 

De  Corbueil  fonda,  bonne  et  belle, 

Et  mains  autres  lieux  renommez. 

Qui  ne  sont  pas  icy  nommez. 

Onques  n'ot  de  mal  faire  envie, 
9620        Lui  vivant,  et  après  sa  vie 

Fut  canonizié  et  levez  * 

Et  sains  par  mérites  trouvez, 

Pour  lequel  Dieux  fait  mains  miracles, 

Et  aussi  guarit  par  signacles  <^ 
9625        A  son  vivant  maint  langoreus. 

Li  ventres  a  esté  eureux 

Qui  fut  empliz  de  tel  merrien  '^ 

Et  porta  tel  roy  terrien. 

De  quoy  France  est  tant  renommée, 
9630       Tant  soustenue  et  tant  amée, 

Que  c'est  li  glorieus  patrons 

Aux  roys,  aux  peuples,  aux  barons, 
Qui  par  ses  prières  protège 
Ledit  royaume,  et  qui  l'alege 

I.  édifia. 

a.  Fondé.  —  b.  Mis  en  châsse.  —  c.  Signes  des  mains.  —  d.  Ma 
tière. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  3  I  I 

De  pluseurs  maulx  par  sa  saincté.  9635 

Sa  bonne  mère,  dont  dit  é, 
Fina  ses  jours  en  vie  saincte 
A  Paris,  et  par  tout  fut  plainte 
Et  plourée  piteusement  ; 

Apportée  fut  humblement  9640 

55g  d      A  Maubuisson,  et  la  repose. 
L'église  a  enclos  riche  chose 
Qu'elle  fonda  dedens  son  cuer; 
La  a  abbesse  et  mainte  suer 
De  Cisteaux,  qui  est  ordre  grise,  9645 

Qui  lui  rendent  digne  servise, 
Chascun  jour,  comme  fonderesse 
Du  lieu,  dame  et  deffenderesse. 
Par  les  mérites  Jhesucrist 
Et  par  son  cuer,  qui  laiens  gist,  9650 

Est  le  lieu  saint  ',  et  l'abbaie 
De  maintes  vertus  embellie  ; 
Et  bien  samble  a  sa  sépulture 
Qu'elle  fut  roine  de  droiture 
Terrienne,  vaillant  et  saige,  9655 

Et,  qui  voit  sa  vie  et  l'usaige 
Qu'ell'ot  de  Dieu  ça  jus  servir, 
Il  y  devroit  bien  advertir'*  : 
C'est  belle  chose  a  regarder 
Pour  soy  de  folie  garder.  9660 

Or  advise,  fut  elle  bonne? 
Répertoire,  qui  te  sermonne 
Que  mariaige  est  trop  doubteus, 
Se  meut  il  bien?  Apperçoy  ceulx 
De  mariages  descendus,  9665 

Empereurs,  roys,  contes  et  ducs 
Qui  ont  esté  sanctifiez 

I.  lieu  leu  saint. 

a,  Y  faire  attention. 


3l2  LE   MIROIR    DE    MARIAGE 


Eulx  vivans  et  eulx  desviez  '  <», 

Com  le  saint  empereur  Henry, 
9670       Charles  le  grant,  saint  Savary 

Et  tant  d'autres  qu'il  n'en  est  nombre  : 

Du  reciter,  seroit  encombre. 

Puis  ^  te  veult  encor  escrier. 

Par  l'epistre  que  je  vy  hier, 
9675        Que  nostre  loy  homme  ne  presse 

De  marier  :  s'il  veult,  si  lesse  ;  56 0  a 

S'il  veult,  si  prangne  femme  ou  non. 

Et  puis  te  fait  un  grant  sermon 

Qu'il  te  seroit  mendre  dommage 
9680        Pechier  sanz  loy  qu'en  mariage, 

Et  samble  que  soustenir  veille  ^ 

Que  cellui  qui  femme  requeille 

Franche,  sanz  loy  et  sanz  lien 

Concubine,  ne  mesprant  rien, 
9685        Ou  trop  moins,  que  cilz  qui  a  femme 

Par  la  loy.  N'est  ce  grant  diffame 

Et  honte  a  lui  d'ainsy  errer  ? 

On  le  devroit  vif  enterrer 

Ou  ardoir  en  un  feu  d'espines 
9690       Pour  ses  dolereuses  doctrines; 

Car  s'on  ne  le  puet,  il  est  voir, 

Que  nulz  homs  ne  puet  femme  avoir 

Sanz  loy,  s'a  li  gist  charnelment, 

Qu'endeux  ne  peschent  mortelment, 
9695        Le  franc  avec  la  femme  franche, 

C'est  un  pechié  qui  deux  entranche  <^, 

Et  chascuns  d'eux  en  son  corps  tel 

En  conçoipt  un  pechié  mortel, 

Et  la  le  diable  a  tout  sa  roix  ^ 
9700       En  prand  deux  tout  a  une  fois. 

I.  desirez.  —  2.  Et  puis. 

a.  Morts.  —  b.  Veuille.  —  c.  Blesse.  —  d.  Son  filet. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  3l3 

Mais  par  la  loy  est  le  contraire  : 
Maris  puet  a  sa  femme  traire, 
Et  la  femme  avec  son  mari, 
Pour  hoirs  avoir,  lors  sont  gari, 
Ou  pour  deu  ^  rendre  par  la  loy  97o5 

Du  pechié  mortel  ambedoy  ^ 
A  cellui  qui  ce  deu  requiert  : 
L'un  ne  l'autre  en  ce  cas  n'aquiert 
Sanz  plus  que  pechié  véniel 
Que  l'en  appelle  originel.  97  lo 

56o  b      Donc  veu  que  ceste  chose  est  voire, 
Pues  percevoir  que  Répertoire 
Ne  tient  pas  vraie  oppinion. 
Et  que  mieulx  vault  conjunction 
De  marier  qu'avoir  a  crèche  <^  97^5 

Femme  sanz  loy,  ou  chascun  pèche. 
Et  si  voit  on  tout  de  certain 
Que  l'en  tient  ribault  et  putain 
Ceuls  et  celles  qui  ainsis  font, 
Dont  pluseurs  deshonourez  sont  9720 

Au  monde,  et  de  tant  qu'ilz  s'alechent  ^ 
A  ce  pechié,  tant  de  foiz  pèchent 
Mortelment  de  double  pechié. 
Dont  chascun  d'eulx  est  entechié. 
Et  l'en  doit  de  deux  maulx  le  mendre        9725 
Ensuir,  j'ay  oy  reprandre, 
Et  donques,  par  plus  fort  raison, 
Fait  bon  fuir  toute  saison 
Simplement  et  laissier  le  mal. 
Dont  je  conclus  en  gênerai  9730 

Que  sanz  mal  vault  mieulx  mariage 
Que  de  femme  sanz  loy  l'usage, 
Pour  honeur,  pour  ame  et  pour  corps. 
Or  me  fait  après  ses  recors 

a.  Dette.  —  h.  Tous  deux.  —  c.  Entretenir.  —  d.  S'attachent. 


3  14  LE   MIROIR   DE   MARIAGE 

9735        Que  la  loy  par  force  n'astraint 

De  marier  nul  ne  restraint, 

Qu'il  n'en  puisse  son  vouloir  faire. 

Je  le  croy  bien,  mais  loy  declaire 

Et  defîent  fornicacion 
9740       A  toute  generacion  : 

Pourras  tu  estre  continens? 

Sera  en  toy  vertus  tenens 

De  couraige  en  virginité? 

As  tu  de  la  char  seureté  ? 
9745       Aras  tu  nulz  assaulx  du  monde? 

L'ennemi  ou  touz  mauls  habonde  56o  c 

Ne  t'osera  il  envahir  ? 

Helas!  que  tu  te  dois  hair, 

Se  tu  enchiez  ^  sanz  mariage 
9750       En  tel  pechié  et  en  tel  raige  ! 


LXXXII.  —  Comment  Folie  admoneste  Franc  Vouloir 
de  soy  marier,  et  que  point  ne  doit  avoir  resgart  a 
l'epitre  de  Répertoire,  en  prouvant  que  vierge  ne 
puet  demourer . 

Or  supposons  que  tu  gardasses 

Ton  corps  de  fait,  et  n'approchasses 

Femme,  en  ce  cas,  qui  pou  avient, 

Se  désirs  par  la  char  te  vient 
9755        Et  ta  volunté  se  consent 

A  ce  que  ton  désirer  sent, 

Et  du  faire  as  la  voulenté, 

Puis  que  tu  es  entalenté 

Du  faire  et  n'as  point  de  partie  ^, 
9760       Virginité  s'est  départie 

De  toy,  car  par  toy  ne  remaint 

^.Tombes.  —  b.  Partenaire,  compagne. 


LE   MIROIR  DE   MARIAGE  3l5 

Que  l'euvre  avecques  toy  ne  maint, 
Se  la  partie  fust  présente; 
Et  se  le  fait  qui  t'atalente  ^ 
Avient  par  faulx  atouchement,  97^5 

Lors  pèches  tu  horriblement 
Contre  loy  et  contre  nature, 
Et  es  de  mort  en  aventure 
Par  justice,  s'on  le  sçavoit  ; 
Et  li  grans  juges,  qui  tout  voit,  977^ 

Scet  toutes  choses  qui  sont  faittes  ; 
C'est  le  registre  des  grans  debtes, 
Qui  tout  jugera  au  derrain. 
Et  se  tu  as  le  chief  trop  vain 
Et  penses  comme  fait  maint  homme  977^ 

A  aucune,  en  faisant  ton  somme, 
Et  polucion  de  semence 
56o  d     En  ton  dormant  illec  s'avance, 
Tu  pèches,  et  pour  la  pensée 
Qui  fut  devant  ou  chief  causée,  97^0 

Mortelment.  Garde  a  ce  péril  : 
Mieulx  vault  avoir  et  fille  et  fil 
Par  la  loy  et  laisser  telz  vices, 
Que  cuider  estre  trop  propices 
Ne  trop  justes  ne  trop  parfais;  97^5 

Car  par  encourir  telz  meffais 
Se  puet  homs  dampner  corps  et  ame  ; 
Et  par  mariage  avoir  femme, 
Puet  Dieux  et  li  sains  esperis 
Oster  de  toy  tous  ces  péris,  9790 

Et  s'aras  '  soûlas  et  plaisance, 
Hoirs  et  lignie  en  abondance, 
Et  si  pourras  t'ame  sauver. 
Assez  puez  de  sainctes  trover 

I.  scaras, 

a.  Qui  te  plaît. 


3l6  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

9795        Et  de  sains  en  genologie  ^ 

Des  sains,  qui  orent  ceste  vie 

De  marier  selon  la  loy. 

Marie  toy  donc,  et  me  croy, 

Qu'a  mener  vie  solitaire 
9800       A  l'en  plus  de  mal  et  de  haire  ^ 

Mil  foiz  que  les  mariez  n'ont, 

Qui  les  labeurs  du  monde  font. 

Et  en  tant  qu'il  dit  que  par  toy 

Ne  puet  gaires  croistre  la  loy 
9805        Ne  descroitre  semblablement, 

C'est  argué  *  trop  folement, 

Car  uns  homs  puet  par  longue  espace 

De  temps  en  femme  par  la  grâce 

De  Dieu  avoir  enfans  planté  ; 
9810        Si  <^  enfant,  quant  ront  enfanté 

Par  mariage,  ont  des  enfans; 

Et  tantost  est  uns  peuples  grans. 

Par  les  trois  fils  Noé  appert,  56 1  a 

Dont  encore  en  ce  monde  pert, 
98 1 5        Car  toute  la  lignie  humaine 

Vint  d'eulx  trois,  c'est  chose  certaine. 

Et  de  leurs  trois  femmes  aussi; 

Et  s'il  fust  advenu  ainsi 

Que  continent  eussent  esté, 
9820       Ce  monde  fust  tout  déserté  ^, 

Et  n'y  trovast  on  créature. 

Mais  Dieux  a  ordonné  Nature 

Pour  former  bestes,  gens,  oiseaulx, 

Dames,  chevaliers,  damoiseaulx 
9825        Et  toute  autre  chose  vivant. 

Si  ne  me  voist  nulz  estrivant 

Que  Dieux  doie  jamais  descendre 


I.  généalogie. 

a.  Souffrance.  —  b.  Raisonné.  —  c.  Ses.  —  d.  Désert. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  OI7 

Pour  gens  créer  ne  pour  reprandre 
Autre  forme  pour  eulx  former  : 
De  ce  te  dois  bien  imformer,  9880 

Ne  aussi  ne  te  doubte  *  en  rien 
Que  vaillance,  clergie  bien 
Te  laissent,  se  tu  te  maries; 
N'en  croy  ame,  car  tu  varies  ^ 
Et  erres,  se  tu  le  veulz  croire,'  9835 

Car  tu  verras  en  maint  histoire 
Plus  de  chevaliers  et  de  clers 
Larges,  vaillans,  saiges,  appers, 
Qui  a  leurs  temps  mariez  furent 
Et  qui  firent  mieulx  ce  qu'ilz  durent  9840 

Que  ceuls  qui  ne  le  furent  mie 
Ne  que  ceuls  qui  eurent  amie, 
Comme  David  et  Salemon, 
Virgile,  Aristote  et  Platon, 
Artus,  Charlemaine,  Alixandre,  9845 

Et  maint  autre  qui  sont  en  cendre, 
Dont  leurs  renoms  est  celebrables, 
Leurs  sens  et  prouesces  louables, 
56i  b      Et  tousjours  pour  le  bien  d'iceulx. 

Car  pas  ne  furent  pareceux,  9850 

Mais  diligent,  saige  et  hardi, 

Vaillant  et  non  acouardi 

En  leurs  faiz,  pour  le  bien  commun, 

Et  si  fut  mariez  chascun, 

Et  eurent  hoirs,  enfans,  lignée,  9855 

Dont  la  terre  fut  honourée, 

Et  sera  jusqu'au  derrain  jour 

Grant  mémoire  de  leur  valour, 

De  leurs  sens  et  de  leur  prouesse 

Et  de  leur  haulte  gentillesse.  9860 

I.  doubles. 
a.  Agis  mal. 


3l8  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

M'entens  tu  ?  Veulz  tu  proposer 

Contre  mes  dis  ne  opposer  ? 

Nulz  ne  m'y  sçaroit  que  respondre 

Par  raison;  voist  les  brebis  tondre 
9865       Ton  Répertoire  de  Science  : 

Homs  est  de  maie  conscience. 

Qu'or  fust  il  a  sa  maie  estraine  ^^ 

Lez  Marigny  droit  en  la  plaine, 

Nuz  et  deschaux  com  '  j'ay  le  doy, 
9870       Et  toutes  femmes  par  la  loy 

Mariées  et  sanz  mari 

Fussent  chascune  delez  li 

Atout  un  ramon  de  behourt  *! 

Et  cil  n'eust  ne  abril  ne  hourt  ^ 
9875        Entour  lui,  et  sceussent  toutes 

Les  annuis,  les  maulx  et  les  doubtes 

Et  les  souspeçons  qu'il  a  dictes 

D'elles,  et  s'il  s'en  aloit  quictes 

Qu'ilz  ne  fust  froiez  ^  et  bruniz, 
9880        Que  je  fusse  du  corps  honniz! 

Certes  mieulx  seroit  lapidez 

Que  ne  fut  Orpheus  d'assez 

Par  les  femmes  de  Cyconie, 

Quant  il  tenoit  sa  cyphonie  ^  56 1  c 

9885        Sur  la  montaigne  ou  il  mouru, 

On  chascune  sus  lui  couru  : 

Sanz  pité  fut  occis  et  mors; 

La  demoura  li  povres  corps 

Pour  moins  dire  que  Répertoire 
9890       N'a  dit  de  mal.  Grant  est  l'istoire, 

Dont  je  me  passe  pour  briefté. 

I.  quom. 

a.  Pour  son  malheur.  —  b.  Brandon  qu'on  portait  le  jour  de 
Behourdis,  premier  dimanche  de  Carême.  —  c.  Abri  ni  rempart 
de  bois.  —  d.  Frotté.  —  e.  Nom  d'un  instrument  de  musique, 
la  vielle,  appliqué  ici  à  la  lyre  d'Orphée. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  SlQ 


LXXXIII.  —  Comment  après  les  solucions  faictes  de 
l'epistre  de  Répertoire  par  Folie,  Désir  la  fit  taire 

ET  CHASTIE  FrANC  VoULOIR  POUR  LE  RETRAIRE  DES  NOPCES 
ESPIRITUELES. 

—  Taisez  vous,  je  suis  apresté  », 

Dist  Désir,  «  de  parler.  Folie  ; 

Et  vous  devez  estre  moult  lie. 

Car  droicte  foie  n'estes  pas  :  9895 

Moustré  l'avez  cy  en  maint  pas 

Bien  recité  et  bien  solu. 

Et  nous  trois  avons  bien  voulu 

Que  vous  aiez  parlé  première. 

Or  parlerons  ça  en  arrière  9900 

A  son  tour  chascun  et  chascune. 

Mais,  tout  ainsi  comme  la  lune 

Resplendist  plus  que  les  estoilles, 

De  tant  est  plus  hault  vostre  voiles, 

Vo  parler,  et  vostre  pratique  99o5 

Qui  du  bon  »  miel  de  rethorique 

Passe  de  nous  autres  le  sens. 
Or  fustes  vous  a  vostre  temps 
A  l'estude,  je  croy,  par  tout. 
Car  si  saiges  n'est  pas,  j'en  doubt,  9919 

Qui  aucune  fois  n'ait  folie. 
Pour  ce  n'aray  merencolie 
Desormès  ou  apprins  avez 
La  science  que  vous  sçavez, 
S61  d     Puis  que  vous  poursuiez  les  saiges  ;  9915 

Et  aussi  voit  l'en  qu'es  ouvraiges 
Et  ars  mondains,  qui  vous  scet  querre, 

I.  bon  manque. 


320 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE 


Vous  puet  l'en  trouver  et  »  enquerre  % 
En  poursuite  estes  vous  souvent 

9920       En  mainte  abbaie,  en  maint  couvent, 
Aux  consaulx  des  roys  et  des  princes 
Et  des  gouverneurs  des  provinces, 
0  le  pape,  o  les  cardinaulx 
Et  avec  ceuls  qui  font  les  maulx. 

9925        Dieux  vous  fist  a  bonne  heure  nestre  ; 
Sens  parfait  ne  puet  sanz  vous  estre, 
Et  pour  prouver  m'entencion, 
Je  monstre  que  parfection 
Ne  puet  estre  moustrée  ou  fecte 

9930       Qu'en  defifault  de  chose  imparfecte. 
Mais  par  l'imparfaicte  est  veue 
Vraie,  parfaite  et  congneue, 
Et  si  est  cler  et  gênerai 
Qu'om  congnoist  le  bien  par  le  mal 

9935        Et  la  douçour  qu'on  appelle  aise 
Par  la  durté  d'avoir  mesaise  ; 
On  congnoit  le  chaut  par  le  froit, 
On  congnoit  le  tort  par  le  droit, 
L'en  congnoit  le  vray  par  le  faulx, 

9940        Les  diligences  par  defaulx 

Qui  sont  nommées  négligences  ; 
L'en  congnoit  les  sufficiences 
Par  ceuls  qui  sont  insufficens, 
Par  folie  congnoist  on  sens  : 

9945        Autrement  congnuz  ne  seroit. 

Dont  il  s'ensuit,  chascuns  le  voit, 
Que  vous  estes  tresneccessaire. 
Et  que  chascuns  par  son  contraire 
Est  congnuz  en  l'art  dont  il  use; 

9950        Car  j'apperçoy  bien,  quant  g'i  muse. 
Que  se  santé  fust  simplement 


i 


0Ô2  a 


I.  et  manque.  —  2.  en  guerre. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  32  1 

En  chascun  continuelment, 

Que  point  de  nom  n'eust  maladie  ; 

Autel  «  de  sens  et  d'estudie, 

De  force  et  des  autres  vertus.  9955 

A  tant  m'en  tais,  je  n'en  dis  plus, 

Mais  je,  Désir,  a  toi  désire, 

Franc  Vouloir,  moustrer  et  descripre 

Les  noces  espirituelles  », 

Dont  Répertoire  te  fait  elles  *,  9960 

En  blâmant  les  nopces  mondaines, 

Et  te  veult  mener  aux  fontaines 

Qui  sont  .VII.  dedans  Israël, 

Pour  arrouser  d'eaue  le  prael 

Et  le  jardin  de  l'ame  saincte;  9965 

Et  puis  t'a  une  aultre  eaue  painte 

De  Teaue  de  compuncion. 

Pour  avoir  la  salvacion 

Et  la  joie  perpetuele 

De  l'ame  en  la  gloire  eternele,  9970 

Que  tu  ne  puez  pas  acquérir 

Par  marier.  Veoir  mourir 

Puisse  je  ce  biau  Répertoire, 

Qui  dit  tel  parole  non  voire  ! 

Car  par  ses  diz  te  moustreray  9975 

Le  contraire,  et  te  prouveray 

Par  loy,  par  droit  et  par  usaige 

Que  mieulx  puez  par  vrai  mariage 

Avoir  et  acquérir  la  vie 

De  l'ame  qu'en  aultre  partie,  9980 

Et  di  qu'en  tant  comme  il  propose 

La  durté  par  texte  et  par  glose, 

Que  je  ne  lui  confesse  mie. 


I.  Que  les  noces  espiritelles. 

a.  De  môme.  —  h.  Sous  les  ailes,  sous  la  protection  desquelles 
t'abrite  Répertoire. 

T.  IX  „ 


322  LE   MIROIR   DE  MARIAGE 

De  mariage,  et  qu'il  escrie 
9985        Le  grant  péril,  le  grant  dangier  562  b 

Des  femmes  et  leur  laidengier  ^, 

Que  de  tant  plus  Fomme  profite 

Et  emporte  greigneur  mérite, 

Se  souffrir  puet  en  pacience, 
9990        De  tant  qu'il  a  plus  de  souffrance 

Que  ne  fait  l'omme  solitaire, 

Qui  n'oit  tancier,  crier  ne  braire. 

Qui  est  es  bois  hors  des  delis, 

Qui  ne  voit  ne  couches  ne  lis, 
9995        Orgueil,  femme  ne  convoitise, 

Ne  autre  vice  qui  Tatise 

A  faire  mal  n'a  mal  penser; 

Et  par  ce  se  puet  bien  tenser  * 

Des  mauvaises  temptacions, 
loooo      Des  maulx,  des  tribulacions 

Que  ont  toudis  les  seculers  ; 

Fermes  doit  estre  ses  piliers, 

Quant  nulz  venz  de  pechié  n'y  hurte  ; 

Et  se  de  voulenté  s'ahurte 
iooo5     A  faire  mal  et  a  pechier, 

On  lui  devroit  plus  reprouchier, 

Et  plus  pugniz  deveroit  '  estre 

Que  cilz  qui  a  labour  champestre 

Et  qui  a  de  trestoutes  pars 
100 10     Les  aguillons  et  les  resgars 

Des  convoitises  de  ce  monde. 

Et,  quant  il  s'i  puet  tenir  monde 

Et  que  plus  lui  fault  resgarder 

En  temptacion  de  garder 
100x5      Son  corps  et  son  ame  en  péril, 

Tant  fault  il  qu'il  soit  plus  subtil, 


I.  deuroit. 

a.  Leurs  outrages.  —  b.  Garantir. 


M 


LE    MIROIR    DE   MARIAGE  323 

Plus  caut  ^  et  plus  malicieus 

De  soy  garder  que  ne  sont  ceuls 

Qui  n'ont  fors  que  penser  a  Dieu 

Et  qui  ne  se  muevent  d'un  lieu  ;  10020 

Et  aussi  par  la  loy  escripte 

Doit  cilz  avoir  plus  grant  mérite 

Qui  garde  son  ame  es  travaulx 

De  ce  monde  ou  régnent  les  maulx, 

Es  pestilences,  es  annuys,  ioo25 

Que  ceuls  qui  de  jours  et  de  nuis 

N'ont  fors  a  Dieu  sanz  plus  entendre, 

Comme  ceuls  qui  se  seulent  rendre 

Es  cloistres,  es  religions 

Et  es  solitaires  maisons  ioo3o 

Qui  ont  veu  et  obédience, 

Qui  ont  paix  entr'eulx  et  silence, 

Et  que  leurs  droiz  chiefs  administrent, 

Qui  de  leurs  lieux  long  temps  a  n'istrent. 

Ce  ne  font  pas  les  layes  gens,  ioo35 

Lesquelz  fault  estre  diligens 

De  leurs  labeurs  et  de  leurs  terres, 

De  quérir  argent  pour  les  guerres 

Et  de  faire  en  toute  saison 

Pourveance  pour  leur  maison  10040 

Gouverner,  leur  fait  soustenir. 

En  pluseurs  lieux  aler,  venir, 

L'un  paier,  l'autre  faire  crance  *  ; 

Et  si  leur  fault  leur  redevance 

Paier  au  seigneur  naturel.  10046 

Et  tousjours  leur  fait  actuel 

Recommence  et  se  continue  ; 

C'est  tout  labour  dessoubz  la  nue  : 

Or  leur  fault  vestir  leurs  enfans 


a.  Avisé.  —  h.  Crédit. 


324  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

looSo     Et  apprandre  jusqu'ilz  sont  grans, 

Marier  et  donner  du  leur, 

Pour  avoir  estât  et  honeur, 

Paier  leur  gent  et  leur  mesgnée  ; 

Ainsis  est  leur  vie  ordonnée. 
ioo55     Qui  tel  vie  a  cusançonneuse  <^^  562  d 

Pas  ne  se  nourrist  en  oiseuse  ; 

Bien  puet  faire  son  sauvement, 

Qui  se  gouverne  adroictement 

En  tel  paine  et  en  telz  aguès. 
10060     S'il  est  de  conscience  nés, 

A  Dieu  ne  fauldra  n'a  sa  gloire. 

Est  ce  bien  contre  Répertoire 

Moustré  et  par  ses  mesmes  diz, 

Que  plus  tost  ara  paradis, 
ioo65      O  Dieu  et  la  Vierge  Marie, 

Homs  ou  femme  qui  se  marie 

Et  qui  veult  ce  que  j'ay  dit  faire 

Qu'a  mener  vie  solitaire, 

Par  les  exemples  que  j'ay  dit, 
10070     Qui  sont  ci  dessus  en  escript? 


LXXXIV.  —  Cy  s'efforce  Désir  de  prouver  a  Franc 
Vouloir  que  aussi  bien  vient  l'en  a  la  fontaine  de 
compunction  par  nopces  temporeles  que  espiritueles. 

Quant  aux  fontaines  et  ruisseaulx, 
Qui  les  puet  mieulx  avoir  de  ceaulx 
Qui  ont  tel  tribulacion  ? 
N'ont  il  assez  compuncion 
10075      D'entendre  ainsis  en  mariage 
A  Testât  de  tout  leur  mesnage  ? 

a.  Pleine  de  souci. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  325 

Marthe,  qui  ot  la  vie  active, 
Fut  adès  dolente  et  chetive 
Pour  ses  terres,  pour  son  labeur 
Et  pour  recevoir  a  honneur  10080 

Les  hostes  et  les  trespassans  ^  ; 
Elle  fut  les  vices  passans, 
Elle  ot  plus  de  mal  et  de  paine 
Que  n'ot  sa  suer  la  Magdelaine, 
Qui  gouverner  la  laissa  seule.  ioo85 

Marthe  put  *  mainte  povre  gueule, 
63  a     Et  reçut  Dieu  souventefois 

Corporelment,  et  croire  dois 

Qu'en  la  fin  en  Testât  mondain 

Arriva  bien  au  flum  Jourdain,  10090 

C'est  a  dire  a  celle  fontaine 

Qui  est  de  compuncion  plaine, 

Ou  créature  ne  périt. 

La  rendit  elle  Tesperit 

A  son  hoste,  a  son  vray  espoux,  10095 

A  Jhesucrist,  son  père  doulx. 

Que  *  a  la  mort  de  son  hostesse 

Par  sa  douçour,  par  sa  haultesse 

Et  par  sa  treshumble  pité. 

Près  de  Tarasconla  cité,  loioo 

Qu'elle  ot  '  a  son  Dieu  convertie, 

Fut  Tame  du  corps  départie 

Et  couronnée  au  partement 

Ou  ciel,  et  pardurablement 

Est  la  son  ame  mariée  ioio5 

Et  a  tousjours  glorifiée. 

Un  mariage  est  corporel 

Et  un  est  espirituel, 

Et  tous  deux  despendent  des  corps, 

I.  Qui.  —  2.  Quelle  lot. 

a.  Gens  de  passage.  —  b.  Nourrit. 


326  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

I  o  1 1  o      Pour  croistre  et  multiplier  lors  : 

Se  fait  l'un  par  loy  et  nature 

Pour  vivre  et  régner  créature, 

Et  de  l'un  en  l'autre  se  baille, 

Afin  que  leur  forme  ne  faille 
I  o  1 1 5     Et  que  les  uns  mors  par  vieillesce, 

Les  autres  vivent  par  jeunesce 

Pour  leur  forme  continuer  ; 

Et  en  vivant  puelent  orer 

Et  par  loy  maris  et  la  femme 
I  o  1 20     Puelent  bien  marier  leur  ame 

A  Dieu  espirituelment. 

Se  saincte  Escripture  ne  ment.  563  h 

Et  pour  ce  ne  doit  nulz  défendre 

Selon  la  loy  a  femme  prandre, 
IOI25     Pour  .II.  raisons  qui  sont  tresbonnes  : 

L'une  si  est  que  tu  ordonnes 

En  mariant  selon  nature 

Ton  semblable  et  y  mes  '  ta  cure  : 

Dieu  son  esperit  li  influe, 
I  o  1 3o     Qui  de  sa  saincte  grâce  afflue  ; 

Et  ainsis  par  divers  moiens, 

Par  mariage  et  par  loiens 

Espirituelz,  ce  me  semble. 

Est  *  li  ame  et  li  corps  ensemble, 
I  o  1 35      Et  pluseurs  corps  en  sont  formez 

Par  les  deux.  Ainsis  reformez 

Est  li  mondes  des  corps  humains 

Fais  par  deux,  et  paradis  plains, 

Ce  ^  qui  d'un  continent  n'est  pas, 
10140     Qui  jamais  ne  puet  en  ce  cas 

Profiter  fors  a  sa  seule  ame. 

Resgarde  donc  comment  cilz  blâme  : 

Mariage  n'ose  blâmer, 

I.  met.  —  2.  Et.  —  3.  Ce  manque. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  827 

Que  chascuns  homs  doit  tant  amer 
Par  les  raisons  dessus  escriptes  10 145 

Et  par  autres  que  je  t'ay  dictes. 
Pran  du  mariage  la  porte  : 
Je  suy  Désir  qui  le  t'ennorte 
Pour  ton  bien,  et  pis  eschuer. 
Vueilles  ton  couraige  muer  loi  5o 

Et  la  plus  sure  voie  eslire, 
C'est  marier,  plus  n'en  vueil  dire. 
Servitute,  amie,  parlez, 
Et  mes  faultes  me  pardonnez, 
Et  Faintise,  ma  bonne  amie,  ioi55 

Et  aussi  me  pardoint  Folie, 
563  c     S'il  lui  plaist,  car  j'ay  po  aprins 

Pour  bien  parler,  mais  j'ay  reprins 

A  Franc  Vouloir,  ce  dont  j'ay  dueil. 

Contre  Répertoire,  et  me  dueil  «  10 160 

De  ce  qu'il  a  ainsi  rusé  * 

Franc  Vouloir  et  si  amusé. 

Que  jamais  jour  ne  lameray. 

Dictes  après,  je  me  tairay. 

Car  foui  et  coquart  le  repute.  »  ioi65 


LXXXV.  —  Comment  Servitute,  quant  Desir  ot  parlé, 
prist  la  parole  en  blamant  ladicte  epistre,  pour 
ennorter  Franc  Vouloir  a  femne  prandre. 

Et  adonques  dist  Servitute  '  : 

«  Certes  je  sers  et  ay  servi 

Mariage  "*,  et  onques  ne  vi 

Nul  puissant  qui  le  ressoingnast  ^ 

Ne  personne  qui  advisast '^  10170 

I.  La  rubrique  est  placée  après  le  v.  10166.  —  2.  Mariages. 

a.  Je  souffre.  —  b.  Dissuadé.  —  c.  Craignît.  —  d.  Fît  attention. 


328  LE    MIROIR    DE   MARIAGE 

A  telz  trufes  «  n'a  telz  rappors, 

A  telz  mensonges  n'a  telz  sors 

N'a  teles  choses  fantastiques, 

Controuvées,  fausses,  iniques 
10175      Comme  '  cilz  homs  treuve,  ce  dit, 

Je  ne  sçay  quel  part  en  escript, 

Qui  ne  sont  de  reciter  dignes  ; 

Car  je  sçay  qu'entre  deux  courtines 

Est  tout  le  bien,  toute  la  joie 
10180     D'amours,  de  soûlas  et  la  voie; 

La  est  la  forge  et  la  droiture 

D'omme  et  femme,  c'est  de  Nature 

Le  recept  *  pour  chascun  forgier  : 

C'est  pour  la  mort  escalorgier  <^  , 
ioi85      Qui  tout  destruit  et  destruiroit, 

Ne  ja  homme  ne  demourroit, 

Se  n'estoit  ce  que  toudis  forge 

Nature  gens  dedenz  sa  forge  ; 

Et  pour  ce  que  maint  se  delitte  ^  563  d 

10190     En  forgant,  pour  forgier  habite  « 

En  sa  forge  pour  le  délit 

Maint  homme,  ainsi  ^  leur  abelit/; 

Car,  s'en  forgant  ne  délitassent, 

Je  croy  que  la  forge  laissassent, 
10195      Et  de  forgier  ne  leur  chausist  ê", 

Et  ainsis  Nature  fausist 

Quant  aux  hommes  et  par  la  mort,  , 

Se  mis  n'ust  délit  a  ce  port  : 

Et  pour  ce  l'i  ^  voult  elle  mettre 
10200     Que  chascuns  s'en  dust  entremettre. 

Bien  sçay  que  d'espirituelle 

Loy  n'a  cure  fors  naturele, 


I.  Corn.  —  2.  auiser.  ~  3.  lui. 

a.  Tromperies.  —  b.  Lieu  secret.  —  c.  Échapper  à.  —  d.  Éprouve 
du  plaisir.  —  e.  Fait  l'amour.  —  /.  Plaît.  —  g.  Importât. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  829 

Et  que  chascuns  naturelment 
Sanz  desnaturer  nullement 
Ensuie  sa  règle  et  son  droit,  i02o5 

Et  qui  le  contraire  feroit 
Quant  aux  hommes,  par  drois  resgars 
Loy  commande  qu'ilz  soient  ars. 
Nature  ne  fait  rien  estable. 
Qui  ne  muire  et  soit  corrumpable;  102 10 

S'a  besoing  de  renouveler 
Pour  la  mort,  et  toudis  ouvrer. 
Qui  la  destruit  et  li  fait  guerre 
En  air,  en  l'eaue,  en  feu,  en  terre, 
Et  tout  fait,  qui  »  garde  y  veult  prandre,   1 02 1 5 
Retourner  en  terre  et  en  cendre 
Celle  mort,  fors  que  Tesperit 
Qui  est  créez  et  que  Dieux  fit 
Perpétuel  et  invisible, 

Espiritel,  incorruptible.  10220 

Celli  inspire  Dieux  es  corps 
Et  sur  cellui  n'a  pouoir  mors, 
Car  nature  ne  le  fait  mie, 
564  a     Et  pour  ce  a  l'ame  tous  temps  vie, 

Qui  par  la  loy  et  par  baptesme  10225 

Et  par  l'onction  du  saint  cresme. 

Quant  elle  s'est  bien  gouvernée, 

Est  en  paradis  couronnée. 

Son  corps  pourri  et  trespassé. 

Quant  elle  a  ce  monde  passé  io23o 

Et  soubmis  la  char  dolereuse 

Qu'elle  comme  bonneureuse 

Au  jour  derrenier  reprandra, 

Au  grant  jugement  que  tendra 

Cil  qui  doit  jugier  mors  et  vis  ;  i0235 

Et  de  gloire  yert,  ce  m'est  avis, 

I.  quant. 


330  LE    MIROIR    DE   MARIAGE 

Li  corps  repeus  avec  s'ame. 
Ne  fait  il  donc  bon  avoir  femme 
Et  espouser?  Certes,  oil  : 

10240     On  s'en  gette  de  maint  péril, 

De  pechié,  de  courroux,  d'ordure  ; 
Belle  vie  est,  quant  elle  dure, 
Et  que  chascuns  doit  moult  amer  : 
Pour  ce  ne  le  doit  nul  blâmer. 

10245      Or  en  fay  donques  ton  devoir; 
Je  te  serviray,  Franc  Vouloir, 
Et  a  tousjours  seray  ta  serve  ^  : 
Se  tu  n'as  autre  qui  te  serve. 
Tu  m'aras  toudis  a  ta  guise.  » 


LXXXVI.  —  Gomment  Faintise  après  les  trois  dessus 

NOMMEZ  BLAME  REPERTOIRE  ET  SON  EPISTRE,  POUR  INDUIRE 

Franc  Vouloir  de  mariage  temporel. 

i025o     Certes  adonc  parla  Faintise  *; 

Fainctement  a  dire  commence  : 

«  Je  me  merveil  a  quoy  il  pence 

Ne  comment  il  puet  tant  attendre 

Ne  soy  tenir  de  femme  prandre, 
10255      Car  sanz  femme  ne  puet  mesnaige 

Estre,  ne  sanz  droit  mariage .  564  ^ 

Qui  se  marie,  il  est  seignour  ; 

Il  a  service,  il  a  honnour. 

Il  a  déduit,  il  a  soûlas, 
10260      II  est  gardez  en  pluseurs  cas, 

Il  a  enfans,  il  est  amez, 

Il  est  maistre  '  et  sires  clamez 

*  Vers  i025o-io333  ■publiés par  Tarbé,  Mir.,  p.  125-128. 
I.  maistres. 
a.  Servante. 


JE 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  33 1 

En  son  hostel,  en  sa  maison  ; 
Il  aprant  a  vivre  a  raison, 
Il  vit  du  labour  temporel  i0265 

En  ouvrant  du  corps  corporel 
Selon  ce  que  Dieux  le  commande; 
Il  croist,  multiplie  et  amande  ^^ 
En  usant  de  ce  mariage 

En  chevance  et  en  héritage  ;  10270 

Il  fait  perpétuer  son  nom, 
Il  acroist  louenge  et  renom, 
De  touz  biens  temporelz  habonde  ; 
Il  puet  ça  jus  avoir  le  monde 
Ouquel  aussis,  ains  son  départ,  10275 

Il  acquiert  en  paradis  part, 
Laquelle,  après  vie  mortelle, 
Avoir  puet  l'espirituelle. 
Et  qui  plus  est,  or  resgardez  : 
Se  malade  '  est,  il  est  gardez  10280 

De  sa  femme,  plourez  et  plains, 
Serviz,  honourez;  il  a  bains, 
Il  a  estuves,  s'il  les  veult  ; 
Chascuns  lui  fait  le  mieulx  qu'il  puet, 
Enfans,  mesgnée  et  autre  gent  ;  1 0285 

Chamberiere  n'a  ne  sergent 
Qui  ne  soit  prest  de  lui  servir  : 
Cuer  et  corps  lui  va  l'en  offrir, 
Sucre,  chapons,  alemandé  *, 
Et  tout  ce  qu'il  a  demandé  10290 

564  c      Lui  aporte  l'en  voulentiers  : 

L'en  fait  offrande  "  en  ces  moustiers 

Pour  son  corps  et  pour  son  respas  c, 

L'en  donne  au  pardon  de  Hault  Pas, 

L'en  se  voue  pour  sa  besongne  10295 

I.  malades.  —  2.  offrandes. 

a.  Améliore.  —  b.  Sirop  aux  amandes.  —  c.  Guérison. 


332 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE 


A  la  Mère  Dieu  de  Boulongne, 

A  Chartres,  a  Senlis,  a  Reins. 

Ainsis  est  rachatez  et  reins  ^ 

Par  prières,  par  sacrifices, 
io3oo      Par  aumosnes,  par  bénéfices 

Que  sa  femme  fait  et  par  plours  ; 

Ainsis  alegist  *  ses  dolours 

Et  revient  en  convalescence. 

Uns  homs  seulz,  tant  ait  de  chevance, 
io3o5      Ne  pourroit  pas  avoir  tel  garde  ; 

Guidez  vous  c'un  varlet  resgarde 

Ne  qu'il  ait  si  son  seigneur  chier? 

Ainçois  se  larroit  escorchier 

Qu'il  en  fistla  quarte  partie. 
io3io      Ainçois  qu'âme  soit  départie 

Du  corps,  ses  sacremens  ara; 

Ses  lays,  son  testament  fera 

Avant  que  du  secle  départe  ; 

Tout  sera  ordonné  par  carte  ^. 
I  o3 1 5      Lui  trespassé,  lui  seront  fais 

Ses  obsèques,  paiez  ses  lays 

Et  prières  de  sa  compaigne, 

Qui  lui  fera  en  la  sepmaine 

Ghascun  jour,  s'elle  l'ama  bien, 
io320      Ghanter  messe  de  i^e^w/em. 

Faire  vigiles,  commandise  ^.  » 

Et  encores  disoit  Faintise 

Que  trop  plus  ses  enfans  feroient, 

Après  sa  mort  remembreroient 
io325      Leur  père  par  fondacions 

De  chappelles,  d'oblacions  «,  564  d 

Et  du  nom  qui  leur  demourroit 

De  leur  père,  ce  lui  donrroit, 


a.  Racheté.  —   b.    Voit  diminuer.  —  c.  Acte  authentique. 
d.  Recommandation  au  prône.  —  e.  Offrandes. 


LE   MIROIR    DE  MARIAGE  333 

Après  la  vie  transitoire, 

Seconde  vie  de  mémoire, 

Laquelle  a  trop  grant  paine  aroit,  io33o 

Se  par  vray  hoir  ne  l'acqueroit  : 

«  Fay  bien,  si  te  marie  dont. 


LXXXVII.  —  Comment  Faintise  respont  a  aucuns  cas 

PARTICULIERS  CONTENUZ  EN  l'ePISTRE  DE  REPERTOIRE. 

Or  me  remembre  de  Secont, 

Qui  une  auctorité  trouva  io335 

Par  quoy  en  sa  mère  esprouva 

Que  nulle  femme  n'estoit  chaste. 

Répertoire  dit,  qui  tout  gaste, 

Qu'en  Tostel  de  sa  mère  vint; 

Philosophes  fut,  et  s'i  tint  10340 

Comme  pèlerin  estrangier, 

Et  si  fist  a  pou  de  dangier 

Tant  par  donner  com  par  promettre, 

Qu'en  lit  sa  mère  se  fist  mettre. 

Incongnus  fut  et  de  long  temps,  io345 

Car  bien  avoit  .xvii.  ans 

Qu'esté  n'avoit  en  la  contrée; 

Il  laissa  passer  la  nuitée 

Sanz  rien  '  faire,  et  au  lendemain 

Sa  mère  Tôt  en  grant  desdaing,  io35o 

Qui  ne  sçavoit  qu'il  fust  ses  filz, 

En  disant  :  «  Me  '  tiens  tu  pour  vilz, 

Qui  t'es  en  mon  lit  embatus 

Et  t'es  3  chastement  maintenus?  » 

A  laquele  il  tourna  sa  face,  io355 

En  disant  :  «  Dame,  a  Dieu  ne  place 

I.  rien  manque.  —  2.  me  manque.  —  3.  tais. 


334  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Que,  par  mon  pechié,  en  celle  entre 
Qui  me  porta  dedanz  son  ventre  ! 
—  Et  qui  es  tu?  —  Je  suis  Secons,  565  a 

io36o     Vostre  filz.  »  Oy  ce  respons, 

De  honte  et  d'angoisse  se  porte 
Devant  lui  a  la  terre  morte, 
Dont  il  sa  langue  corriga 
Sanz  parler  depuis,  et  venga 
io365      Ainsis  la  crueuse  parole 

Qu'il  avoit  aprins  a  l'escole 
En  son  art  de  phillosophie 
(Saiges  n'est  pas  qui  trop  s'i  fie)  ; 
Et  si  fut  cornars  ^  d'esprouver 
10370      En  sa  mère  et  vouloir  trouver 
Tel  vice  et  tele  incontinence. 
Et  s'elle  s'inclina  *  en  ce, 
S'ensuit  il  que  celle  folie 
Faicte  par  lui  les  aultres  lie 
10375     A  dire  ne  penser  ne  croire 

Que  celle  auctorité  soit  voire 
En  toutes  femmes  ?  Certes,  non. 
Ylie  fut  de  grant  renom. 
Vierge,  femme,  et  chaste  de  corps, 
io38o     Car  par  exemple  elle  est  trésors 
De  chasteté  a  toute  femme. 
Celle  tresvierge  et  chaste  dame 
Fut  a  un  consule  de  Romme 
Mariée,  qui  fut  vieil  homme; 
io385      Saint  Jerosmes  le  nous  descript  : 
Duelles  avoit  nom,  ce  dit. 
Avec  lequel  elle  fut  tant 
Qu'en  une  noise  et  un  contant 
Que  Duelle  ot  en  la  cité» 
10390      II  lui  fut  dit  et  recité 

a.  Stupide.  —  b.  Se  laissa  aller.  ^ 


I 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  335 

D'un  autre  par  villain  reprouche 
Que  il  avoit  punaise  ^  bouche 
Et  qu'aussis  yert  ses  nés  puens. 
565  b      Lors  s'en  vint  li  prodoms  dolens, 

Tristes  et  mas  devers  Ylie,  loSgS 

En  disant  :  «  Belle  douce  amie, 
Comment  m'aviez  vous  ce  celé 
Qui  hui  m'a  esté  révélé? 

—  Et  quoy?  —  Que  j'ay  bouche  punaise. 

—  Pour  Dieu,  sire,  ne  vous  desplaise      10400 
Se  dit  pieça  ne  le  vous  ay, 

Car,  par  m'ame,  je  bien  '  cuiday 

Que  la  nature  de  tout  homme 

Fust  ainsis  de  puir  *  a  Romme, 

Et  pour  ce  ne  le  vous  dis  pas.  »  10405 

Or  considère  bien  ce  cas  : 

Fut  ceste  chaste  en  voulenté, 

Qui  n'avoit  nul  homme  tempté 

Et  qui  tant  de  puour  souffry 

Et  par  long  temps  de  son  mary  10410 

Pacianment  sanz  révéler  ? 

Bien  sceut  ceste  ce  fait  celer, 

Qui  onques  ne  le  révéla; 

Saigement  ce  vice  cela, 

Dont  Duelles  fut  courroucié,  10415 

Car  s'elle  lui  eust  denuncié, 

Il  eust  peu  par  medicine 

Remouvoir  celle  pulentine  ^ 

Et  enquis  cure  et  garison. 

Mais  bien  cuidoit  qu'il  ne  fust  hom  10420 

Qui  de  puir  n'ust  tel  manière  ; 

Cerchié  n'avoit  avant  n'arriére 

O  les  hommes  n'aie  esbatre 


\.\Atn  manque. 

a.  Sentant  mauvais.  —  b.  Puer.  —  c.  Puanteur. 


336  LE   MIROIR   DE   MARIAGE 

Par  les  rues  ne  au  théâtre  : 
10425      Nul  fors  son  mari  ne  congnut, 

D'inchasteté  volenté  n'ut 

Onques,  encor  bien  y  appert. 

Et  Secont  fut  un  grant  trubert  ^  : 

Se  sa  mère  se  consentit  Sô5  c 

10430     Sanz  le  fait,  puis  s'en  repentit, 

Pour  ce  n'est  ce  pas  conséquence 

Que  chascune  en  ce  fait  s'avance 

Et  que  non  chaste  soit  trouvée; 

Geste  sentence  est  reprouvée. 
10435      Encore  '  treuve  on  es  croniques  * 
Qu'en  faisant  les  guerres  puniques, 
D'un  prince  fut  Aste  assaillie, 

Prinse,  gastée  et  essillie  *, 
Mais  les  .11.  filles  du  seigneur, 
10440     Quant  elles  virent  la  doleur, 

Prindrent  estât  ^  de  deux  baisselles  ^ 
Et  mistrent  desoubz  leurs  aisselles 
Char  de  poules  qu'elz  ^  ont  plumées. 
Quant  les  chars  furent  eschaufées, 
10445      Si  commencèrent  a  puir. 
Et  les  ennemis  a  courir 
Pour  femmes  prandre  et  violer, 
Pour  pillier  et  pour  desrober  : 
Ly  uns  robe,  ly  autres  taste, 
10450     Trassant  ^  vont  par  la  cité  d'Aste, 
Qui  est  assise  en  Lombardie, 
Tant  qu'ilz  vindrent  en  la  partie 
Ou  les  deux  filles  se  tenoient. 
Qui  simplement  se  maintenoient. 


*  Vers  1 0435-/0466  publiés  par  Tarbé,  Mir.,  p.  i28-r3o. 
I.  Encor.  —  2.  quelles. 

a.  Débauché.  —  b.  Ruinée.  —  c.  Habillement.  —  d.  Servantes. 
—  e.  Allant  et  venant. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  SSy 

Les  aucuns  a  eulx  les  mains  ruent,  10455 

Et  quant  ilz  sentent  qu'elles  puent, 
Si  les  laissent  disans  :  «  Ces  gloutes 
Et  ces  Lombardes  flairent  toutes.  » 
Ainsis  par  leur  soutivité  o. 
Gardèrent  leur  virginité,  10460 

Chastes  furent  et  demourerent 
Et  preude  femmes  se  trouvèrent, 
Et  si  gardèrent  continence, 
565  d     Que  Tune  fut  royne  de  France 

Depuis  ce  fait,  et  l'autre  fille  10465 

Fut  après  royne  de  Sezille. 

Tant  en  ont  de  chastes  esté 

Qu'estre  ne  pourroit  recité 

Par  nul  vivant,  c'est  impossible. 

Dont  est  ce  bien  chose  loisible  10470 

A  tout  homme  de  femme  prandre, 

Puis  que  seul  est  et  que  doit  tendre 

A  sa  forme  continuer, 

Sanz  son  linaige  desnuer 

N'estaindre  comme  la  chandelle  ï0475 

Son  renom  et  vie  charnelle  '. 

Tu  es  SOS,  tes  noms  fault  en  toy, 

T'enseigne,  ton  cri  a  par  toy  : 

Tu  es  le  chief  de  ta  maison  10480 

Descendus  par  longue  saison, 

Ou  tu  vois  que  tout  deffaura; 

Jamais  mémoire  ne  sera 

De  toy,  toi  mort  par  ton  default, 

Se  par  mariage  ne  sault 

Aucuns  hoirs  pour  représenter  10485 

Ton  nom,  ton  cri  :  vueilles  planter 

Par  mariage  en  succèdent 

i.  chancelle. 
a.  Ingéniosité. 

T.  IX  22 


338  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Aucun,  qui  soit  représentent 
Ta  forme  quant  tu  seras  mors. 
10490     De  trop  attendre  te  remors  ^; 
Si  feras  sens,  prans  mariage 
Que  prins  ont  trestuit  li  plus  saige, 
Li  '  plus  puissant  et  li  meillour; 
Fay  le  mieulx,  laisse  le  piour, 
10495      Car  veoir  puez  que  celle  epistre 
Est  dampnée  en  droit,  et  le  tiltre 
Ou  cilz  met  qui  la  t'envoya 
Que  chaste  femme  ne  loya  * 
Onques  nulz  homs  :  il  a  menti,  566  a 

loSoo      II  en  dit  ce  qu'il  a  senti 

Par  les  escrips  d'aucuns  jaloux. 
Qui  '  haioient  comme  brebis  loux 
Les  femmes  par  merancolie. 
Advise  bien,  pense  et  colie  '^ 
io5o5      Aux  responces  qui  sont  données 
Par  nous  des  choses  proposées 
Contre  raison  par  Répertoire, 
Qui  ne  doit  plus  estre  en  mémoire, 
Mais  soit  son  epistre  brûlée 
io5 10     Et  comme  fausse  condempnée, 
En  tant  qu'il  touche  seulement 
Le  temporel,  car  nullement 
N'a  blâmé  Fespirituel, 
Fors  que  sanz  plus  le  temporel  ; 
io5i5      Et  noz  faiz  comme  bien  solus 
Et  prouvez  soient  soustenus. 
Et  fay  conclusion  finable 
Sur  le  mariage  louable, 
Car  l'espiritel  par  celli 
io52o     Puez  tu  acquerre  avecque  ^  li. 

1.  Et  li.  —  2.  Quilz.  —  3.  auec. 

a.  Repens-toi.  —  b.  N'épousa.  —  c.  Fais  attention. 


LE    MIROIR    DE    MARIAGE  SSq 

Plus  n'y  fault  replicacions  : 

Si  n'est  pas  nostre  entencions 

D'en  plus  parler,  sceu  ta  response. 

Ne  nous  va  plus  quérir  esconse  ^  : 

Que  dis  tu?  En  feras  tu  rien?  io525 


LXXXVIII.  —  Comment  Franc  Vouloir  fut  pressé  des 

.1111.  dessus  nommez  de  femme  PRANDRE,  lequel  '  PRIST 
POUR  TOUZ  DELAIZ  INDUCES  *  DE  RESPONDRE  JUSQUES  A 
LENDEMAIN. 

—  Je  respons  que  je  vous  oy  bien, 
Mais  tout  n'ay  pas  bien  entendu. 
Vous  avez  trop  plus  attendu 
Que  d'un  jour;  attendez  demain, 
Et  j'escripray  tout  de  ma  main  io53o 

566  b     Ce  qui  a  esté  proposé 

De  Répertoire  et  opposé 

Par  vous,  et  verray  tout  ensemble. 

Et  vous  diray  ce  qu'il  m'en  semble 

Pour  fi nable  conclusion.  io535 

Quant  j'avray  recordacion 

Fait  de  tout,  je  vous  concluiray 

Lequel  des  deux  faire  vouldray.  » 

Lors  prins  congé,  de  moy  se  partent 

Celles  qui  grant  mal  me  repartent  <^.         10540 

Désir  un  po  me  compaigna, 

Folie  avec  lui  admena, 

Mais  au  derrenier  se  partirent, 

Servitute  et  Faintise  distrent  : 

«  Alons  en  tuit  et  le  laissons,  io545 

I.  LEQUEL  manque,  rétabli  d'après  la  table. 

a.  Echappatoire.  —  b.  Retards.  —  c.  Donnent. 


340  LE    MIROIR    DE   MARIAGE 

Car  demain  de  vray  sentirons 

S'il  ara  bien  tout  visité, 

Et  s'il  a  saige  '  ou  foulz  esté.  » 

Ainsis  s'en  vont,  et  je  demeure 
io55o     Qui  lis,  qui  escris  et  qui  pleure, 

Pour  les  merveilles  que  je  voy, 

Pour  les  dures  raisons  que  j'oy, 

Et  ne  me  sçay  auquel  aerdre, 

Pour  la  doubte  que  j'ay  de  perdre 
io555     Corps  et  vie,  et  pour  les  meschiefs 

De  quoy  mariages  est  chiefs. 

Or  doubte  des  temptacions 

De  la  char  et  les  aguillons 

Du  monde  et  du  diable  ensement, 
io56o      De  moi  non  tenir  chastement 

Ou  de  pechier  contre  nature 

Par  pollucion  de^nature. 

Lequel  feray  je,  las  emy? 

Or  me  vueille  Dieux  estre  amy, 
io565      Pour  eslire  la  meillour  voie! 

Il  me  semble  que  je  la  voie  :  566  c 

«  Dieux,  a  toy  rens  grâce  ^  et  merci, 

Car  tu  m'as  inspiré  ici 

Laquele  des  deux  je  doy  prandre  ; 
10570     Vueilles  moy  garder  et  deffendré 

Ou  propos  que  tu  m'as  donné! 

Si  tost  qu'il  sera  adjourné. 

Je  prandray  le  milleur  des  deux  : 

A  celles  respondray  et  ceulx 
loSjS      Qui  doivent  retourner  a  moy 

Demain,  si  com  faire  le  doy.  » 

Celle  nuit  reposay  petit. 

Mais  a  ce  qui  estoit  escript 

Et  que  j'escripvi  ensement 

1.  saiges.  —  2.  grâce». 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  841 

Leuz  et  pensay  parfondement,  io58o 

Toute  la  nuit  mieulx  que  je  pos 

Sanz  avoir  aise  ne  repos, 

Jusques  bien  près  d'eure  de  prime  ^. 

J'estoie  encore  sur  la  rime 

Et  sur  la  fin  de  ma  lecture,  io585 

Quant  je  resgarday  d'aventure 

Venir  Servitute  et  Faintise, 

Folie  et  Désir,  qui  m'atise. 

Et  chascun  d'iceuls  vis  a  vis, 

Que  je  leur  die  mon  advis,  loSgo 

Et  responde,  se  je  prandray 

Femme  ou  se  je  m'en  delairay, 

Ainsis  com  je  leur  ay  promis. 


LXXXIX.  —  Comment  Franc  Vouloir  pour  donner  res- 

PONSE  AUX    .1111.  DESSUS  NOMMEZ  LEUR  EXPOSE    SES    MOTIS 
ET  SESDOUBTES. 

Lors  dis  :  «  Amies,  vous  amis. 
Si  je  vous  doy  ainsis  nommer,  loSgS 

Vous  m'avez  moult  voulu  sommer 
Et  requérir  de  prandre  femme 
566  d     Par  la  loy,  mais  je  treuve  esclame  *  : 
Mariage  est  tresperilleux 

Ou  du  moins  pour  l'ame  doubteux,  10600 

Quant  a  moy  qui  suis  juenes  hom  ; 
Et  je  vous  diray  ma  raison, 
Protestans  que  je  ne  vueil  dire 
Ne  je  n'entens  a  contredire 
De  mariage  en  gênerai  io6o5 

Fait  par  la  loy  que  ce  soit  mal, 

a.  Six  heures  du  matin.  —  b.  Objection. 


342  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Ne  blâmer  les  daines  ne  vueil. 
Je  diray  ce  dont  je  me  dueil, 

Et  que  je  craing  en  conscience 
1 06 1  o     Que  trop  feruz  d'impacience 

Ne  fusse,  se  me  marioye, 

Et  adonques  plus  pecheroye 

Que  se  je  me  trouvoie  seulx. 

Il  faut  hurler  avec  les  leux  ; 
io6i5      Quant  on  s'embat  a  la  mellée, 

On  a  de  baston  ou  d'espée, 

Et  telz  y  cuide  mettre  paix 

Qui  a  des  coups  villains  et  lais 

Et  qui  est  chiefs  de  la  riote. 
10620     Et  quant  je  sens  ces  poins  et  note, 

Et  voy  que  qui  fuit  les  debas 

Il  se  boute  hors  de  telz  las 

Et  des  perilz  qui  en  adviennent, 

Saiges  sont  donc  ceuls  qui  se  tiennent 
10625      Arrier  de  ce  qui  les  puet  nuire 

Et  du  feu  qui  ne  les  puet  cuire  ; 

Et  si  ay  trop  bien  retenu 

Que  l'un  de  vous  a  maintenu 

Ci  dessus  que  mainte  fortune 
io63o     Puet  avoir  chascun  et  chascune 

En  mariaige  temporel 

Pour  le  gouvernement  cruel 

De  pluseurs  choses  qui  y  faillent,  56] 

Et  que  qui  puet  soufrir,  mieulx  vaillent 
io635     Au  souffrant  ses  temptacions, 

Et  a  remuneracions 

Plus  grandes  que  cilz  qui  ne  voit 

Nulles  temptacions  ne  oit. 

Helas  !  ou  sont  au  jour  d'ui  cil 
10640     Qui  se  mettent  en  tel  péril 

Ne  qui  aient  ferme  couraige 

D'endurer  bien  ce  mariaige, 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  343 

Sanz  eulx  courcer,  sanz  esmouvoir, 
Sanz  eulx  de  leurs  sièges  mouvoir, 
C'est  a  dire  de  la  pensée  10645 

De  seurté  ?  Tost  se  desrée  « 
Nostre  povre  fragilité 
Pour  aucune  chetiveté, 
Pour  souspeçon,  s'elle  lui  vient, 
Ou  pour  ce  qu'avoir  lui  couvient  io65o 

Bief  pour  semer  et  ne  l'a  mie, 
Ou  n'a  pas  pour  lui  a  demie 
Ce  qu'il  li  fault  pour  son  hostel, 
Ou  si  enfant  d'autre  costel 
Sont  de  mauvais  gouvernement,  io655 

Ou  il  n'a  cheval  ne  jument, 
Ou  il  doit  et  ne  puet  paier. 
Ainsis  a  cause  d'esmaier  *, 
S'il  pert  fermeté  de  couraige  ; 
En  ce  puet  plus  avoir  de  raige  10660 

Que  jamais  de  bien  n'y  ara, 
Et  puet  estre  il  se  dampnera 
Par  tant  de  choses  qui  lui  viennent 
Qui  es  temptacions  le  tiennent, 
Et  ne  pourra  pas  résister  io665 

A  ycelles  ne  contrester, 
Et  pour  ce  y  a  trop  grant  péril. 
Sôy  b      Gilz  qui  marche  sur  le  grésil. 
Sur  la  gelée  et  sur  la  noy  ^, 
Piez  nus,  a  plus  mal  et  ennoy  10670 

Que  cilz  qui  *  a  ses  solers  '^  marche 
En  belle  voie,  en  belle  marche  ; 
Plus  hurte  li  vens  aux  clochiers 
Qu'il  ne  fait  aux  petiz  planchiers, 
Et  par  fouldres  sont  craventez  10675 

I.  qui  manque. 

a.  Se  trouble.  —  b.  S'effrayer.  —  c.  Neige.  —  d.  Souliers. 


344  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Plus  que  les  celiers  bas  entez  ; 

Plus  va  de  pierres  »  a  la  tour 

Par  l'engin  ^,  plus  se  froisse  entour 

Que  quant  une  seule  la  fiert. 
10680     Se  un  seul  homme  te  requiert, 

Tu  te  puez  mieulx  mettre  a  deffense 

Que  se  .xv.  te  font  offense, 

Auxquelz  résister  ne  pourras. 

Combien  que  le  vouloir  aras, 
io685      Se  tu  pusses,  de  revangier. 

Mais  .XV.  loups  puellent  mangier 

Une  brebis,  quant  prinse  l'ont, 

Legierement  *,  et  ainsis  font 

Pluseurs  vices  un  homme  prandre, 
10690     Desquelz  il  ne  se  puet  deffendre 

Gomme  d'un  vice  seul  feroit, 

Auquel  de  plain  contresteroit. 

Mais  a  tant  de  temptacions 

S'en  va  par  inclinacions 
10695     Et  mouvemens  durs  et  divers. 

Et  chiet  lors  vaincus  tout  envers  : 

Si  fait  bon  la  cause  eschuer 

Qui  le  fait  prandre  et  desnuer 

Des  vertus  qu'il  avoit  avant, 
10700     Quant  ceuls  lui  vindrent  au  devant, 

Qui  mat  et  confundu  le  rendent. 

Or  y  a  pluseurs  qui  entendent 

Que  qui  prant  femme  par  la  loy,  SS-j 

Il  ne  pèche  point  avec  soy 
10705      En  conjunction  naturelle. 

Geste  sentence  n'est  pas  tele 

N'ainsi  ne  doit  estre  rendue  "* 

Absolument  :  la  loy  argue 

I.  pertes.—  2.  endue. 

a.  Machine  de  guerre.  —  b.  Facilement. 


1 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  345 

Et  commande  qu'om  se  marie 
Pour  contenir  ^  et  pour  lignie  10710 

Avoir,  sanz  autre  entencion, 
Non  pas  pour  delectacion 
Seulement  quérir  et  avoir, 
Mais  pour  lignie  et  le  devoir 
Rendre  en  ce  cas  mari  a  femme,  1071 5 

Sanz  mauvais  usaige  ou  diffemme, 
La  femme  aussis  a  son  baron, 
Sanz  ce  que  la  femme  ou  li  hom 
Y  quierent  voie  deshonneste 
Ne  facent  usaige  de  beste  10720 

Par  derrier,  ne  que  leur  ardure 
Soit  principalment  pour  luxure 
Excercer  ne  charnel  délit, 
Soit  en  leur  couche  ou  hors  leur  lit, 
Et  qu'entr'eulx  tel  ardeur  ne  queure         10725 
Que  l'un  soit  ce  dessus  desseure. 
Car  ceuls  qui  ainsis  le  feroient, 
Mariez,  griefment  pecheroient, 
Et  encor  '  puelent  ilz  pechier, 
Se  l'un  d'eulx  a  autre  plus  chier  10730 

Et  que  homs  femme  autre  convoite 
Que  la  sienne,  et  la  sienne  voite  ^ 
Autre  homme  et  qu'elle  l'aime  mieulx 
Que  son  mari,  si  m'ait  Dieux. 
Ghascun  d'euz  en  ce  seul  vouloir  10735 

Pèche  forment,  et  est  tout  voir 
Que  leur  pensée  est  corrumpue 
Sôj  d    Et  leur  aliance  rompue 

Quant  a  amour  et  continance. 

Car  le  fait  ne  remaint  qu'en  ce  10740 

Que  la  partie  convoitée 


I.  encores. 

a.  Être  continent.  —  b.  Poursuive. 


346  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Ne  s'i  vouldroit  estre  boutée 

Ou  qu'ilz  ne  l'oseroient  dire. 

Mais  voulenté  sanz  contredire 
10745      S'i  assent  sanz  riens  retenir 

S'elle  pouoit  au  fait  venir  ; 

Dont  il  est  souvent  advenu 

Que  femme  ou  lit  et  homme  nu 

Mariez  l'un  l'autre  approchoient, 
10750     Et  l'un  l'autre  ne  desiroient, 

Mais  avoit  chascun  son  désir 

A  son  despareil  ^  et  plesir, 

Et  faisoient  conjonction 

Ou  désir  de  l'entencion 
10755      Que  chascuns  avoit  despareille 

D'aler  a  la  chose  pareille 

De  ce  que  chascuns  desiroit; 

Et  ainsis  se  desordonnoit 

Chascuns  d'eulx,  et  se  desordonne 
10760     Qui  tele  pensée  se  donne. 

La  n'ont  il  point  l'entencion 

Fors  faire  fornicacion  : 

Le  deu  fuit,  si  fait  l'espoir 

En  ce  cas  de  lignée  avoir, 
10765      Qui  a  tel  pechié  les  fait  traire 

Pour  celle  volume  contraire 

De  ce  qu'ilz  font,  et  ne  l'ont  mie, 

Es  noms  ou  d'ami  ou  d'amie, 

Qui  note  selon  Fescripture 
10770     Branche  ou  pechié  contre  nature, 

Comme  la  propre  entencion 

Face  l'adjudicacion 

De  la  personne  bonne  ou  maie.  568  a 


a.  Avec  un  autre  que  son  conjoint. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  847 


XC.  —  Cy  moustre  Franc  Vouloir  autres  raisons  par 

LESQUELLES  IL  DOUBTE  MARIAGE  TEMPOREL. 

Or  prenons  la  cause  finale  * 

D'un  autre  pechié  périlleux,  10776 

Non  réparable  et  merveilleux, 

C'est  que  se  femme  mariée 

A  sa  voulenté  variée 

Si  qu'a  autre  change  son  lit. 

Et  en  procurant  son  délit  10780 

La  semence  estrange  reçoit 

Et  de  tel  estrangier  conçoit 

Un  enfant  né  en  mariage, 

Concevez  les  maulx  et  la  rage 

Qui  puelent  de  lui  advenir,  10785 

Dont  je  vueil  aucuns  espanir  ^  : 

Premièrement  la  femme  pèche 

Contre  loy,  qui  a  ce  s'aleche  *  ; 

Secondement  en  alant  oultre, 

L'enfant  est  bastart  et  advoultre  ^  10790 

Inhabile  de  succéder 

Selon  la  loy  ne  d'acepter 

Prelature  ne  bénéfice, 

Pour  ce  qu'il  est  nez  en  ce  vice. 

Et  qui  pis  est,  il  advenrra  10795 

Que  celle  femme  ja  n'ara 

Hoir  ne  enfant  de  son  espoux. 

Qui  cuide  que  cilz  sien  soit  toux  ^, 

Et  il  n'est  que  filz  putatis. 

Ly  maris,  pères  vocatis,  10800 

Qui  est  riches  et  bien  meublez, 

I.  finable. 

a.  Exposer,  raconter.  —  b.  S'attache.  —  c.  Adultérin.  —  d.  Com- 
plètement. 


348  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Du  pechié  sa  femme  aveuglez 

Par  ce  que  du  fait  ne  scet  rien, 

Se  muert  :  lors  viennent  tuit  li  bien 
io8o5     Au  fil  qui  n'est  pas  fils  du  père 

Trespassé,  mais  en  adultère  568  b 

Fut  cil  filz  putatis  créez 

En  ce  mariage.  Or  veez 

Le  mal,  decepcion  et  fraude 
108 10     Qui  se  fait  par  femme  trop  baude  ^ 

Et  aussi  par  l'omme  trop  baut, 

Qui  vault  pis  assez  que  ribaut. 

Car  d'autrui  biens  est  deffrauderres  ^, 

Traicteusement  faulx  et  lerres, 
1 08 1 5      Quant  en  tel  pechié  vient  et  tume  c, 

Dont  il  couvient  par  la  coustume 

Dont  le  mort  son  hoir  plus  prochain 

Saisit,  que  le  filz  ait  le  sien, 

Possessions,  meuble,  heritaige 
10820     De  celli  en  qui  mariaige 

Il  fut  nez,  et  riens  ne  lui  est. 

Or  resgarde  piteux  acquest, 

Que  di  je  acquest?  mais  roberie 

Commise  par  la  puterie, 
10825      Faicte  contre  la  loy  escripte 

Par  l'omme  et  femme  dessus  dicte, 

Qui  tout  a  ce  crime  ^  celé. 

Qu'elle  dust  avoir  révélé 

Pour  descarchier  sa  conscience  ; 
io83o      Et  s'elle  eust  prins  en  pacience 

La  honte  et  le  blâme  du  monde, 

Encor  pouoit  elle  estre  monde 

Et  par  pénitence  acquérir 

Et  par  repentence  quérir 


I.  couue. 

a.  Débauchée.  —  b.  Voleur.  —  c.  Tombe. 


LE   MIROIK   DE   MARIAGE  849 

Grâce  envers  Dieu  de  son  meffait,  108  3  5 

Laquel  chose  elle  n'a  pas  fait. 
Or  est  en  ce  cas  larrenesse, 
Or  est  desloial  pécheresse 
D'avoir  ainsi  menti  sa  foy 
A  son  espoux,  de  fausser  loy  10840 

568  c     En  my  la  face  de  l'Eglise 

Qu'elle  avoit  a  son  Dieu  promise  : 

Les  armes  fait  prandre  et  le  non 

A  ce  bastart  de  son  baron 

Qui  d'un  autre  est  fil,  et  non  digne  10845 

De  porter  en  fraudant  la  ligne 

Du  père  a  l'enfant  putatif. 

Ce  fait  est  non  supportatif 

Et  si  grief  que  plus  ne  puet  estre. 

Qui  restituera,  beau  mestre,  io85o 

Aux  héritiers  leur  héritage 

Ainsis  amblé  par  mariage, 

Fraudez  contre  droit  et  raison? 

Se  veritez  fust  en  saison. 

Jamais  leur  terre  ne  perdissent,  io855 

Car  les  vraiz  juges  leur  rendissent, 

S'il  venist  a  leur  congnoissance; 

Mais  seulement  pour  l'apparance 

Du  dit  mariage  et  soubz  l'ombre, 

Vient  aux  héritiers  cest  encombre,  10860 

Et  si  dit  on  communément 

Que,  s'un  homme  a  une  jument 

Que  quelque  estalon  qui  l'assaille, 

Que  droit  11  est  acquis  sanz  faille, 

Si  tost  qu'elle  a  le  ventre  plain,  io865 

Que  sien  en  sera  le  poulain  ; 

Mais  ceste  règle  n'a  pas  liu 

En  mariage  et  loy  de  Diu, 

Qui  fornicacion  deffent. 

Dont  ceste  chose  se  despent  10870 


35o  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Que  la  femme  dust  révéler 
En  conscience  et  non  celer 

Tel  crime  qui  li  est  dampnable, 
Se  Dieu  ne  lui  est  secourable. 
10875     D'autre  part,  qui  est  chose  amere,  568  d 

Le  filz  pourra  batre  son  père, 

Comme  un  homme  tenu  estrange, 

Ou  pourra  par  nom  de  louange 

Marier  avec  sa  serour 
1 0880      Contre  loy,  c'est  tresgrant  dolour, 

Ou  gésir  avec  sa  cousine 

Qu'il  tendra  sanz  plus  sa  voisine, 

Et  ne  cuidera  point  pechier 

Si  griefment  de  lui  approchier, 
io885      Ou,  s'il  est  qu'il  ait  Dieu  amé 

Sanz  ce  qu'il  soit  légitimé, 

Pour  son  Dieu  servir  et  congnoistre 

Pourra  prandre  l'estat  du  cloistre, 

Estre  chanoine  réguler 
10890      Ou  cathedral  et  '  seculer, 

Archediacre,  evesque,  arcevesque 

Ou  cardinal,  doyen  ou  prestre 

Et  usera  des  dignitez, 

Sanz  ce  qu'il  soit  habilitez  ^, 
10895      Usera  de  confessions, 

Fera  exorcisacions, 

Sacremens,  tous  divins  offices  ! 

Or  regarde  se  ^  c'est  grant  vices 

Et  perilz  inrecuperables  * 
10900      Et  se  telz  faiz  sont  fort  doubtables  ! 

Et  puis  qu'il  est  en  ma  franchise 

Selon  Dieu  et  selon  l'Eglise 

De  m'abstenir  de  mariage 

I.  et  manque.  —  2.  si. 

a.  Sans  âtre  dans  les  conditions.  —  b.  Irréparable. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  35 1 

Ou  de  marier,  qu'en  ferai  ge  ? 
Lequel  qu'il  me  plaira  feray  :  logoS 

Se  ^  je  vueil,  je  me  mariray 
Au  mariage  temporel; 
Se  '  je  vueil,  l'espirituel 
Prandray  en  religion  coye 
56g  a     Par  veu,  ou  j'esliray  la  voye,  10910 

Sanz  veu,  de  vivre  en  continance 
Et  de  faire  ma  pénitence, 
Lequel  des  trois  qu'il  me  plaira. 
Mais  je  croy  que  saiges  laira 
Ce  mariage  seculer,  logiS 

Dont  je  voy  pluseurs  reculer  ; 
Et  quant  est  de  moy,  foibles  suy  : 
Souffrir  ne  pourroie  l'anuy 
De  mesnagier  ne  le  tourment 
De  gésir  continuelment  10920 

Avec  femme,  et  si  doubteroie 
Que  de  souvent  suir  la  voie 
De  la  char,  que  je  ne  péchasse, 
Et  qu'autre  femme  n'atouchasse. 
Qui  a  délit  acoustumé,  10925 

Tantost  est  en  autre  tumé  ^ 
Et  usaige  fait  la  coustume 
Que  d'un  pechié  en  autre  tume  * 
Souventefoiz  Tacoustumant, 
Et,  puis  qu'om  y  va  si  tumant,  logSo 

Je  n'y  pense  pas  a  tumer, 
Ains  vueil  tout  desacoutumer  "  *^ 
Ce  mariage  coustumier, 
Que  m'admonnestastes  ^  premier. 

I.  Si.  —  2.  descoutumer. 

a.  Tombé.  —  b.  Tombe.  —  c.  Perdre  l'habitude  de.  —  d.  Con- 


352  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 


XCI.  —  Comment  Franc  Vouloir  veuz  les  moiens  con- 
clut AUX  .1111.  DESSUS  DIZ  QU'iL  PRANDRA  l'eSPIRITUEL 
MARIAGE. 

10935      Et  pour  ce  vous  di  et  pronunce  : 

Tout  considéré,  g'y  renunce, 

Et  l'espirituel  prandray 

En  franchise,  que  je  tendray 

En  tant  que  je  n'aray  a  faire 
10940     Fors  au  vray  Dieu  le  débonnaire, 

Qui  pardonne  au  criant  mercy. 

Mais  j'ay  le  cuer  forment  nercy  ^ 

De  ce  qu'il  dist,  vous  le  sçavez,  56g  b 

Qu'a  paine  yert  li  justes  sauvez  : 
10945      Que  fera  donc  le  grant  pechour, 

L'avaricieux,  le  trichour, 

Le  mauparlant,  le  decevable, 

Le  traitour,  le  ravissable  *, 

Le  larron,  le  luxurieux, 
10950      L'omicide  et  Tomme  envieux, 

Cellui  qui  tant  a  a  penser 

Pour  mesnage  faire  et  tanser  <^ 

Et  pour  grant  chevance  acquérir. 

Quant  celli  qui  veult  Dieu  quérir 
10955      Et  qui  autre  chose  ne  pense 

Dès  le  premier  aage  d'enfanse  ' 

Et  le  requiert  com  pèlerin  % 

En  suient  le  propre  chemin 

Qu'il  enseigne  pour  lui  trover, 
10960     Ne  puet  s'ame  a  paine  sauver  ? 


I .  de  fanse.  —  2.  vray  pèlerin. 

a.  Triste.  —  b.  Le  ravisseur.  —  c.  Soutenir. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  353 

D'autre  part  dit  saint  theume  «  et  glose 
Que  ce  seroit  aussi  fort  chose 
Passer  par  le  tro  d'une  aguille 
Un  charnel,  texte  est  d'euvangille, 
Com  '  d'un  riche  mondain  seroit  logôS 

Qui  en  paradis  entreroit  : 
Gomment  pourroit  il  proufiter, 
Puis  qu'il  se  vourroit  delitter 
Au  monde  en  tous  mondains  délices, 
Aux  luxures,  aux  avarices,  10970 

Aux  viandes  et  aux  delis 
De  la  char?  Trop  est  maladis 
Quant  a  l'ame  qui  quiert  telz  biens  : 
Puet  estre  ly  mondes  est  siens, 
Auquel  il  obeist  et  sert  ;  10975 

Et  en  servent  paradis  pert. 
Pour  ce  qu'il  ne  l'a  desservy 
)g  c     Et  qu'il  a  le  monde  servy 

Seulement,  sanz  servir  a  Dieu 

Qui  a  touz  dit  en  certain  lieu  10980 

Que  homs  a  deux  seigneurs  servir 

Ne  puet  pas  bien  et  le  plesir 

De  tous  deux  faire  absolument  : 

Si  fault  qu'il  encoure  briefment 

L'indignacion  d'un  d'iceulx  10985 

Et  qu'il  serve  a  l'un  comme  seulx, 

En  délaissant  l'autre  du  tout. 

Or  pran  ceste  lettre  au  droit  bout. 

Et  tu  trouveras  sanz  mentir 

Qu'a  Dieu  et  au  diable  servir  10990 

Ne  puet  bien  homs,  qu'il  ne  couviengne 

Que  l'un  d'eulx  laisse  et  l'autre  praingne. 

Si  fait  bon  prandre  le  meillour, 

I.  Comme. 

a.  Thème,  texte. 

T.  IX  23 


354  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

C'est  Dieu,  c'est  nostre  creatour, 

10995     Qui  donne  vie  pardurable, 

Et  qu'on  laisse  du  tout  le  deable 
Qui  ne  puet  fors  l'ame  dampner 
Et  faire  a  tousjours  condempner 
Par  le  grant  roy,  par  le  grant  juge. 

1 1000     Si  fait  bon  avoir  son  refuge 

Tousjours  ou  hault  '  lieu  souverain, 
Et  eschuer  vice  mondain 
Et  ce  grief  monde  qui  ne  dure 
Qu'a  vie  a  toute  créature, 

I  ioo5      Et,  en  vivant  acquiert,  lui  mort, 
A  l'ame  perpétuel  mort 
L'omme  qui  veult  du  monde  user, 
Que  chascuns  doit  de  lui  ruser  ^ 
Et  tendre  par  especial 

II 010     Au  vray  règne  celestial, 

Pour  avoir  perpétuel  vie.  » 


XCII.  —  Comment  Folie  hastivement  respont 
A  Franc  Vouloir  en  le  blasmant  de  sa  conclusion. 


Adonc  me  respondit  Folie  :  56g  d 

«  L'en  ne  puet  chetif  consillier  ; 

Tu  pourras  ton  corps  essillier, 
loi  5      Haster  ta  mort  "",  la  vie  perdre,  \ 

Et  si  pourras  ton  ame  aerdre, 

Par  un  pou  d'inconvénient 

D'estre  en  ton  fait  impacient. 

Aux  poines  qui  ja  ne  fauldront, 
1020     Et  adonques  po  te  vauldront  f 


t 


I.  hauIt  manque.  —  2.  mort  et. 
a.  S'éloigner. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  355 

Tes  nopces  espirituelles. 

Tu  pers  les  joies  temporelles 

Que  tu  ne  pues  jamais  avoir, 

Et  si  te  fais  bien  assavoir 

Que  perdre  puez  semblablement  1 1025 

La  joye  de  ton  sauvement  ; 

Et  se  tu  pers  ainsis  les  deux, 

Qu'aras  tu  gaingnié  d'estre  seulx? 

Omicides  seras  '  du  corps 

Et  de  l'ame,  s'elle  va  hors  i  io3o 

De  la  joie  que  tu  espères. 

Veulx  tu  mourir,  et  que  tu  pères  ^ 

Ypocrites,  sanz  estre  bon, 

Pour  avoir  des  gens  le  renom? 

De  la  te  vendra  vaine  gloire,  i  io35 

C'est  le  loyer  que  Répertoire 

Te  dourra  d'estre  solitaire. 


XCIII.  —  Comment  Franc  Vouloir  respont  a  Folie 

QUE  PAS  NE  LA  CROIRA  ET  QUE  PLUS  NE  LUI  SERMONNE. 

—  Folie,  bien  vous  pouez  taire,  * 
Car  vostre  conseil  ne  vault  rien. 
Et  sçay  bien  que  nostre  ancien  1 1040 

En  tous  lieux  vous  blâment  et  dampnent 
Et  comme  foie  vous  condempnent, 
Car  en  tous  lieux  estes  nuisable. 
Ne  feistes  vous  Eve  coupable 
5jo  a      Et  Adam  du  mors  de  la  pomme  ^  11045 

En  dampnacion  de  tout  homme? 
En  conseil  nuisez  a  chascun 

*  Vers  I I038-I  logS  publiés  par  Tarbé,  Mtr.,  p.  i3o-t3'J. 

1.  seroies. 

a.  Que  tu  te  montres.  —  b.  D'avoir  mordu  à  la  pomme. 


356  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

Qui  VOUS  croit  :  nés  le  bien  commun 
Laissierent  du  tout  li  Rommain, 

I  io5o      Dont  ilz  furent  perdu  a  plain, 
Quant  ilz  furent  particuler  '». 
Par  vo  conseil  riens  bien  aler 
Ne  puet,  qui  par  vous  se  termine; 
Vo  noms,  vos  fais  destruit  et  mine 

iio55      Corps  et  ame,  honneur  et  chevance; 
Il  n'est  nul  qui  par  vous  s'advance, 
Qui  puist  ainsis  que  point  durer. 
Boece  »  fistes  enmurer 
A  Pavie  contre  raison. 

1 1060     Ne  fistes  vous  la  traison 

Des  .XII.  pers  en  Roncevaux? 
Traînez  *  aux  queues  des  chevaux 
En  fut  Gannelons  li  traîtres, 
A  qui  vous  faire  la  feistes. 

I  io65      Quel  dommaige  fut  ce  aux  François  ! 
Quel  dueil  en  ot  Charles  ly  roys, 
Li  empereres  des  Rommains! 
Comment  fut  Rolans  de  lui  plains, 
Oliviers  et  li  autre  prince  ! 

1 1070     En  quel  point  en  fut  la  province 
Et  li  règnes  de  toute  France  ! 
Il  en  fut  en  trop  grant  balance  * 
D'estre  divisez  et  destruis. 
Et  encorespar  escripttruis 

II 07  5      Que  par  toi  puis  celle  grief  perte 
Ne  fut  le  dit  royaume  certe 
Si  biaus,  si  grans,  si  redoubtez 
Comme  avant  fut,  mais  reboutez  <^ 
Pour  la  vaillance  des  vaillans 

1 1 080      Qui  par  toi  furent  deffaillans, 

I.  boeces.  —  2.  Traîner. 

a.  Personnels.  —  b.  Danger.  —  c.  Endommagé. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  SÔy 

Mors  et  occis  en  la  bataille. 

Le  bon  grain  périt  et  la  paille 

Demoura  au  vent  sur  la  terre, 

Qui  ne  sçorent  noient  de  guerre  : 

Pour  ce  furent  puis  envahis  i  io85 

De  pluseurs  gens  et  esbahis, 

Car  ilz  n'orent  qui  les  menast 

En  fait  d'armes  n'excercitast  ; 

Et  le  vaillant  roy  Charlemaine, 

Qui  tant  avoit  soufert  de  paine  1 1090 

Pour  essaucier  crestienté, 

Estoit  par  ancienneté 

Moult  affoibli  et  vieulx  de  jours  ; 

Et  moult  lui  greva  la  dolours, 

La  grant  perte  et  le  grant  dommaige         1 1095 

Qu'il  fist  par  toy  de  son  barnaige 

En  la  place  devant  nommée, 

Dont  tu  ne  dois  point  estre  amée, 

Que  .III.  ans  a  po  ne  dura 

Cilz  vaillans  rois,  qui  puis  plora  1 1 100 

Dolentement  toute  sa  vie 

Son  nepveu  et  sa  baronnie, 

Qu'il  perdit  par  mort  trescruele 

De  bataille  ;  puis  ne  fut  tele 

France  en  puissance  ne  renom.  1 1  io5 

D'autre  part  je  voy  que  ton  nom 

A  interpréter  par  escole 

Donne  nom  a  fol  et  a  foie  : 

Ces  deux  viennent  de  toy,  Folie, 

Et  foleur,  qui  aux  deux  se  lie,  1 1 1 10 

Fait  entreprandre  folement 

Fol  et  foie  communément 

Les  mauvais  faiz,  dont  ilz  folient  ; 

A  mort  d'ame  et  de  corps  se  lient. 

Trop  souvent  par  leur  folier  m  1 5 

Font  leurs  corps  au  gibet  lier 


358  LE    MIROIR    DE    MARIAGE 

Et  reçoivent  mort  par  folaige. 

Lors  dient  :  «  Pour  quoy  foliai  ge  ?  » 

Mais  c'est  trop  tart  pour  repentir. 
1 1 1 20     Tu  faiz  mal  a  chascun  sentir 

Et  mourir  avant  que  temps  soit  : 

Pas  n'est  saiges  qui  te  reçoit 

Ne  herberge,  mais  pert  son  sens; 

Tu  faiz  voler  par  mi  les  dens 
I II 25      De  pluseurs  et  dire  reprouche 

Par  la  pensée  et  par  la  bouche 

De  ceuls  qui  s'acointent  de  toy 

A  aucuns,  dont  pluseurs  foiz  voy 

Guerre,  contempt,  noise  ou  riote. 
1 1 1 3o      Avec  ta  folie  es  tu  sote. 

Car  tu  diz  estre  neccessaire  : 

Est  il  neccessité  mal  faire  ? 

Certes  nenil  :  tous  biens  se  perdent 

En  tous  ceuls  qui  a  toy  s'aerdent. 
I II 35      Ou  sont  les  biens  que  tu  as  fait  ? 

Je  n'en  sçay  nul;  tu  veulz  de  fait 

Ouvrer  par  voulenté  sanz  droit  ; 

Et,  qui  a  ce  garde  prandroit, 

Ne  te  devroit  croire  n'amer  : 
1 1 140      Haie  es  en  terre  et  en  mer. 

Tu  es  de  la  maie  fortune 

Fille,  car  chascun  et  chascunc 

Faiz  par  ta  preparacion 

Prandre  maie  conclusion  ; 
1 1 145      Car  foHe  est  default  d'advis, 

Et  paresce,  ce  m'est  advis, 

Se  boute  en  ces  deux  et  est  lente. 

Et  puis  vient  fortune  dolente 

Par  négligence  la  chetive, 
1 1 1 5o     Qui  pas  a  fortune  n'estrive, 

Qui  engendre  chetiveté  ;  5yo  d 

Mais  diligent  subtiveté 


LE    MIROIR    DE   MARIAGE  3 69 

Accuse  plus  souvent  fortune 

Que  fortune  aulcun  ne  aulcune  *  ; 

Car  fortune  n'est  sanz  paresce  1 1 1  55 

Nulle  fois,  mais  celle  est  maistresse 

De  fortune:  c'est  diligence, 

Qui  fait  rebouter  indigence 

Et  maint  autre  cas  fortunel. 

Ne  veons  nous  ou  temporel  1 1 160 

Es  batailles,  es  ars  mondains 

Que  le  plus  est  vaincu  du  mains 

Souventefois  par  pourveance, 

Par  advis  et  bonne  ordenance, 

Pour  ce  que  le  moins  s'advisa  1 1 165 

Contre  le  plus  et  tant  visa 

Par  diligence  et  grant  advis 

Que  le  plus  fut  du  moins  ravis, 

Destruit,  soubmis  et  subjuguez? 

Or  dictes  cause  et  alléguez  1 1 170 

Pour  quoy  le  plus  qui  grant  nombre  a 

Le  moins  du  tout  ne  subjuga, 

Car  plus  doit,  ce  devez  sçavoir, 

En  .x°».  hommes  force  avoir 

Naturelment  qu'en  .1111.  mille.  iiiyS 

Respons  *  que  le  moins  fut  habile. 

Et,  en  cremour  pour  le  grant  nombre, 

En  considérant  leur  encombre, 

Prindrent  et  firent  place  forte. 

Chascun  prant  cuer,  l'un  l'autre  ennorte  1 1180 

De  faire  bien  et  d'estre  ensemble; 

Et  le  grant  tropel  se  dessemble  '», 

Qui  ne  prise  le  moins  en  rien 

Et  lui  semble  que  tout  soit  sien. 

Tant  qu'il  advient  par  son  desroy  *         iii85 

1.  naulcune.  —  2.  Responce. 

a.  Désagrège.   —  b.  Désordre, 


36o  LE   MIROIR   DE   MARIAGE 

Que  le  moins  par  son  bon  arroy  5y  i 

Les  plus  desconfit  et  enchace, 

Et  les  met  mort  dessus  la  place  ; 

Et  puis,  quant  la  place  est  oultrée, 
11190     Orrez  que  ceuls  de  la  contrée 

Diront  que  se  le  plus  eust  trait 

Contre  le  moins  par  autre  trait 

Qu'ilz  ne  firent,  tuit  fussent  mors 

Et  que  nulz  ne  leur  fust  estors  ^, 
II 195      Mais  ce  qu^a  droit  n^ouvrerent  point 

Les  a  destruis.  Et  par  ce  point 

Pouez  vir  que  fortune  tele 

N'est  que  négligence  cruele, 

Que  tuit  li  diligent  eschuent, 
1 1 200     Qui  les  negligens  ainsis  tuent, 

A  toy,  Folie,  consachables  ^, 

Qui  en  tous  tourmens  pardurables 

Les  embas,  se  sens  et  prudence 

Ne  les  oste  de  ta  balance, 
1 1 2o5      Par  bon  advis  qui  est  moyen 

D'eulx  retraire.  Li  Troyen  * 

Furent  par  toy  croire  honny, 

Exîllié,  destruit  et  banny 

De  leur  pais  ;  leur  cité  arse  ; 
112 10     Aussi  fut  le  régal  »  ^  de  Tharse 

Des  Assyriens  et  des  Grez  ; 

Les  Hebrieux  furent  translatez 

Par  toy  en  la  grant  Babiloyne  ; 

Les  crestiens,  non  pas  ydoine  ^, 
1 1 2 1 5      Mais  folz  par  toy  au  temps  du  roy 

De  Jérusalem  Godefroy, 


*  Vers  II 206-1  i3ji  publiés  par  Tarbé,  Mir.,  p.  1 32-1 3g. 
I.  régale. 

a.    Echappé.     —    b.  D'accord   avec    toi.    ~  c.    Royaume.   — 
d.    Sensés. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  36 1 

Et  depuis  long  temps  sa  conqueste 
Et  de  roy  vaillant  et  honneste, 
Baudouin,  qui  tint  la  Surie, 
Fut  et  est  de  tous  poins  perie  1 1 220 

Sji  b      Celle  terre  par  Sarrazins, 

La  mort  approuchée  et  la  fins 

Des  crestiens  et  d'Arménie, 

Qui  est  de  celle  loy  honnie 

Et  sarrazinoise  a  présent.  11 225 

Resgarde  a  Chyppre  et  quel  présent 

Tu  luy  fis  de  leur  roy  tuer  ! 

Veniciens  fis  arriver 

Au  sacre  du  roy  son  enfent, 

Et  la  se  mut  un  tel  content  i  i23o 

Entre  les  deux,  Genne  '  et  Vcnice, 

Qu'il  n'y  ot  ne  saige  ne  nice 

Des  .11.  nacions  n'en  plourast 

Et  qui  guerre  ne  s'en  menast. 

Par  mer  en  fut  Venice  assise  11 2  35 

Des  Genevois  sanz  estre  prise  ; 

Puis  eurent  ilz  concorde  et  paix, 

Mais  bonne  amour  n'aront  jamais. 

Et  de  puis  les  Genevois  prindrent 

Nychocie,  ont  tenu  et  tindrent  1 1240 

Famagouste  et  grant  part  de  '  terre, 

Et  encor  font  et  la  ont  guerre 

Par  la  mer  et  sur  la  contrée. 

Ainsis  est  ceste  isle  gastée 

Et  la  terre,  qui  moult  est  hâve  <*,  1 1 245 

Car  les  pluseurs  en  sont  esclave 

Et  tributaire  dessoubz  eulx, 

Et  s'en  y  a  pluseurs  de  ceulx 

Qui  tiennent  un  autre  parti. 


I.  gennes.  —  2.  partie  de  la. 
a.  Desséchée. 


362  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

1 1 25o     Ainsis  est  le  règne  parti 

Et  divisé  par  toy,  Folie; 

Dont  Alixandre  et  Satalie, 

Qui  avoient  en  certain  an 

Par  le  roy  Jehan  de  Lezinan 
II 255      Esté  conquises  et  courues, 

Ont  esté  depuis  secourues  5'j  i 

Des  Sarrazins  qui  les  occuppent  ; 

Et  ainsis  chascun  jour  se  trufent  ^ 

Des  crestiens  par  ta  folour, 
1 1260      Dont  c'est  grant  dueil  et  grant  dolour. 

Et  par  toy  de  Constantinoble, 

Qui  grant  empire  fut  et  noble, 

Sont  les  Turs  seigneurs  souverains  : 

En  sugection  soir  et  main 
1 1265     Tiennent  la  cité  et  l'empire. 

Par  ton  fait  toute  chose  empire  : 

Hz  sont  esclave  et  tributaire 

Aux  Turs,  dont  je  ne  me  puis  taire, 

Et  tien  que  se  Pire  ne  fust, 
1 1 270     Que  la  loy  païenne  courust 

En  tout  l'empire  recité. 

Celle  ville  ont  fort  habité 

Et  conquirent  a  une  fois, 

Et  encor  tiennent  Genevois, 
1 1 275      Et  Font  forment  édifiée 

Contre  les  diz  Turs  et  peuplée. 

La  sont  fort  par  mer  et  par  terre  ; 

Et  la  font  aux  Turs  tous  temps  guerre  ; 

Et  par  leur  marchandise  tiennent 
1 1280     Celle  ville;  ainsis  se  maintiennent 

Par  leur  sens,  et  non  pas  par  toy  : 

Tu  ne  sers  que  de  faire  annoy. 

Jherusalem,  qui  fut  Elide 

a.  Se  jouent. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  363 

Devant  l'incarnacion  dicte, 
Les  gens  furent  diz  Elyon,  1 1285 

Ainsis  com  de  Romme  appelle  on 
Les  Rommains  et  François  de  France  ; 
Combatirent  par  ordonnance 
.V*^.  hommes  contre  cinq  cens, 
Et  appellerent  par  leur  sens  1 1290 

Syi  d     Olimpiade  l'assemblée 

Qui  estoit  lors  constituée. 

Temps  de  paix  jusques  .1111.  ans; 

Au  cinquiesme  an  les  combatans 

Se  combatoient  derechief.  1 1 295 

De  .xLvii.  ans  au  chief 

De  celle  Olimpiade,  print 

Jherusalem  et  la  détint 

Nabugodonosor,  se  truis, 

.Lxx.  ans;  et  depuis  1 1 3oo 

A  .0.  et  Lx.  et  .viii.  ans  ' 

De  rOlimpiade,  a  ce  temps, 

Print  Jherusalem  Pompeius, 

Au  .ciiii**.  ans  Crassus  '  : 

Cil  Crassus  ert  ^  prevost  de  Rome.  i  i3o5 

Herodès,  qui  fut  cruel  homme, 

.Ciiii**.  .VI.  ans  après 

Régna  sur  Juifs,  et  tint  de  près  ; 

Et  a  .11^.  ans  d'Ollimpyde 

Et  .XII.,  ay  Icu  en  queronique  ii3io 

Et  trové,  je  vous  le  créante  ^, 

Que  .XII.  ans  avecques  ^  soixante 

Qui  sont  de  l'incarnacion 

De  Dieu  qui  souffrit  passion, 

Vaspasian  si  '•  la  reprint.  1 1 3 1 5 

A  .ii^xx.  et  .VIII  \  advint. 


I.  CLxviii.  —  2.  cassus  et.  —  3.  auec.  —  4.  si  manque.  —  5. 11    xxviii. 
a.  Certifie. 


364  LE   MIROIR   DE  MARIAGE 

De  ce  milliare  et  ces  ans, 

La  reprint  Hellius  Adrians 

Et  la  cité  redifia 
1 1 320     L'année  qu'il  l'umilia. 

A  .11'^.  ans,  .Lx.  et  sept 

De  l'incarnacion  de  fet, 

Jherusalem,  qui  fut  adverse, 

Print  et  gaagna  li  roys  de  Perse. 
1 1325      .Xiiii.  ans  après  celle  prise, 

Fut  es  mains  des  crestiens  mise  5'j2  a 

Jherusalem,  et  par  Eracle 

Empereur  ;  puis  y  ot  obstacle. 

A  .vic.  ans  et  vint  et  huit, 
I  i33o     La  reprindrent  li  Turc  de  nuit, 

Et  cinquante  ans  leur  prise  fecte. 

Fut  Jherusalem  des  Turs  trecte 

Par  Charlemaine  et  Constantin, 

Qui  les  chacierent  en  la  fin 
II 335      Hors  de  celle  saincte  cité  : 

Es  mains  fut  de  crestienté 

Puis  leur  conqueste  et  pour  le  temps 

.Iiii'^.  .XL.  et  .iiii.  ans. 

A  mille  ans  .iiii'^^.,  un  mains  ^, 
1 1 340     Sarrazin  Postèrent  des  mains 

Des  crestiens,  qui  la  perdirent. 

A  cent  ans  après  la  conquirent 

Arrier  Godefroy  de  Buillon, 

Baudoin,  le  comte  Raymon 
1 1 345      De  saint  Gille  et  li  autre  prince, 

Et  occupèrent  la  province 
'  .  Iiii'^'^.  et  huit  ans,  par  tout. 

A  la  fin  du  nombre  et  au  bout 

Que  .XV.  ans  .iiii'^^.  et  sept 
1 1 35o      Furent  acompli  et  parfet 

a.  Moins  un  {1079). 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  365 

De  l'incarnacion  nommée, 
Fut  celle  ville  recouvrée 
Par  un  empereur  sarrazin, 
Qui  fut  appelez  Salhadin. 
Depuis  ce  jour  Font  détenue,  1 1 355 

Tiennent  encor  et  yert  tenue 
Tant  comme  a  Jhesucrist  plera. 
Et  ainsis  qui  lire  sçara, 
Trouver  puet  la  destruction, 
Les  ans  de  l'incarnacion  1 1 36o 

5^2  h     Et  de  '  l'Olimpiade  dicte, 

Que  Jherusalem  fut  afflicte  <^ 

Et  destructe  par  .xii.  fois, 

Tant  du  pais  sarrazinois 

Comme  de  la  gent  crestienne,  1 1365 

Des  Turs  et  de  la  loy  paienne. 

En  moins  assez  de  .n   .  ans, 

Par  diverse  espace  de  temps, 

Par  le  moien  de  toy,  Folie  : 

Fait  perdre  as  mainte  seignourie  1 1370 

Et  maint  peuple  jusques  a  cy. 


XCIV.  —  Comment  Franc  Vouloir  fut  subjugué  aux 

BATAILLES  DE  CrECY  ET  DE  PoiTIERS  PAR  FOLIE. 


Tu  gastas  bien  tout  a  Crecy  *, 
Au  temps  du  vaillant  roy  Phelippe 
De  Valloys  ;  fait  faire  as  la  lippe  * 


I*  Vtn  I  j 372-1  iSog  publiés  par  Crapelet,  p.  233-a38,  et  par  Tarbé, 
ir.  ta,  p.  i3g-x46. 
\l.  de  manque. 
ta.  Désolée.  —  b.  Tu  fis  faire  la  grimace. 


366  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

1 1375     Aux  François,  qui  trop  t'ont  creu  : 

Souvent  ont  esté  deceu 

Par  toy  croire  et  par  toy  oir, 

Et  par  toy  trop  fort  conjoir. 

Plus  les  grevas  encor  le  tiers 
1 1 38o     A  la  bataille  de  Poitiers, 

Ou  ta  chaleur  ne  fut  pas  bonne.  f. 

La  mourut  il  mainte  personne,  J 

D'Athènes  le  bon  connestable,  '* 

Le  marchai  '  et  bon  combatable  c 

1 1385      De  Clermont,  Jehan  fort  chevalier 

De  Charny  ;  et  au  derrenier. 

En  combatant  en  grant  arroy 

Fut  prins  Jehan,  le  treshardy  roy. 

Qui  ses  ennemis  ne  sot  onques 
11390      En  France,  qu'il  n'alast  adonques 

Celle  part  ou  il  les  sçavoit, 

Pour  eulx  trover  ;  cure  n'avoit 

Du  séjour  ne  croupir  en  vile  :  5y2  c 

Il  se  partoit  et  n'ust  que  mile 
[  1395      Hommes  d'armes  avecques  li; 

Et  qui  fut  bons  il  le  sui, 

Car  chascuns  pour  sa  hardiesse, 

Pour  son  bien  et  pour  sa  largesse 

Le  suioit  en  mainte  besoingne. 
[  1400      Phelippes,  puis  duc  de  Bourgoingne, 

Ses  filz,  jeunes  enfes  pour  lors, 

Fut  toudis  bien  près  de  son  corps, 

Qui  ot  la  conté  de  Touraine  ; 

Avec  lui  fut  prins  en  la  plaine, 
[  1405      Ne  ^  le  laissa  plain  piet  de  terre, 

Mais  s'en  ala  en  Angleterre, 

Et  avec  le  bon  roy  se  tint 
Jusqu'à  tant  ^  que  de  prinson  vint, 


I.  mareschal.  —  2.  Ne  ne.  —  3.  Jusques  a  tant.  I 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  867 

Pendant  laquele  moult  de  maulx  11 410 

Furent  faiz  et  moult  de  travaulx, 
Mainte  durté,  mainte  grevance 
Ou  povre  royaume  de  France, 
Qui  par  la  faulte  de  leur  chief 
Encoururent  trop  grant  meschief  ; 
Car  toutes  nascions  estranges  1 141 5 

Et  voisines  hostels  et  granges 
Pilloient  et  boutoient  fu, 
Et  chascuns  ennemis  leur  fu  ; 
Villes  et  chasteaulx  furent  pris, 
Et  le  royaume  fut  souspris  1 1420 

De  toutes  pars  des  ennemis. 
On  ne  sçavoit  qui  yert  amis  : 
Moult  y  ot  lors  de  garnisons 
De  chasteaulx  et  de  traisons 
Faictes,  pourparlées  et  dictes,  1 1425 

Nouveaux  pons,  nouvelles  guarites  '*, 
Pais  partiz,  et  les  contrées 
''J2  d     A  diverses  '  gens  rançonnées  : 

Marne,  Sayne,  l'Oyse  ^  et  Yonne, 

Loyre,  le  Ghier  et  la  Dourdonne  1 1430 

Estoient  prinses  par  les  pas  *. 

Puis  se  troverent  trois  estas  * 

Qui  firent  grant  division 

Ou  peuple  et  grant  commocion 

Des  menuz  encontre  noblesse  :  1 1435 

En  Beauvoisins  estoit  la  presse 

De  tuer  femmes  et  enfens 

Des  nobles,  telz  estoit  li  temps, 

Et  de  leurs  maisons  démolir. 


Vers  11432-J 1450  publiés  par  Kervyn  de  Lettenhove,  Œuvres   de 
yissart,  t.  VI,  p.  461. 
I.  Aduerses.  —  2.  oyse. 
a.  Abris  de  pierre.  —  b.  Passages,  gués. 


368  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

1 1440     Ardre,  dérober  et  tolir  ; 

En  Valoys  fut,  en  Picardie, 

En  Champaigne  tel  jaquerie. 

A  Meaulx,  a  Paris,  autre  part 

Maint  en  furent  pandus  a  hart, 
1 1445      Maint  '  orent  coppées  les  testes, 

Maint  gisoient  aux  champs  com  bestes, 

Car  les  nobles  se  mirent  sus, 

Qui  en  vindrent  a  leur  dessus, 

Et  desconfirent  au  derrien  ^ 
1 1450     Ce  peuple  de  povre  merrien. 

Par  toy  Paris  se  révéla  *  : 

Li  regens,  filz  ainsnez,  fut  la, 

Du  roy  Jehan,  qui  fut  en  prison  ; 

Au  lez  par  devers  Chalenton 
1 1455      Fut  ses  sièges  moult  longuement  ; 

Charles  fut  nommez  proprement. 

Duquel  l'en  fist  dueil  et  engaingne  c 

Quant  le  bon  marchai  de  Champaingne, 

Dit  messire  Jehan  de  Conflans, 
1 1460     Fut  d'espée  feruz  es  flans; 

Messire  Robert  de  Clermont  ^ 

Qui  estoit  en  la  chambre  amont, 

Marchai  du  duc  de  Normandie,  5y3  a 

Sanz  cause  et  raison,  quoy  qu'om  die, 
II 46 5      Furent  en  sa  chambre  tuez 

Ou  palais,  et  leurs  corps  ruez 

En  mi  la  court  en  la  présence 
Du  prince  ;  ce  fut  grant  offence  * 

De  faire  aux  gens  du  souverain 
1 1470      Cas  si  énorme  et  si  villain. 


•  Vers  11468-1/475,  publiés  par  Kervyn  de  Lettenhove,  Œuvres  de 
Froissart,  t.  VI,  p.  456. 
I.  Et  maint.  —  2,  cleremont. 
a.  Jusqu'au  dernier.  —  b.  Se  révolta.  — •  c.  Chagrin. 


LE   MIROIR    DE  MARIAGE  SÔQ 

Et  encores,  qui  plus  fut  la, 
Le  régent  pour  1  eure  affula  ^ 
Un  chaperon  de  la  livrée  ^ 
De  Paris,  toute  la  journée, 
Qui  estoit  de  rouge  et  de  pers  ï  H?^ 

Parti  au  long  ;  cas  est  divers  <^ 
Que  pour  paour  li  sires  prangne 
De  son  serf  et  subgit  l'ensaingne  ^ 
Que  li  subgiett  doit  de  lui  prandre  ! 
Telz  crimes  fait  moult  a  reprandre,  1 1480 

Qui  traîtreusement  fut  fet 
L'an  mil  .ccc.  cinquante  et  sept, 
.Xxii.  jours  dedenz  février. 
La  ot  de  Paris  maint  mestier 
Estant  a  la  traison  pesme  ^,  1 1485 

Le  second  jeudi  de  caresme 
L'an  et  avant  le  siège  dit. 
Or  est  certain  que  tout  ce  fit 
Faire  li  prevos  des  marchans, 
Qui  depuis  en  mourut  meschans  :  1 1490 

Traistres  fut  et  desloyaulx, 
Quant  son  cuer  a  autres  boyaulx 
Qu'a  ceuls  de  son  seigneur  noa! 
Il  print  les  Angles  et  loua, 
Et  les  mist  souldoiers  a  plain  :  1 1495 

Contre  son  seigneur  souverain 
En  fist  a  Paris  garnison, 
5j3  b     Et  maint  autre  grant  traison 
Pourchaça,  et  fist  alliance 
Contre  le  royaume  de  France  1 1 5oo 

A  pluseurs  du  roy  ennemis. 
Qui  ne  seront  pas  icy  mis, 
Mais  ailleurs  en  est  ja  l'ystoire 

a.  Mis  sur  sa  tête.  —  b.  Aux  couleurs.  —  c.  La  chose  est  cruelle. 
—  d.  Les  armes.  —  e.  Désastreuse. 

T.  IX.  84 


3 70  LE  MIROIR   DE  MARIAGE 

Escrîpte  au  long  par  Répertoire, 
1 1 5o5     Pour  donner  exemple  aux  mauvais 
Et  louange  de  leurs  biens  fais 
A  ceuls  qui  lors  le  desservirent, 
Et  le  mal  a  ceuls  qui  le  firent. 
Car  tousjours  vainc  biens  et  maulx  nuit. 


XCV.  —  Des  inconveniens  qui  avindrent  a  Paris  par 
Folie  et  débat  entre  le  prevost  des  marchans  et 
ceuls  de  la  ville. 


1 1 5 10     L'an  mil  .ccc.  cinquante  et  huit  *, 
De  juillet  le  jour  derrenier, 
Mut  a  la  bastille  premier 
De  Saint  Denis  un  grant  contens 
Entre  le  prevost  des  marchans 

!  1 5 1 5      Et  ceuls  qui  la  porte  gardoient, 
Pour  ce  que  bailler  ne  vouloient 
Les  clefs  Joseram  de  Mascon, 
Auquel  l'en  avoit  souspeçon 
Qu'il  ne  '  fust  mie  bien  feable  ^. 

1 1 520     Adonc  un  bourgois  honourable, 
Qui  Jean  Maillart  fut  appelez, 
Qui  estoit  quartier  *  de  ce  lez 
Et  garde  d'un  quart  ^  de  la  ville, 
De  la  porte  et  de  la  bastille, 

1 1 525      Dist  au  prevost  teste  levée 
Que  ja  clef  n'en  sei'oit  livrée 


*  Vers  ii5/o-i/6t6,  publiés  par  Kervyn  de  Lettenhove,  Œuvres  de 
Froissart,  t.  VI,  p.  480-483;  vers  1 1510-T1784,  publiés  par  CrapeUt, 
p.  238-247,  et  par  Tàrbé,  Mir.,  p,  146-160. 

I.  ne  manque. 

a.  Digne  de  confiance.  —  b,  Quartenier.  —  c.  Quartier. 


LE  MIROIR   DE  MARIAGE  Syi 

Au  dit  Joseran  pour  certain. 

Dont  li  prevos  ot  grant  desdain  ^, 

Et  eurent  paroles  haultaines. 

Jehan  Maillart  lors  les  armes  plaines        ii  53o 

Print  du  roy  aux  trois  fleurs  de  lis, 

Crians  :  «  Monjoie  saint  Denis  !  » 

Portant  en  ses  poins  la  bannière 

De  France,  et  par  bonne  manière 

Va  es  halles;  et  a  son  cri  ii535 

Chascuns  ala  et  le  suy, 

Crians  joieusement  :  «  Monjoye  !  » 

Adonc  le  peuple  se  resjoye, 

Quant  il  oient  le  cri  crier 

Qu'om  n'avoit  osé  publier  1 1 540 

Par  long  temps  :  «  Au  roy  et  régent  !  » 

La  s'assemblèrent  moult  de  gent; 

Et  après  ou  fut  Jehan  Maillars, 

Messire  Pépins  des  Essars, 

Chevaliers,  qui  rien  de  s'emprise  ^  1 1545 

Ne  sçavoit,  ot  bannière  prise 

Et  la  portoit  semblablement, 

Crians  :  «  Montjoie  »  haultement 

«  Au  roy  et  régent  !  »  ce  me  semble  ; 

Et  ainsis  se  mirent  ensemble  1 1 55o 

En  confort  de  ^  leur  vray  seigneur. 

Li  prevos  qui  ot  grant  doleur 

Et  despit  de  ce  qu'il  vit  faire. 

En  dissimulant  print  a  braire 

Et  crier  com  les  autres  deux  :  11 5 55 

«  Montjoie!  »  Aussi  si  firent  ceulx 

Qui  vers  la  bastille  en  aloient 

Saint  Anthoine,  ou  pluseurs  couroient. 

Et  le  dit  prevost  y  couroit  : 

En  ses  mains  deux  boistes  avoit  1 1 56o 


a»  Courroux.  —  b.  De  son  entreprise.  —  c.  Pour  soutenir» 


372  LE  MIROIR   DE   MARIAGE 

Et  lettres,  dont  les  gens  sont  meues, 

Qu'ilz  requièrent  estre  veues, 

Pour  ce  que  de  mauvais  lieu  vindrent, 

Ainsis  comme  pluseurs  le  tindrent. 
1 1565      La  vint  rios  de  toutes  pars,  5y3  d 

Et  tant  que  Philippes  Giffars 

Qui  pour  le  prevost  se  melloit 

Et  qui  tresbien  armez  estoit 

Et  avoit  bacinet  en  teste, 
1 1570     Fut  occis  en  celle  tempeste. 

Après  fut  le  prevost  tué, 

Symon  le  Paumier  mort  rué 

Et  maint  autre  celle  journée. 

La  fut  la  parole  avérée  ^ 
1 1575      Que  qui  de  glaive  fiert  autrui, 

A  glaive  yra  le  corps  de  lui. 

Ainsi  mourut  honteusement 

Ce  prevost,  qui  desloyaument. 

Contre  Dieu  et  contre  raison, 
1 1 58o     Avoit  en  la  roial  maison 

Fait  les  deux  marchaux  martirer 

Et  sanz  cause  a  la  mort  tirer 

Et  en  mi  la  court  du  palais 

Les  fist  trainer,  li  faulx  mauvais  ; 
1 1 585      Puis  leur  fut  petite  honeur  fecte, 

Car  menez  en  une  charrette 

Par  .11.  variez  furent  leurs  corps 

A  Saincte  Katherine,  hors 

Paris,  menez  et  mis  en  terre. 
1 1  590     Et  Dieux,  qui  vengence  suelt  querre 

Des  mauves,  fist  les  desloiaux  .| 

Tous  nuz  trainer  sur  les  carriaux  j 

En  satisfacion  condigne  *  | 

Jusques  a  Saincte  Katherine.  }■> 

a.  Vérifiée.  —  b.  Juste. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  SyS 

Jehan  de  Lille  et  Gilles  Marcel  1 1  SqS 

Et  le  Jeune  dit  Jehan  Porel 
Furent  mors  et  occis  ce  jour 
Semblablement  en  la  rumour, 
Comme  le  prevost  dessus  dit; 
5^4  a      Et  disoit  l'en  que  Dieux  le  fit  1 1600 

Et  souffrit  ainsis  estre  fait 
En  pugnicion  du  mefifait 
Des  .11.  marchaulx  ^  dessus  nommez 
Qui  tant  furent  du  duc  amez. 
Ce  jour  furent  prins,  or  m'enten,  i  i6o5 

Charle  Tousac  et  Josseran  ; 
Et  furent  mis  en  Chastellet. 
Le  '  jeudi  ensuivant  ce  fet, 
Ains  que  monseigneur  le  régent 
Entrast  a  Paris  et  sa  gent,  11610 

Qui  receuz  a  grant  joie  furent, 
Ces  .11.  au  matin  mort  reçurent; 
Jusqu'en  Grève  l'en  les  traina, 
Et  puis  l'en  les  décapita. 

Grant  pièce  jurent  sur  la  plaine,  1 1 6 1 5 

Puis  getta  l'en  leurs  corps  en  Saine, 
Car  traîtres  orent  esté. 
La  nuit  entra  en  la  cité 
Le  régent  pour  qui  Dieux  ouvra, 
Qui  ainsis  Paris  recouvra  1 1620 

A  son  honeur,  sanz  justicier  ^ 
Nul  de  par  lui,  dont  on  l'ot  chier, 
Fors  la  justice  seulement 
Que  la  ville  fist  proprement, 
Comme  dessus  avez  oy.  11625 

Ainsis  ces  mauves  mal  joy 
Ont  par  toi  et  par  ton  conseil, 

I.  mareschaulx.  —  2.  Et  le. 
a.  Exécuter. 


374  LE   MIROIR   DE   MARIAGE 

Folie,  pas  ne  m'en  merveil, 

Car  qui  ton  conseil  croit  et  tient, 
I  i63o     Souventefoiz  Ten  mesavient. 

Mal  en  advint  a  ceuls  de  Meaulx, 

De  Paris,  de  Silly  et  ciaulx 

Qui  vouldrent  prandre  la  duchesse 

De  Normandie  en  la  fortresse 
1 1635      Du  marché  de  Meaulx,  et  faillirent  :         5^4  h 

Foie  et  Hangest  dehors  saillirent, 

Et  bien  .xxv.  homme  '  armé 

Contre  .vi*».,  qui  larme  ^ 

En  ont  puis,  car  ilz  furent  prins, 
1 1640     Les  pluseurs  mors  et  desconfis  ; 

Les  aultres  tournèrent  en  fuie. 

Grant  mestier  eurent  de  la  pluie. 

Car  le  feu  fut  par  tout  getté  : 

.Xv.  jours  ardit  la  cité, 
1 1645     Ou  li  feux  fu  de  toutes  pars. 

La  fut  li  chastiaux  du  roy  ars, 

Qui  sur  Marne  sist  en  la  ville; 

Chascuns  qui  puet  prant  la  et ^  pille 

Pour  la  folour  des  habitans 
II  65o     Qui  furent  illec  receptans  ; 

Et  ardirent  ceuls  de  Silly, 

Qui  ont  a  leur  poindre  failly, 

Et  ceuls  de  Paris  ensement, 

Qui  s'enfuirent  laidement. 
II 65 5      Ceuls  du  marché  n'y  firent  mal 

Au  cloistre  n'a  la  cathedral 

Eglise,  et  ycelle  espargnerent  ^ 

Et  le  marchié  fortifièrent 

Et  tindrent  en  obéissance. 
11660     Un  po  après  o  sa  puissance 


I.  hommes.  —  2.  et  manque.  —  3.  lespargnerent.  \ 

a,  Pleuré.  ; 


LE  MIROIR   DE  MARIAGE  3yS 

Passa  et  vint  le  roy  angles 
A  tout  grosse  gent  a  Calés 
Par  Artois  et  par  Vermendois  ; 
Devant  Reins  vint  seoir  ^  ou  mois 
L'an  .Lix.  de  novembre.  1 1665 

A  Saint  Baale,  bien  m'en  remembre, 
A  .1111.  lieues  de  Reins  loga, 
Et  .XL.  jours  l'assiega. 
Le  prince  de  Galles,  ses  filz, 
5y4  c     A  lors  son  lieu  et  siège  pris  1 1670 

A  Ville  Donmange  :  du  mains 
Ot  deux  lieues  jusques  a  Rains. 
Et  »  Richemont  et  Norhantonne, 
Deux  contes,  chascun  en  personne 
Se  logierent  a  Saint  Thierri;  1 1675 

Et  le  duc  de  Lancastre  aussi 
Près  de  Reins  loga  a  Brimont  ; 
Le  marchai  *  et  Beauchamp  adont 
A  Bethegny  prindrent  leur  place  ; 
Une  seule  lieue  d'espace  1 1680 

Avoit  jusqu'à  ^  Reins,  et  non  plus. 
Ainsis  fut  li  sièges  conclus, 
Qui  dura  par  .xl.  jours  ; 
Assault  n'y  ot  ne  fraintes  tours, 
Fors  tant  que  po  entrer  n'issir  -  1 1685 

Pouoit  on  a  Reins  sanz  mentir 
Pour  les  Anglois  qui  chevauchoîent 
Chascun  jour  et  si  occuppoient 
De  près  la  ville,  et  sanz  cesser, 
Qu'om  n'y  pouoit  yssir  n'entrer  1 1690 

A  grant  paine,  a  piet  n'a  cheval. 
Par  assault  n'ot  onques  Reins  mal  : 
En  ce  temps  bien  se  sceut  aidier  ; 

I.  Et  manque.  —  2.  mareschal.  —  3.  jusques  a, 
a.  Mettre  le  siège.  . 


SyÔ  LE   MIROIR   DE  MARIAGE 

Et  l'onzime  jour  de  janvier, 
1 1695      Les  .XL.  jours  dessus  diz 

Du  siège  faiz  et  acompliz, 

Desloga  environ  minuit 

Le  roy  et  li  autres  trestuit. 

A  Reins  moustrerent  les  talons, 
1 1 700     Et  s'en  vont  par  devant  Chaalons 

Sanz  assault  faire,  et  a  Poingny 

Passèrent  Marne,  et  a  Mery 

Sayne  et  Aube  ;  tirant  s'en  vont 

Par  Brimon  et  par  Rougemont. 
1 1705     A  Guillon  *  leur  ost  séjourna  5^4  d 

Une  pièce,  et  au  roy  vint  la 

Pluseurs  du  duché  de  Bourgongne; 

Et  traictierent  ceste  ^  besoingne 

Que  l'ost  point  ne  leur  mesferoit, 

1 1 7 1  o     Et  le  roy  d'Angleterre  aroit 

.Iic  .  mil  3  flourins  de  pactis  ^ 

Et  au  surplus  sur  le  pais 

Aroit  et  prandroit  en  passant 

Vivres  par  tout  pour  son  argent. 
1 1 7 1 5      Lors  se  partit  et  desloga, 

Et  devers  Nevers  s'en  ala. 

Ceuls  du  conté  encontre  alerent, 

Qui  la  leur  terre  raençonnerent 

Et  de  Donzy  la  baronnie. 
1 1 720     Par  Gastinois  une  partie 

De  l'ost  s'en  va  devers  Paris. 

Adonc  estoit  uns  sièges  mis 

Par  manniere  d'une  bastille 

Aux  Tournelles,  chastel  *  habile, 

11 72  5      Qui  a  ce  temps  estoit  anglois. 

Lors  par  Moret  en  Gastinois 

I.  gaillon.  —  2.  la.  —  3.  mille.  —  4.  une  fortresse. 
a.  Indemnité  de  guerre. 


LE   MIROIR   DE  MARIAGE  877 

Vint  li  princes  a  tout  sa  route  ; 
Mais  ains  ne  partirent  pour  doubte 
Les  François,  saichans  sa  venue, 
Qui  ont  la  bastille  tenue.  1 1 780 

Par  .iiii.  jours  les  assailli, 
Sanz  prandre,  et  vivre  leur  failli  : 
La  n'avoient  ne  vin  ne  pain, 
Et  pour  ce  faillu  l'endemain 
Que  la  place  au  prince  rendissent  1 1735 

Et  eulx  aussi,  ou  qu'ilz  périssent 
Par  faim,  par  soif  ou  par  default 
D'avoir  le  vivre  qui  leur  fault. 
La  fut  prins  en  celle  bastille 
5y5  a      Haguenier,  seigneur  de  Boville;  11 740 

Le  sires  d'Aigreville  y  fu 
Prins  aussi;  la  se  sont  rendu 
Jehan  des  Barres  et  du  Plessié 
Caillons,  et  pas  n'y  ont  '  lessié. 
Jusqu'à  .XL.  prins  en  ont,  1 1745 

Tant  chevaliers  comme  escuiers, 
Qui  tuit  furent  la  prinsonniers. 
Le  roy  anglois  print  son  séjour, 
Le  mardi  de  mars  derrain  jour,  1 1750 

L'an  mil  .ccc.  cinquante  et  neuf, 
A  Chantelou  ;  le  mieulx  qu'il  puet, 
Se  loga  et  son  ost  emprès  ; 
De  leur  logis  dura  le  très  ^ 
Jusqu'à  Longjumel  et  Corbeil.  1 1755 

Frère  Symon,  dont  parler  veil, 
De  Langres,  maistres  et  divins 
De  l'ordre  de  tous  Jacobins, 
Légat  envoie  celle  année 
Du  pappe,  fist  faire  assemblée  1 1760 

I.  nont. 

a.  La  suite  des  tentes. 


378  LE  MIROIR  DE  MARIAGE 

Pour  la  paix  le  grant  venredi, 

A  Longjumel,  l'an  que  je  di; 

Et  la  envoia  le  régent 

Ceuls  qui  s'ensuivent  de  sa  gent, 
1 1765     Des  plus  grans  et  plus  tionourables. 

La  fut  presens  le  connestables 

De  Fiennes  et  Bouciquaux, 

Qui  fut  de  France  mareschaux; 

Garencieres  y  ont  mené, 
1 1770     Et  de  Vinay  ou  Daulphiné 

Y  fut  le  seigneur,  ce  me  semble; 

Si  fist  messire  Guichart  d'Angle, 

Tous  grans  seigneurs  et  chevaliers. 

Clers  y  avoit  et  conseilliers 
II 775     Assez,  dont  pour  briefté  me  passe.  5y5  h 

Pour  les  Anglois  sont  en  la  place 

Le  duc  de  Lancastre  en  personne, 

Le  conte  de  Norehantonne 

Et  le  conte  de  Vuarvy, 
1 1780     Chandos  et  Gaultier  de  Mauny, 

Hannuyer;  mais  petit  y  fyrent, 

Car  sanz  traictié  se  départirent 

Du  lieu  de  ^  la  maladerie, 

Tant  l'une  com  l'autre  partie. 


XCVL  —  D'aucuns  traictiez  entre  le  régent  de 
France  et  les  Anglois  estant  près  de  Paris  en  espé- 
rance DE  PAIX. 

1 1785      Le  mardi  .vu.  jours  en  apvril  *, 
Le  roy  d'Angleterre  et  si  fil 

*  Vers  1 1785-12060  publiés  par  Crapelet,  p.  247-257,  et  par  Tarbé, 
Mir.,  p.  i6i-iy5. 
I.  et  de. 


I 


LE  MIROIR  DE  MARIAGE  879 

Après  Pasques,  que  je  ne  mante, 
L'an  mil  .ccc.  avec  soixante, 
De  leurs  logis  se  deslogierent, 
Et  près  de  Paris  se  logierent  1 1790 

A  Vanves  et  a  Chasteillon 
Lez  Montrouge  et  tout  environ, 
A  Caichant  et  a  Vaugerart, 
A  Gentilly  et  autre  part, 

A  Yssi,  aux  autres  villaiges,  1 179^ 

Ou  ilz  prindrent  leurs  herbergages  '; 
Mais  droit  devant  Paris  et  contre 
Firent  de  leurs  batailles  monstre 
Longuement,  mais  nulz  n'en  yssi. 
Cependent  l'abbé  de  Clugny,  1 1800 

Légat  du  pappe  pour  la  paix, 
Remist  les  traicteurs  sus,  mais 
Par  devers  la  Tombe  Ysoré 
Ne  qu'au  venredi  aouré  ^ 
Ne  firent  la  seconde  foys.  i  i8o5 

Combien  que  de  par  les  deux  roys 
5^5  c     Près  de  Paris  a  une  lieue, 

A  un  lieu  qu'om  dit  la  Banlieue, 

Fussent  en  la  maladerie 

Assemblez,  ne  traictierent  mie.  1 1810 

L'uyteve  de  Pasque  '  ensuient, 

Ly  rois  anglois  et  si  suyent 

Deslogierent  au  tresmatin  ; 

Vers  Chartres  prannent  leur  chemin, 

Mais  devant  Paris  se  moustrerent  i  i8i5 

Leurs  batailles  et  arresterent. 

Ou  il  avoit  maint  pannoncel. 

Au  lez  par  devers  Saint  Marcel, 

Et  illecques  firent  séjour 


I.  herbergeges.  —  2.  pasques. 
a.  Vendredi-Saint. 


380  LE   MIROIR    DE   MARIAGE 

1 1820     Jusqu'environ  le  '  tiers  du  jour, 

Attendans  qu'om  dust  saillir  lors. 

Mais  tout  fut  fermé  par  dehors, 

Les  murs  et  les  portes  garnies 

De  gens  d'armes,  d'artilleries, 
11825      Qui  en  bon  arroy  se  tenoient, 

Et  adonc,  quant  les  Anglois  voient 

Que  nulz  de  Paris  ne  sauldroit  ^, 

Hz  se  partent  le  chemin  droit 

A  Chartres,  et  "*  eulx  et  leur  route  : 
I  i83o      Li  feux  en  pluseurs  lieux  se  boute 

De  par  eulx  aval  et  amont, 

Ainsis  que  le  chemin  s'en  vont. 

A  Bonneval,  a  Chastiaudun 

S'en  va  li  roys  et  son  commun, 
II 83  5      Qui  par  l'abbé  et  autre  gent 

Manda  et  fist  dire  au  régent 

Que,  s'il  vouloit  a  la  paix  tendre, 

Voulentiers  y  feroit  entendre, 

Mais  qu'on  envoiast  après  lui. 
1 1840     Et  moy,  qui  de  ce  temps  la  suy, 

Sçay  bien  que  lors  y  envoya 

Le  régent,  et  a  ceuls  proya  5j5  d 

Qui  de  par  lui  envolez  sont 

Que  tant  facent,  puis  qu'ilz  y  vont, 
1 1845      Que  bonne  paix  puist  estre  fecte, 

Mais  qu'elle  soit  seure  et  parfecte 

Au  bien  et  a  la  délivrance 

De  son  père,  le  roy  de  France, 

Au  proufit  du  peuple  commun, 
I  i85o     A  l'onneur  d'eulx  et  d'un  chascun, 

Qui  traicteront  ceste  besongne. 

Or  fault  que  les  traicteurs  espongne  * 


I .  le  manque.  —  2.  et  manque. 

a.  Ferait  une  sortie.  —  b.  Je  nomme  les  plénipotentiaires. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  38 1 

Qui  s'en  vont  :  a  Dieu  les  commans  ^^î 
L'un  messire  Jehan  de  Dormans 
Fut  et  evesque  de  Beauvès,  1 1855 

De  monseigneur  le  régent  près, 
Son  chancellier  de  Normandie, 
Qui  Tama  de  cuer  en  sa  vie, 
Car  saiges  clers  fut  et  preudoms.  ^ 

Des  nobles  y  fut  uns  hauls  homs,  11860 

Jehan  de  Meleun,  saige  et  habile, 
Qui  fut  conte  de  Tancarville, 
Puissans  et  nobles  chevaliers, 
Qui  encor  estoit  de  Poitiers 
Prinsonniers  des  Anglois  sanz  faille,        1 1865 
Ou  il  fut  prins  a  la  bataille. 
La  ala  Bouciquaux  aussi, 
Le  sires  de  Montmorancy  ; 
Ly  sires  y  fut  de  Vignay, 
Jehan  de  Groslée,  bien  le  sçay,  1 1870 

Tous  chevaliers,  et  de  Bucy 
Y  fut  li  presidens  aussi 
Symons,  premiers  du  parlement, 
Afin  d'ouvrer  plus  saigement; 
Et  avec  eulx  s'en  sont  aie  11875 

Pierres  dit  de  la  Charité, 
5^6  a     De  l'église  de  Paris  chantre. 

Maistre  Estienne  de  Paris  antre 

Avec  eulx  et  Jehan  d'Augerant, 

Doien  de  Chartres  qui  fut  grant;  1 1880 

De  Dormans  fut  maistre  Guillaume, 

Et  Jehan  Maillart  pour  le  royaume, 

Tous  clers,  excepté  le  bourgois, 

Et  pluseurs  autres  celle  fois 

Qu'il  n'est  ja  mestier  que  je  nomme.        1 1885 

Savoir  firent  tuit  cil  prodomme 

a.  Je  les  recommande  à  Dieu. 


382  LE  MIROIR   DE  MARIAGE 

Au  roy  anglois  que  prest  estoient 

De  traictier  puis  que  ilz  *  sçaroient 

En  quel  lieu  dussent  assembler. 
1 1890     Respondre  leur  fist  et  mander 

Qu'a  Bretigny  envoieroit 

Ses  gens,  et  que  ^  la  fussent  droit  [: 

Vendredi,  premier  jour  de  may, 

L'an  .Lx.,  que  dit  vous  ay, 
11895     A  une  lieue  ou  environ  j 

De  Chartes.  Et  ainsis  fist  ^  on.  'y 

Pour  le  roy  d'Angleterre  ala  :| 

Le  duc  de  Lancastre,  et  mena  i 

De  Suffort  et  Norehantonne 
1 1900     Et  de  Vuarvich  en  personne 

Les  ^  .III.  contes,  et  de  Mauny  ;, 

Gautier,  et  cellui  de  Broucy,  J 

Qui  Berthelemy  avoit  nom,  t 

Et  un  chevalier  de  renom,  r 

II 905     Regnault,  seigneur  de  Cobehan^  I 

Et  pluseurs,  si  comme  j'entan,  \ 

Jusqu'au  nombre  de  vint  et  deux,  1 

Qui  toute  la  sepmaine,  entr'eulx 

Et  les  François  dessus  escrips,  ; 

1 1 9 1  o     Traicterent  tant  que  Dieu  mercis  1 

Qu'a  l'uitisme  jour  ensuient  f 

Dudit  mois  sont  liez  et  joyent  3y6  b        ,î 

Pour  la  paix  qu'ilz  orent  traictée, 

Qui  cy  vous  sera  recitée,  \ 

1 1 9 1 5     Et  dont  monseigneur  le  régent  • 

Fist  belles  lettres  a  sa  gent 

De  tenir  tout  ferme  et  estable. 

Et  le  prince  par  cas  semblable 

Le  fist  par  lettres  et  nommèrent 
1 1920     Par  leurs  noms  ceulsqui  la  ^  traicterent, 

t.  quilz.  —  2.  que  manque,  —  3.  le  fist.  —  4.  Ces.  —  5.  la  manque. 


LE   MIROIR   DE   MARIAGE  383 

Qui  ja  sont  dessus  recité  : 
C'est  que  le  roy  par  le  traicté 
Edouart,  qui  nous  faisoit  guerre, 
Aroit,  oultre  toute  la  terre 
Qu'en  Gascoingne  tint  et  Guienne,  1 1925 

Toute  la  terre  comme  sienne 
Que  le  roy  de  France  y  avoit, 
Et  ainsi  comme  il  la  tenoit 
Et  que  ses  ancesseurs  la  tindrent. 
Et  puis  après  au  traicté  tindrent  i  igSo 

Que  la  conté,  ville  et  chastel 
De  Poitiers,  qui  fut  fort  et  bel, 
Tout  Poitou,  le  fiest  ^  de  Thouart 
Et  Belleville  de  sa  part, 

Et  encor  autres  villes  maintes,  11 935 

La  cité  et  chastel  de  Sainctes, 
Tout  Xantonge,  que  je  ne  mante, 
Deçà  et  delà  la  Charente, 
La  cité,  le  chastel  d'Agen, 
Et  tout  Agenois,  or  m'enten,  11940 

Pierregort,  chastel  et  cité. 
Et  tout  Pereguis,  c'est  pitéj 
Lui  fut  puis  livré,  et  Lymoges, 
Sanz  excepter  chasteaux  ne  loges. 
Tout  le  pais  de  Lymosin,  ii945 

Caours  et  tout  le  '  Caourcin. 
Syô  c     Tarbe,  ville,  pais  et  terre 

Et  de  Bigorre  voult  requerre 

La  conté,  qui  lui  fut  donnée, 

La  terre,  pais  et  contrée  1 1950 

De  Gaurre,  et  encor  ot  il  mesmes 

Chastel  et  cité  d'Angolesme, 

Et  le  pais  d'Angolesmois; 


I.  le  manque, 
ai  Fiet. 


384  LE   MIROIR   DE  MARIAGE 

Encor  ot  il  a  celle  fois 
1 1955      De  Roddès  chastel  et  cité, 

Et  Rouergue  a  perpétuité; 

Et  encor  mist  en  son  eschac  ^ 

Que  se  Foyez  ne  Armignac, 

Perregort,  le  conte  de  l'Isle 
1 1960      Tenoient  ne  chastel  ne  ville 

Ne  de  Lymoges  le  viconte, 

En  tous  les  pais  que  je  compte, 

Qu'au  roy  anglois  fissent  '  hommaige 

Es  diz  lieux  de  leur  heritaige  ; 

1 1965      Pareillement  et  sans  ofFence  ; 

Qu'ilz  faisoient  au  roy  de  France  I 

Et  tous  devoirs  acoustumez  ;  J 

Ainsis  fut  li  faiz  pourparlez.  l 

Item  le  dit  roy  d'Angleterre 
1 1970      Dubt  ravoir  trestoute  la  terre 

Que  tindrent  ses  prédécesseurs 

Et  qui  fut  a  ses  ancesseurs, 

Qu'il  voult  au  traictié  reclamer, 

Qui  est  a  Monstreul  sur  la  mer  ; 
II 975      Item  la  conté  de  Ponthieu, 

Sanz  excepter  ville  ne  lieu, 

La  ville  et  chastel  de  Calays, 

Et  tout  environ  a  eslays, 

Merc  '',  Sangates,  Hame,  Coulongne  ' 
1 1980      Et,  pour  mieulx  valoir  sa  besongne, 

Wales,  Oye  et  appartenances, 

Seignouries  et  appendances,  5y6  d 

Les  boys,  rivières  et  mares 
Jusqu'à  l'angle  au  grant  lac,  et  près 
1 1985      De  Guines  jusques  au  Fretin, 

Et  toute  la  conté  enfin. 


I.  feroient.  —  2.  Mec.  —  3.  boulongne. 
a.  Butin. 


LE   MIROIR   DE  MARIAGE  385 

Villes,  chasteaulx,  terres,  usines  ^, 
Que  le  derrain  conte  de  Guines 
Tenoit  en  la  dicte  conté, 

Avant  ce  qu'il  fust  trespassé.  1 1 990 

Et  a  toutes  les  seignouries. 
Que  cy  dessus  sont  esclarcies. 
Aux  foiz,  aux  droiz  et  aux  hommaiges, 
Aux  ressors  et  aux  heritaiges 
Et  a  tout  ce  qui  s'en  despent,  1^995 

Le  roy  de  France  et  le  régent 
Durent  renuncier  au  proufît 
Du  roy  anglois,  par  leur  escript, 
Et  de  ses  hoirs,  et  leur  bailler, 
Sanz  mal  engin,  comme  héritier,  1 2000 

Les  diz  lieux,  sans  faire  l'estrange  ^  , 
Dedens  la  Saint  Michiel  archange, 
Ensuiant  une  année  après 
Au  plus  tart,  et  en  seront  près 
Au  dit  jour,  et  sanz  nulle  faille.  i20o5 

Et  parmy  cecy  qu'om  leur  baille, 
Le  roy  d'Angleterre  et  son  fis 
Renuncent  a  tous  les  profis 
Des  terres  qui  ne  sont  nommées 
En  ce  traicté  ne  exprimées,  120 10 

Aux  demandes  et  actions, 
Saisines  et  possessions 
Qu'il  disoit  avoir  en  personne 
Ou  royaume  et  en  la  couronne 
De  France  et  en  toute  la  terre  I20i5 

Dont  il  mouvoit  et  faisoit  guerre  : 
S']']  a     A  l'ommaige  de  Normandie, 

A  la  duché  et,  quoi  qu'om  die, 
A  souvraineté  '  et  demaine 

I.  A  la  souuerainete. 

a.  Fermes.  —  h.  Sans  s'écarter  de  ce  terme. 

T.  IX  35 


386  LE   MIROIR   DE   MARIAGE 

I2020      D'Anjou,  de  Thouraine  et  du  Mayne, 

A  l'ommaige  de  Flandre  '  aussi 

Et  de  Bretaingne.  Fist  ainsi 

Et  promist  pour  lui  et  ses  hoirs 

A  tenir,  et  encor  fut  voirs, 
1202  5      Que  dedans  la  Saint  Jehan  prouchaine,  i 

Cessant  trestout  loial  essoingne, 

Ou  dedans  .m.  sepmaines  puis, 

Feroit  que  li  roys  Jehans  conduis  ', 

Seroit  en  personne  a  Calays,  jj 

i2o3o     Afin  que  tous  ces  traictiez  fais  | 

Entre  les  gens  de  ces  deux  roys  | 

Fussent  accomplis  une  fois.  | 

La  le  rendroit  a  ses  despens  ; 

Mais  lui,  son  hostel  et  ses  gens, 
1 2o35      C'est  a  dire  du  roy  de  France, 

N'entreprandroit  ^  pas  la  despence, 

Fors  du  navire  et  des  vessiaux. 

Pour  admener  le  roy  et  ciaux 

Qui  estoient  de  son  hostel. 
1 2040     Et  si  dubt  avoir  sur  costel  ^ 

Ce  roy  anglois,  dont  nous  parlons, 

Du  roy  des  Frans  trois  millions 

D'escuz,  dont  l'en  seult  les  .11.  querre 

Pour  un  noble  d'or  d'Angleterre, 
12045      Dont  les  .vi'^.  mille  de  poys 

Lui  durent,  dedanz  .iiii.  moys 

Puis  que  le  roy  seroit  venu, 

Estre  sec  payé  et  rendu 

A  Calés  au  roi  Edouart 
1 2o5o      Ou  aux  autres  gens  de  sa  part  ; 

Et  ains  que  li  ans  fust  passez. 

De  ces  escus  que  vous  sçavez 

I.  flandres.  —  2.  Nentreprand. 
a.  En  plus. 


LE   MIROIR    DE   MARIAGE  3Sj 

5yy  b  En  dubt  .iiii'^.  mille  avoir; 
Et  ainsis,  ce  devez  sçavoir, 
Chascun  an  jusqu'à  fin  de  paye.  1 2o55 

Les  hostaiges,  c'est  chose  vraie, 
Voult  avoir  le  roy  d'Angleterre, 
Qui  s'ensuivent,  avec  la  terre 
Et  l'argent  dessus  esclarcy. 
Vous  trouverez  les  noms  icy  :  1 2060 


XCVII.  —  Des  hostaiges  qui  furent  baillez  pour 
LE  ROY  Jehan  prinsonnier  en  Angleterre. 

Loys,  conte  d'Anjou,  premiers  *, 

Et  Jehan,  conte  de  Poitiers, 

Qui  furent  filz  du  roy  de  France; 

Philippe,  son  frère,  s'advance 

Qui  estoit  lors  duc  d'Orliens  :  1206 5 

Hostaiges  fut,  et  es  liens 

Des  Anglois  .xl.  par  nombre 

Grans  seigneurs,  qui  a  droit  les  nombre, 

Dont  .XVI.  y  a  des  prinsonniers 

De  la  bataille  de  Poitiers,  12070 

Qui  au  derrain  nommé  seront. 

Et  ceuls  ci  premiers  se  diront  : 

L'un,  le  frère  au  conte  de  Bloys, 

Le  conte  de  Valentinois, 

De  Saint  Pol,  Pierre  d'Alençon,  12075 

Pour  seureté  de  la  rançon, 

Harrecourt  et  de  Porcien, 

Le  conte  de  Bresne  '  ancien. 

Le  bon  conte  de  Waudeniont 


*  Vers  1 2o6i'j  '2iu3  publiés  par  Crapelet,  p.  'j5'j-258,  et  par  Tarbé, 
Mir.,p.  ijd-iSi . 
I.  bresme. 


388  Le  Miroir  t>E  màriaûë 

12080      Et  le  vicomte  de  Beaumont, 

Le  conte  de  Forests  aussi, 

Bourbon,  le  sires  de  Coucy, 

Le  sires  de  Preaulx,  Saint  Venent, 

Hangest,  Fyennes  ensement, 
i2o85      Grancieres,  le  daulphin  d'Auvergne; 

Montmorancy  bien  s'i  gouverne, 

Guillaume,  nommez  de  Craon,  Sjj  c 

Loys  de  Harrecourt,  dit  on. 

Des  prinsonniers  de  la  bataille, 
1 2090     Philippe  de  France,  sanz  faille. 

En  fut  l'un,  et  le  conte  d'Eu; 

De  Ponty  fut  prins  a  ce  ^  jeu 

Le  conte,  et  cilz  de  Longueville, 

Et  le  conte  de  Tancarville  ; 
12095      De  Sarebruche  et  Vantadour 

Y  furent  ambdui  li  contour  ^, 
Joingny,  Sancerre  et  Dampmartin, 
Craon,  Vendosme  ^,  Aucerre  enfin  ^, 

Y  fut  Aubigny  et  Derval 
12100     Et  d'Odenehan  le  marchai, 

Lesquelz  .xvi.  dessus  nommez, 
Puis  qu'il  ne  fussent  ransonnez 
Par  avant  le  tiers  jours  de  may, » 

I.  ce  manque.  —  2.  vendosme  manque  dans  l'énumération  des    ib  pri- 
sonniers. —  3.  et  en  la  fin. 

a.  Les  comtes. 


De    la    MATIERE    DE    CE    LIVRE    NE    TRAICTA    l'aCTEUR  PLUS 
AVANT   POUR   MALADIE   QUI    LUI    SURVINT,    DE    LAQUELLE   IL 

MOURUT.  Dieu  lui  pardoint  a  l'ame  !  Amen  ! 


TABLE 


DES 


MATIERES   DU    NEUVIEME   VOLUME 


Ci  commencent  les  rubriches  du  livre  appelle 
le  Miroer  de  mariage  '. 


Pages. 


I.  —  Comment  l'acteur  commence  sa  matere  des 

AMIS  DE  Fortune 

II.        Comment  l'en  pourra  discerner  'entre  vrai 

AMI    ET   AMI    FORTUNEL,    ET    COMMENT    DeSIR, 

Folie,  Servitute  et  Faintise  "  viennent 
admonnester  ^  A  Franc  Vouloir  qu'il  se 
marie  pour  avoir  lignie,  afin  qu'il  puist 

continuer  son  espece 

III.  —  Exemple  de  mariage,  par  ce  que  les  brutes 

RESTES  HABITENT  MASLE  AVECQUES  FEMELLE 
POUR  GENERACION  AVOIR 


1.  Cette  table,  qui  offre  quelques  différences  avec  les  rubriques  insérées 
dans  le  corps  de  l'ouvrage,  occupe  dans  le  ms.  fr.  840  de  la  Bibl.  nat.  les 
fol.  577  c-578  d.  —  Nous  avons  ajouté  les  numéros  d'ordre  et  la  pagi- 
nation. 

2.  Le  ms,  porte  le  mot  Franchise. 

3 .  Le  mot  manque  à  la  tabké 


Sqo 


TABLE   DES   MATIÈRES 

IV.  —  Autre  approbacion  de  mariage  par  l'Ancien 
Testament  pour  generacion  avoir 

V.  —  Des  biens  qui  generalment  sont  en  mariage, 

SUPPOSÉ  qu'il  n'y  eust  point  de  LIGNIE 10 

VI.  —  Des  femmes  de  l'Ancien  Testament  qui  ont 
esté  secourables  a  leurs  maris,  et  pre- 
mier la  femme  ThOBIE 12 

VII.  —  Comment    Franc    Voloir    est    aucunement 

ESMEU  PAR  LES  .IIII.  DESSUS  NOMMEZ,  ET  NE- 
ANTMOINS  PRIST  CERTAIN  TEMPS  DE  DELIBERA- 
CION   POUR  RESPONDRE I  8 

VIII.  —  Comment  Franc  Vouloir  compare  mariage  a 

PLUS  dure  CHOSE  QUE  GAIGE  DE  BATAILLE 
corporel 20 

IX.  —  Comment  Franc  Vouloir  pense  a  la  fran- 
chise ou  IL  EST  et  CONSIDERE  LA  SERVITUTE 
OU  l'en  le  VEULT  BOUTER 2  2 

X.  —  Comment  Franc  Voloir  discerne  en  son  cuer 

PLUSEURS  choses  POUR  SOY  DESISTER  DE 
MARIAGE 2  5 

XI.  —  Comment  Franc  Vouloir  après  ces  choses 

PENSE  AUX  BIENS  DE  MARIAGE  DONT  IL  EST 
AUCUNEMENT  ENTREPRIS  PAR  LA  PROMOCION 
DES  .IIII.  DESSUS  NOMMEZ,  ET  QUELLE  FEMME 
IL   DESIRE  AVOIR 27 

XII.  —  Exemple  de  la  dure  servitute  de  mariage 

PAR  CELLUI  QUI  JUGA  LE  LOUP  PRIS  A  ESTRE 
MARIÉ  POUR  LA  PLUS  GRANT  LANGOUR  Qu'iL 
PEUST  PENSER 3o 

XIII.  —  Comment  Franc  Vouloir  escript  a  son  grant 

AMI  Répertoire  de  Science  pour  avoir  son 
oppinion  sur  ce  que  les  .IIII.  dessus  nom- 
mez lui  ont  admonnesté 37 

XIV.  —  Comment  Répertoire  de  Science  cerche  tous 

ses  livres  et  escript  une  epistre  a  Franc 
Vouloir,  son  disciple,  sur  l'estat  de  ma- 
riage, contenent  sa  conclusion 40 

XV.  —  Des  charges  qui  sont  en  mariage  pour  le 
mesnage  soustenir  '  avec  les  pompes  et 
granz  bobans  des  femmes 42 

XVI.  —  Cy  PARLE  CONTRE  TOUS  CEULS  QUI  FONT  NOPCES 


I.  Le  mot  manque  à  la  table. 


TABLE    DES   MATIÈRES  89 1 


SUMPTUEUSES  ET,  QUELQUE  LARGESCE  QUI  Y 
SOIT,  DES  PLAINTES  QUE  CHASCUN  Y  FAIT  COM- 
MUNEMENT         5o 

XVII.  —  Comment  mariage  n'est  que  tourment,  quel- 

que FEMME  ne  de  QUELQUE  ESTAT  QU'ON  LA 
PRANGNE,  ET  QUE  EN  CELLE  CHARGE  CHEIST 
MIEULX  ADVI8  QUE  EN  ACHAT  DE  BESTE  MUE.  .     53 

XVIII.  —  Des    granz    ennuis    de    mariage    quant    la 

FEMME  EST  BELLE 56 

XIX.  —  Des  griefs  et  ennuis  d'omme  et   de  femme 
quant  elle  est  belle  et  le  mari  LA  refuse 

ALER  aux  FESTES  et  aux  DEDUIS 58 

XX.  —  Comment  c'est  tourment  que  mariage,  quant 
la    femme   est    laide   ',  belle,   riche  ou 

POVRE 6o 

-  XXI.  —  Des  divers  engins  et  agais  que  femme  appa- 
reille A  SON  MARI  QUI  NE  CONSENT  PAS  SA 
VOLUNTÉ 64 

XXII.  —  Des  inconveniens  qui  adviennent  en  mariage 

PAR  LES  ENFANS,  SUPPOSÉ  QUE  l'eN  SE  MARIE 

POUR  AVOIR  LIGNIE 69 

XXIII.  —  De   l'effect   qui  communément  advient  des 

ENFANS  ENVOIEZ  AUX  DROIZ  CIVILZ  ET  CANONS, 
EN  ESPERANCE  QU'lLZ  SOIENT  PRATICIENS,  EN 
CONCLUAND  QUE  BENEUREUX  EST  QUI  n'a  NULZ 
ENFANS 72 

XXIV.  —  Cy  MOUSTRE   QUE   c'est  POU  DE   GLOIRE  d'aVOIR 

ENFANS    DIFFORMES  ' 81 

XXV.  —  Cy  CONCLUT  en  prouvant  par  escripture  que 

MILLEUR  VIE  EST  CONTINENCE  QUE  MARIAGE.  .  82 

XXVI.  —  Exemple  de  ce  que  dit  est  par  un  philosophe 

appelle  CiCERO  qui   REPUDIA  ThERANCE,    SA 

femme,  pour  son  pechié,  pour  ce  que  c'est 

FORT   d'entendre  A   FEMME  ET  A  SCIENCE 83 

XXVIÏ.  —  Exemple  par  Cathon  que  ce  n'est  que  tour- 
ment au  riche  d'espouser  povre  femme  ou 
contrefaicte 84 

XXVIII.  —  Autre  exemple  de  l'Ancien  Testament  de 
Dalida,  femme  de  Sanson,  par  laquelle  il 
fut  trahis 87 


1.  Le  mot  manque  à  la  table. 

2.  La  table  porte  :  enfans  en  religion;  cf.  p.  81,  note  i. 


392 


TABLE  DES   MATIERES 
XXIX.  —  Comment  Dyannira  mist  a  mort  Hercules,  le 

VAILLANT  CHEVALIER,  PAR  LA  CHEMISE  ENVE- 
NIMÉE    89 

XXX.  —  De   la  faulce  Herodiade,  qui    fist  mettre 

A  MORT  SAINT    JeHAN  BaPTISTE 92 

XXXI.  —  Cy    parle    des   chalours    desordonnées  et 

IMPUDICITÉ  des  femmes 94 

XXXII.  —  Encor  preuve  par  Juvenal  qu'il  est  po  ou 

nulles  femmes  sainctes 98 

XXXIII.  —  Comment  femmes  faingnent  pelerinaige  pour 

VILLOTER  ET  ESTRE  VEUES,  ET  DE  LA  CHARGE 
d'enfans  nourrir 1 00 

XXXIV.  —  Des  chastiemens  que  les  mères  donnent  aux 

MARIS  DE  leurs  FILLES,  POUR  LES  DUIRE  A 
ce  QUE  LEURS  FEMMES  VOISENT  VILLOTER  EN 
VILLE 1 05 

XXXV.  —  Comment  la  mere  moustre  au  mari  de  sa  fille 

QUE  PAR  CROPIR  A  l'oSTEL  NE  PUET  SÇAVOIR 
BIEN  NE  HONEUR,  SE  ELLE  NE  FREQUENTE  SES 
VOISINS  ET  VOISINES I O7 

XXXVI.  —  Comment  après  la  manière  d'offrir  et  après 

LA  paix  PRANDRE,  IL  FAULT  FERE  LES  HO- 
NEURS  AU  PARTIR  DU  MOUSTIER III 

XXXVII.  —  Comment  le  mari  aveuglé  par  les  paroles 

DE  LA   MERE  LAISSE  ALER  SA  FEMME    AU  MAR- 

CHIÉ  ET  PARTOUT   VILLOTER II  7 

XXXVIII.  —  Comment    la    femme    revenue    de   villoter 

TANCE  et  brait,  ET  PUIS,  POUR  MIEULX  DECE- 
VOIR SON  MARI,  VA  COUCHIER 121 

XXXIX.  —  Comment   le  povre   dolereus   envelopé  de 

PAROLES  promet  A  SA  FEMME  Qu'iL  LUI  LAIS- 
SERA FAIRE  A    SON   GRÉ  ET  LUI    CRIE  MERCY..        1 24 
XL.  —  Du  DANGIER  EN  QUOY  s'eST  MIS  LI  POVRES  MARIS 

QUI  DEFFENT  A  SA  FEMME  TANT  VILLOTER I28 

XLI.  —  Exemple  CONTRE  ceulx  qui  se  fient  en  amour 

DE  FEMME I  3  l 

XLII.  —  Comment  aler    aux    festes   et  aux   places 

COMMUNES  FUT  INTRODUIT  POUR  TRAICTIER 
d'amours,   ET  ENCOR  LE  FAIT    ON  A  PRESENT.         l33 

XLIII.  —  Comment  femmes  procurent  pour  aler  aux 

PARDONS,  NON  PAS  POUR  DEVOCION  QU'eLLES 
AIENT,  MAIS  POUR  VEOIR  ET  ESTRE  VEUES   ...         l36 

XLIV»  —  Des  chevaliers  errans  aians  jeunes  femmes, 

ST  Ofi  L'ePPBGT  QUI  S*fiN  SUITéU.iii.iiiié.        i^î 


TABLE   DES    MATIÈRES  SqS 

XLV.   —  A    QUELZ    NOBLES    MARIAGES    EST  PERMIS    ET    EN 

QUELZ  CAS H^ 

XLVI.  —  Exemple    que    vérité    et    loyauté    vaint, 
PROUVÉ  par  Suxanne  et  les  faulx  prestres 

QUI  mauvaisement  l'accusèrent 145 

XLVII.  —  Comment  ceuls  qui  ont  l'administracion  de 

JUSTICE  CONTREVERITÉ  oppriment  les  POVRES, 

ET  LES   RICHES   LAISSENT   SANZ    PUGNICION. .  .  .         I  5o 

XLVIII.  —  Contre  les  prelaz  d'au  jour  d'ui  qui  '  sont 

TROP     CURIAUX     ET     MONDAINS     SANZ     SERVIR 

Dieu  et  l'Eglise 1^4 

XLIX.  —  Comment  les  sains  prelaz  du  temps    passé 
n'aquistrent  pas  paradis  par  fere  ainsis 

que  les  prelas  de  maintenant 162 

L.  —  Comment  les  prelaz  d'au  jour  d'ui  en  leur 
VIE  desordonnée  veulent  estre  appellez 

TRESSAINS I  70 

LI.  —  Cy  est  prouvé  PAR  ANCIENS  PHILOSOPHES  QUH 
BEAUTÉ  DE  FEMME  EST  COMMENCEMENT  DE 
RAGE  ET  PERVERTISSEMENT  d'OMME I  74 

LU.  —  Exemple  que  par  femme  on  pert  tout  sens 

ET  entendement,  JA  SOIT  CE  QUE  LA  CAUSE 

d'amour  soit  honneste 1 76 

LUI.  —  Exemple  comment  au  jour  d'ui  en  mariage 
l'en  quiert  plus  l'avoir  par  avarice  que 

le  bon  corps  de  femme 178 

LIV.  —  Conclusion  par  manière  de  conseil  de  rebou- 
ter mariage,  prouvée  par  les  saiges  an- 
ciens QUI  frain  n'y  sceurent  mettre 181 

LV.  —  Autres  exemples  de  ce  mesmes  et  que  le  plus 

SEUR    EST    FUIR    FEMME,   SOIT    PROPRE    OU  ES- 
TRANGE I  84 

LVI.  —  Comment  Répertoire  de  Science  admoneste 
Franc  Vouloir,  son  disciple,  de  fuir  sou- 
verainement LE  DELIT  DE  FEMME  ESTRANGE.        186 

LVII.  —  Comment  beauté  de  femme  est  comparée  a 

LA    rose    qui   incontinent  PASSE,   SEICHE    ET 
AMORTIST  SON   ODEUR   ET  BEAUTÉ I90 

LVIII.  —  Exemple  par  la  femme  Job,  que  l'en  ne  doit 

POINT  POUR  DELIT  CHARNEL  PRANDRE  PROPRE 
femme 1 96 


tt  Le  mot  manque  à  la  tabU, 


394  TABLE   DES   MATIÈRES 


LIX.  ~  Cy  parole  Répertoire  de  Science  a  Franc 
Vouloir  de  la  fontaine  de  compunction 

et  par  quelle  MANIERE  l'EN  Y  PUET  ET  DOIT 
VENIR,  POUR  LUI  MOUSTRER  LE  CHEMIN  DES 
NOCES  ESPIRITUELLES,  LESQUELLES  IL  LUI 
ENNORTE  PRANDRE  PAR  DESSUS  LES  TEMPO- 
RELLES    200 

LX.  —  Comment  pour  admonester  Franc  Vouloir  a 

BIEN    faire,     lui    MOUSTRE     REPERTOIRE     DE 

Science  par   son    epistre   la    briefté   de 

nostre  age  et  la  doleur  de  vieillesce 2o9 

LXI.  —  Comment  Franc  Vouloir  est  admonesté  de 

SOY  DESISTER  ET  GETTER  HORS  DU  FLUM  DE 
LUXURE  PAR  PRIER  DiEU  ET  SUIR  VIE  CONTEM- 
PLATIVE, ET  DES  .VII.  FONTAINES  d'IsRAEL...  212 
LXII.  —  EpILOGACION  en  BRIEF  des  choses  et  CHAPI- 
tres devant  traictiez  pour  retraire 
Franc  Vouloir  des  nopces  temporeles,  et 

parle  des  espiritueles 2  i9 

LXIII.  —  Comment    il  fut  deffendu    au  peuple    qui 

PARTIT  '  d'EgIPTE  ESPOUSER  FEMMES  DES  .VU. 
NASCIONS  CaNANÉES 225 

LXIV.  —  Exemple  de  non  prandre  seconde  foiz  femme 

PAR  LES  MEURS  DE  LA  PREMIERE 229 

LXV.  —  Cy  est  ennorté  Franc  Vouloir  de  laissier 

LE  MARIAGE  TEMPOREL  ET  PRANDRE  l'eSPIRI- 

tuel 234 

LXVI.  —  Des  .m.  oignemens  propres  a  garir  les  ble- 

ciEz  ou  mariage  espirituel 287 

LXVII.  —  Cy  est  encores  ennortez  Franc  Vouloir  de 

PRANDRE  LE  MARIAGE  ESPIRITUEL 289 

LXVIII.  —  Comment  l'en  ne  devroit  point  laissier  le 

MARIAGE  ESPIRITUEL  POUR  LE  TEMPOREL  %  ET 
DES     VESTEMENS   ET    AOURNEMENS     DES    MARIS 

ESPIRITUELZ 245 

LXIX.   —  EXPOSICION    DE     LA    SAINCTE      ESCRIPTURE     DES 

AOURNEMENS  AUX  MARIS  ESPIRITUELZ 249 

LXX.  —  Comment  par  nostre  loy  nul  n'est  con- 
traint DE  FEMME  PRANDRE  EN  MARIAGE  TEM- 
POREL, MAIS  EST  EXPRESSEMENT  REPUGNANT 
CHOSE  ENTRE  CLERS  ET  CHEVALIERS 2  56 


1 .  Les  mots  qui  partit  manquent  à  la  table. 

2.  On  lit  à  la  table  :  temporel  pour  lespirituel. 


TABLE   DES   MATIÈRES  SqÔ 


LXXI.  —  Comment  et  par  queles  choses  nostre  nom 

EST  continué  après  NOSTRE  MORT  ET  REPUTE 
MIEULX   QUE  PAR  MARIAGE  TEMPOREL 26  I 

LXXII.  —  Comment  anciennement  les  princes  faisoient 

INSTRUIRE  LEURS  ENFANS  EN  SCIENCE  ET 
APRÈS  EN  ARMES,  EN  MOUSTRANT  COMMENT 
CHEVALERIE  A  TOUSJOURS  SUY  LA   CLERGIE.  .  .        264 

LXXIII.  —  Comment  chevalerie  est  au  jour  d'ui  des- 

TRUCTE   PAR    CE    QU'ELLE     HET    l'ESTUDE,    ET 

DE  l'iNTERPRETACION  DU  NOM  DE  CHEVALIER.        267 

LXXIV.  —  Comment  par  escripture,  vaillance,  science 

ET  beaux  FAIZ  des  ANCIENS,  MIEULX  EST 
LEUR  NOM   CONTINUÉ  QUE  PAR  MARIAGE 27O 

LXXV.  —  Comment  Répertoire  de  Science  en  conclu- 
sion    DE     SON    EPISTRE     ADMONNESTE    FraNC 

Vouloir,  son  disciple,  de  prandre  la  vie 

CONTEMPLATIVE  ET  DE  LAISSIER  l'aCTIVE 272 

LXXVI.  —  Comment  Désir,  Faintise,  Servitute  et 
Folie    vindrent    a    Franc  Voloir     pour 

SÇAVOIR  SA  DELIBERACION  SUR    MARIAGE 273 

LXXVII.  —  Comment    Franc  Vouloir  bailla    l'epistre 

QUE  LUI  AVOIT  ENVOIÉE  RePERTOIRE  AUX  .IIII. 

dessus  nommez,  qui  la  leurent,  et  com- 
ment Folie  prist  la   parole  devant  les 

AUTRES 276 

LXXVIII.  —  Cy  respont  Folie  a  aucuns  poins  de  l'epistre 
ENVOIÉE  A  Franc  Vouloir  en  récitant  en 

BRIEF  l'eFFECT  DE  l'EPISTRE 282 

LXXIX.  —  Comment  Folie  s'efforce   de  prouver  que 

MARIAGE  EST  PROFITABLES  ET  QUE  l'EN  n'y 
doit  PAS  QUERIR  CE  QUE  l'eN  n'y  VOULDROIT 
POINT  TROUVER 29O 

LXXX.  —  Comment  Folie   s'efforce   de  prouver  que 

CHASTETÉ  EST  ES  FEMMES  PAR  LES  SAINCTES 
QUI  CHASTEMENT  ET  CONTINENMENT  ONT  LE 
TEMPS  PASSÉ  VESCU ; 298 

LXXXI.  —  Comment  Folie  s'efforce  de  moustrkr  que 
Répertoire  n'a  récité  en  son  epistre  que 
fables,  et  preuve  chasteté  estre  en  fem- 
MES  PAR  LES  .XI".  VIERGES 3o3 

LXXXII.  —  Comment  Folie  admoneste  Franc  Vouloir  de 
SOY  marier,  et   que  point  ne   doit  avoir 

RESGART  A  l'ePISTRE  DE  REPERTOIRE,  EN  PROU- 
VANT QUE  VIERGE  NE  PUET  DEMOURER 3  I4 


396 


TABLE   DES   MATIERES 


LXXXIII.  —  Comment  après  les  solucions  faictes  de 
l'epistre  de  Répertoire  par  Folie,  Désir 

LA     FIT    TAIRE    ET    CHASTIE    FrANC   VoULOIR 

POUR  LE  RETRAIRE  DES  NOCES   ESPIRITUELES .         SlQ 

LXXXIV.  —  Comment  Desir  s'efforce  de  prouver  a  Franc 
Vouloir  que  ainsi  bien  vient  l'en  a  la 
fontaine  de  compunction  par  nopces  tem- 

poreles  que  espiritueles 324 

LXXXV.  —  Comment  Servitute,  quant  Desir  ot  parlé, 

PRIST  LA  parole  EN  BLASMANT  LA  DICTE  EPIS- 
TRE,  POUR  ENNORTER  FrANC  VoULOIR  A 
FEMME   PRANDRE 327 

LXXXVI.  —  Comment  Faintise  APRÈS  LES  TROIS  DESSUS  NOM- 
MEZ BLASME  Répertoire  et  son  epistre,  pour 
INDUIRE  Franc  Vouloir  au  mariage  tem- 
porel        33o 

LXXXVII.  —  Comment  Faintise  respont  a  autres  cas  par- 
ticuliers contenus  en  l'epistre  de  Réper- 
toire       333 

LXXXVIII.  — -  Comment  Franc  Vouloir  fut  pressé  des  .iiii. 
dessus  nommez  de  femme  prandre,  lequel 

PRIST    induces     pour    TOUZ   DELAIS    DE    RES- 

pondre  jusques  a  l'endemain 339 

LXXXIX.  —  Comment  Franc  Vouloir,  pour  donner  res- 

PONSE  AUX  .iiii.  DESSUS  NOMMEZ,  LEUR  EXPOSE 

SES  MOTIS  ET  SES  DOUBTES 34I 

XC.  —  Comment  Franc  Vouloir  moustre  autres  rai- 
sons PAR  LESQUELES  IL  DOUBTE  MARIAGE 
TEMPOREL 347 

XCI.  —  Comment    Franc    Vouloir  veu   les    moiens 

DESSUS   DIZ  conclut    AUX    .IIII.    DESSUS  NOM- 
MEZ qu'il  prandra  le  mariage  ESPIRITUEL.  .       352 
XCII.  —  Comment  Folie  hastivement  respont  a  Franc 

Vouloir  en  le  blasmant  de  sa  conclusion.      354 
XCIII.  —  Comment  Franc  Vouloir  respont  a  Folie  ' 
que  pas  ne  la  croira  et  que  pas  ne  lui  en 

sermonne 355 

XCIV.  —  Comment  Franc  Vouloir  fut  subjugué  aux 

BATAILLES    DE    CrECY    ET     DE    PoiTIERS    PAR 

Folie 365 

XCV.  —  Des    inconveniens   qui    aDvindrent  a  Paris 


ti  La  tabli  porte  soTisi 


tABLE  DES   MATIÈRES  [307 

PAR  Folie  et  du  débat  entre  le  prëvost 

DES  MARCHANS   ET  CEULX  DE  LA  VILLE 3-JO 

XCVI.  —  D'aucuns    traictiez    entre    le    régent   de 
France   et   les  Anglois   estans  près    de 

Paris  en  espérance  de  paix SyS 

XCVII.  —  Des  hostaiges  qui  furent  baillez  pour  le 

ROY  Jehan,  prinsonnier  en  Angleterre  . . .      387 

Cy  finent  les  rubriches  du  livre  appelle  le  Mirouer  de 
mariage  '. 


I.  Après  cette  ligne  on  lit  le  mot  tuffaument  dans  le  nts.,  gui  se  termine 
par  une  pièce  latine  publiée  précédemment  (t.  VII,  p.  2q3-3ii)  avec  sa  tra- 
duction française.  Cette  pièce  est  suivie,  comme  il  a  déjà  été  dit,  du  nom  du 
copiste  R.  Tainguy. 


Publications  de  la  Société  des  Anciens  Textes  français 
(En  vente  à  la  librairie  Firmin  Didot  et  C»«,  56,  rue 
Jacob  y  à  Paris.) 


Bulletin  de  la  Société  des  Anciens  Textes  français  (années  iSyS  à  1894). 
N'est  vendu  qu'aux  membres  de  la  Société  au  prix  de  3  fr.  par  année,  en 
papier  de  Hollande,  et  de  6  fr.  en  papier  Whatman. 
Chansons  françaises  du  xv  siècle  publiées  d'après  le  manuscrit  delà  Biblio- 
thèque nationale  de  Paris  par  Gaston  Paris,  et  accompagnées  de  la  musi- 
que transcrite  en  notation  moderne  par  Auguste  Gevaert  (1873).    Epuisé. 
Il  reste  quelques  exemplaires  sur  papier  Whatman  au  prix  de.  .    3^  fr. 
Les  plus  anciens  Monuments  de  la  langue  française  (ix«,  x«  siècles)  pu- 
bliés par  Gaston  Paris.  Album  de  neuf  planches  exécutées  par  la  photo- 
gravure (1875) 3o  fr. 

Brun  de  la  Montaigne,  roman  d'aventure  publié  pour  la  oremière  fois,  d'a- 
près le  manuscrit  unique  de  Paris,  par  Paul  Meyer  (1875) 5  fr. 

Miracles  de  Nostre  Dame  par  personnages  publiés  d'après  le  manuscrit  de 
la  Bibliothèque  nationale  par  Gaston  Paris  et  Ulysse  Robert;  texte  com- 
plet t.  I  à  VII  (1876,  1877, 1878,  1879,  1880,  i88i,  i883),  le  vol.  .    10  fr. 
Le  t.  VIII,  dû  à  M.  François  Bonnardot,  conoprend  le  vocabulaire,  la 

table  des  noms  et  celle  des  citations  bibliques  (1093) i5  fr. 

Le  t.  IX  et  dernier  contiendra  l'introduction  et  les  notes. 
Guillaume  de  Paterne  publié  d'après  le  manuscrit  de  la  bibliothèque  de  l'Ar- 
senal à  Paris,  par  Henri  Michelant  (1876) 10  fr. 

Deux  Rédactions  du  Roman  des  Sept  Sages  de  Rome  publiées  par  Gaston 

Paris  (1876) 8  fr. 

Aiol,  chanson  de  geste  publiée  d'après  le  manuscrit  unique  de  Paris  par 

Jacques  Normand  et  Gaston  Raynaud  (1877) 12  fr. 

Le  Débat  des  Hérauts  de  France  et  d'Angleterre,  suivi  de  The  Debate  be- 
tween  theHeralds  ofEngland  and  France,  byiohn  Coke,  édition  commen- 
cée par  L.  Pannier  et  achevée  par  Paul  Meyer  (1877) 10  fr. 

Œuvres  complètes  d'Eustache  Deschamps  publiées  d'après  le  manuscrit  de 
la  Bibliothèque  nationale  par  le  marquis  de  Queux  de  Saint-Hilaire, 
t.  I  à  VI,  et  par  Gaston  Raynaud,  t.  VII  à  IX  (1878,  1880,  1882,  1884, 

1887,  1889,  1891,  1893,  1894),  le  vol 12  fr. 

Le  Saint  Voyage  de  Jherusalem  du  seigneur  d'Anglure  publié  par  François 

BoNNARDOT  et  Auguste  LoNGNON  (1878) 10  fr. 

Chronique  du  Mont-Saint-Michel  (134.3-1468)  publiée  avec  notes  et  pièces 

diverses  par  Siméon  Luce,  t.  I  et  II  (1879,  i883),  le  vol 12  fr. 

Elie  de  Saint-Gille,  chanson  de  geste  publiée  avec  introduction,  glossaire 
et  index,  par  Gaston  Raynaud,  accompagnée  de  la  rédaction  norvégienne 

traduite  par  Eugène  Koelbing  (1879) 8  fr. 

Daurel  et  Béton,  chanson  de  geste  provençale  publiée  pour  la  première  fois 
d'après  le  manuscrit  unique  appartenant  à  M.  F.  Didot  par  Paul  Meyer 

(18B0) 8  fr. 

La  Vie  de  saint  Gilles,  par  Guillaume  de  Berneville,  poème  du  xii»  siècle 
publié  d'après   le   manuscrit  unique   de  Florence  par  Gaston    Paris  et 

Alphonse  Bos  (1881) 10  fr. 

L'Amant  rendu  cordelier  à  l'observance  d'amour,  poème  attribué  à  Martial 
d'Auvergne,  publié  d'après  les  mss.  et  les  anciennes  éditions  par  A.  de  Mon- 
TAiGLON  (i88i) 10  fr. 

Raoul  de  Cambrai^  chanson  de  geste  publiée  par  Paul  Meyer  et  Auguste 
LoNGNON  (1882) i5  fr. 

Le  Dit  delà  Panthère  d'Amours,  par  Nicole  de  Margival,  poème  duxiii*  siè- 
cle publié  par  Henry  A.  Todd  (i883) 6  fr. 


tes  Œuvres  poétiques  de  Philippe  de  kemî,  sire  de  Beaumanoir,  oubliées  oar 

H.  SuCHiER,  t.  I  et  II  (1884-85) /.  .  .    25  fn 

Le  premier  volume  ne  se  vend  pas  séparément  ;  le  second  volume  seul    1 5  fr. 
La  Mort  Aymeri  de  Narbonne,  chanson  de  geste  publiée  par  J.   Couraye 

DU    Parc   (1884) 10  fr. 

Trois  Versions  rimées  de  l'Évangile  de  Nicodème  publiées  par  G.  Paris  et 

A.  Bos  (i885) 8  fr. 

Fragments  d'une  Vie  de  saint  Thomas  de  Cantorbéry  publiés  pour  la  première 

fois  d'après  les  feuillets  appartenant  à   la  collection  Goethals  Vercruysse 

avec  fac-similé  en  héliogravure  de  l'original,  par  Paul  Meyer  (i885).     10  fr! 
Œuvres  poétiques  de  Christine  de  Pisan  publiées  par  Maurice  Roy,  t,  I  et  II 

(1886,  i8qi),  le  vol 10  fr. 

Merlin,  roman  en  prose  du  xin«  siècle  publié  d'après  le  ms.  appartenant  à 

M.  A,  Huth,  par  G.  Paris  et  J.  Ulrich,  t.  I  et  II  (1886) 20  fr. 

Aymeri  de  Narbonne,  chanson  de  geste  publiée  par  Louis  Demaison,  t.  I  et 

II  (1887) 20  fr. 

Le  Mystère  de  saint  Bernard  de  Menthon  publié  d'après  le  ms.  unique  appar- 
tenant à  M.  le  comte  de  Menthon  par  A.  Lecoy  de  la  Marche  (1888).      8  fr. 
Les  quatre  Ages  de  l'homme,  traité  moral  de  Philippe  de  Navarre  publié 

par  Marcel  df.  Fréville  (1888) ^  fr. 

Le  Couronnement   de  Louis,    chanson  de  geste  publiée  par   E.   Langlois, 

(1888) i5  fr! 

Les  Contes  moralises  de  Nicole  Bo^on  publiés  par  Miss  L.  Toulmin  Smith 

et  M.  Paul  Meyer  (1889) i5  fr. 

Rondeaux  et  autres  Poésies  du  XV<'  siècle  publiés  d'après  le  manuscrit  de  la 

Bibliothèque  nationale,  par  Gaston  Raynaud  (1889) 8  fr. 

Le  Roman  de  Thèbes,  édition  critique  d'après  tous  les  manuscrits  connus, 

par  Léopold  Constans,  t.  I  et  II  (1890) 3o  fr. 

Ces  deux  volumes  ne  se  vendent  pas  séparément. 
Le  Chansonnier  français  de  Saint- Germain-des-Prés  (Bibl.  nat.  fr.  2oo5o), 

reproduction  phototypique  avec  transcription,  par  Paul  Meyer  et  Gaston 

Raynaud,  t.  I  (1892) 40  fr. 

Le  Roman  de  la  Rose  ou  de  Guillaume  de  Dole,  publié  d'après  le  manuscrit 
du  Vatican  par  G.  Servois  (1893) 10  fr. 

L'EscouJle,  roman  d'aventure,  publié  pour  la  première  fois  d'après  le  nianu- 
crit  unique  de  l'Arsenal,  par  H.  Michelant  et  P.  Meyer  (1894).  .       i5  fr. 


Le  Mistère  du  viel  Testament  publié  avec  introduction,  notes  et  glossaire, 

f)ar  le  baron  James  de  Rothschild,  t.  I-VI  (1878-1891),  ouvrage  terminé, 
e  vol 10  fr. 

(Ouvrage  imprimé  aux  frais  du  baron  James  de  Rothschild  et  offert  aux 
viembres  de  la  Société.) 


Tous  ces  ouvrages  sont  in-8",  excepté  Les  plus  anciens  Monuments  de  la 
langue  française,  album  grand  in-folio. 

Il  a  été  fait  de  chaque  ouvrage  un  tirage  à  petit  nombre  sur  papier  What- 
man.  Le  prix  des  exemplaires  sur  ce  papier  est  double  de  celui  des  exemplaires 
en  papier  ordinaire. 

Les  membres  de  la  Société  ont  droit  à  une  remise  de  25  p.  100  sur  tous 
les  prix  indiqués  ci-dessus. 


La  Société  des  Anciens  Textes  français  a  obtenu  pour  ses  pu- 
blications le  prix  Archon-Despérouse.  a  l'Académie  française,  en 
1882,  et  le  prix  La  Grange,  à  V Académie  des  Inscriptions  et 
Belles-Lettres,  en  i883. 


Le  Puy.  —  Imprimerie  de  R.  Marchessou,  boulevard  Carnot,  23. 


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